Prendre la parole, prendre le pouvoir?

Qui parle au cinéma, à la télévision, dans les assemblées politiques, dans les textes de lois, dans les églises, dans les romans ? La parole publique est-elle également répartie entre les femmes et les hommes ? Quels sont les obstacles matériels et immatériels à la prise de parole par les femmes ?

Cet article est la suite d’une intervention en trois parties faite aux journées académiques de Versailles le 13 juin 2019 par Fanny Bernard et Héloïse Facon, professeures de philosophie en lycée, sur une demande de l’inspectrice Mme Szpirglas.  

Vous pouvez consulter la première partie, qui porte sur le sexisme dans la langue française, sur le blog de Fanny Bernard : https://blogs.mediapart.fr/fanny-bernard/blog/040620/le-langage-est-il-un-instrument-de-domination

 

             II) Prendre la parole, prendre le pouvoir ?

            « Un modeste silence est l’honneur de la femme. » (Aristote, Les politiques)

            « Que les femmes se taisent dans les assemblées. » (Saint Paul, Première lettre aux Corinthiens 4, 34-35)

            A) Comment la parole est-elle répartie entre les femmes et les hommes ?

            Dans quelle mesure les femmes ont-elles accès à l’expression d’une parole publique ?

            Pour sensibiliser les élèves aux inégalités femmes / hommes dans ce domaine, on peut leur demander de compléter un tableau avec des statistiques, en donnant leurs estimations.

            Voici quelques éléments de réponse (en France) :

MEDIAS

- Dans les émissions de télé et de radio françaises, les femmes possèdent en moyenne un tiers du temps de parole.

- Une étude des quatre principaux quotidiens français (Le Parisien, Libération, Le Figaro, Le Monde), réalisée sur une semaine en 2015 montrait que seulement 14,5 % de femmes figurent à la « une » et que dans les articles seuls 21,5 % des interlocuteurs cités sont des femmes. Elles ne signent en moyenne que 12,5 % des chroniques et des éditos, 17 % des tribunes, et les titres de presse ne leur consacrent que 15,5 % des interviews.  

- 20% des expert.es invité.es à la télévision sont des femmes.

ART et DIVERTISSEMENT

- Au Festival de Cannes, une seule Palme d’or a été décernée à une femme, Jane Campion pour La leçon de piano (1993), en soixante-douze éditions (et elle a dû partager cette récompense avec un homme).

- Le prix Goncourt n’a été remis qu’à 10,5 % de femmes depuis sa création en 1903.

- 4% des chefs d’orchestre sont des femmes.

- Dans les dix films français les plus vus en 2018, les femmes ne possèdent en moyenne que 25% du temps de parole.

- Il en est de même dans la série Game of thrones.

EDUCATION

- Il a fallu attendre la session 2017-2018 pour qu’une œuvre signée par une femme, Madame de La Fayette, figure au programme de l’épreuve de littérature de la série L. Si cette première a été possible, c’est en partie grâce à une pétition lancée par une professeure de français qui a recueilli 20 000 signatures.

- Le programme de philosophie de terminale comporte cinquante-six auteurs et une seule autrice, Hannah Arendt (d’autres autrices vont la rejoindre à partir de la rentrée 2020-2021).

- De 2003 à 2015, une seule autrice a été citée dans les sujets des séries S et ES aux épreuves anticipées de français.

RELIGION

- 0% des prêtres sont des femmes. L’Eglise catholique refuse toujours l’accès des femmes aux ministères : une femme ne peut pas devenir prêtre, évêque ou pape.

POLITIQUE

- Lors des élections législatives de 2017, 39% de femmes députées ont été élues. 32% des sénateurs sont des sénatrices.  Des chiffres en nette augmentation grâce à la loi sur la parité en politique. La présidence du Sénat et celle de l’Assemblée nationale n’ont jamais été occupées par une femme.

- Parmi les maires élu.es de leur commune en 2014, 16% sont des femmes.

Sources :

https://presse.ina.fr/etude_temps_de_parole_hommes_femmes_ina/

https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2015/03/09/les-femmes-toujours-en-minorite-dans-les-medias_4590137_4355770.html

https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2017/03/07/les-inegalites-hommes-femmes-en-12-chiffres-et-6-graphiques_5090765_4355770.html

https://www.egalite-femmes-hommes.gouv.fr/dossiers/sexisme-pas-notre-genre/chiffres-clefs/

https://www.inegalites.fr/paritefemmeshommespolitique

https://www.lemonde.fr/education/article/2017/03/20/pour-la-premiere-fois-une-femme-de-lettres-mme-de-lafayette-au-programme-du-bac-l_5097644_1473685.html

Sur le cinéma :

https://www.nouvelobs.com/societe/droits-des-femmes/20190307.OBS1336/egalite-femmes-hommes-on-a-compare-les-temps-de-parole-dans-les-films-francais.html

http://www.slate.fr/story/177534/game-of-thrones-femmes-temps-parole-dialogues-inegalites

Infographie sur les vainqueurs de l’Oscar du meilleur film de 1991 à 2016 (sur le site de la BBC). Elle porte sur les personnages principaux, ceux qui prononcent plus de 100 mots pendant le film.

Répartition du temps de parole dans les films les plus vus en France en 2018 https://www.nouvelobs.com/societe/droits-des-femmes/20190307.OBS1336/egalite-femmes-hommes-on-a-compare-les-temps-de-parole-dans-les-films-francais.html

  1. "Taxi 5", de Franck Gastambide. Femmes : 8% ; hommes : 92%
  2. "Alad’2", de Lionel Steketee. Femmes : 12% ; hommes : 88%
  3. "Première année", de Thomas Lilti. Femmes : 18% ; hommes : 82%
  4. "Belle et Sébastien 3", de Clovis Cornillac. Femmes : 20% ; hommes : 80%
  5. "Tout le monde debout", de Franck Dubosc. Femmes : 25% ; hommes : 75%
  6. "Les Tuche 3", d’Olivier Baroux. Femmes : 26% ; hommes : 74%
  7. "Le Grand Bain", de Gilles Lellouche. Femmes : 33% ; hommes : 67%
  8. "Le Jeu", de Fred Cavayé. Femmes : 38% ; hommes : 62%
  9. "La Ch’tite Famille", de Dany Boon. Femmes : 52% ; hommes : 48%

            Ce sont les institutions qui distribuent la parole et qui décident quelles sont les personnes socialement légitimes pour parler. Or ces institutions sont encore largement dominées par les hommes. La parole d’autorité est une parole masculine. Ainsi, les journalistes de télévision et de radio privilégient encore largement les hommes lorsqu’ils ont besoin d’une parole experte. Ce déséquilibre s'est confirmé pendant la crise du coronavirus.

            Cette distribution inégalitaire de la parole se retrouve dans les œuvres de fiction. Les personnages féminins sont moins nombreux et moins bavards que les personnages masculins. Lorsqu’une femme est présente à l’écran, cela ne signifie pas pour autant qu’elle parle. D’après Stéphanie Genz, professeure d'études des médias, « on croit à tort que parce que les femmes sont très visibles, que leur corps est très visible, cela équivaut à une représentation significative. Les héroïnes s'expriment avec leurs corps, et le public ne remarque pas nécessairement à quel point elles parlent peu en réalité. »[1]

            Lorsqu’une femme parle, c’est souvent avec un homme et / ou au sujet d’un homme. Le test de Bechdel, inventé par la dessinatrice Alison Bechdel et son amie Liz Wallace, évalue la qualité de la présence féminine dans un film ou une série à travers trois critères : y a-t-il au moins deux femmes dont on connaît les noms ? ; ces deux femmes parlent-elles ensemble ? ; parlent-elles d’autre chose que d’un homme ? De nombreux films cultes ne réussissent pas le test : Psychose, la trilogie Star Wars, Blanche-Neige et les sept nains, Le livre de la jungle, Intouchables, 2001, l’Odyssée de l’espace...[2]

            Dans les cas les plus extrêmes, un film peut être victime du « symptôme de la schtroumpfette » (traduction de « smurfette principle », expression américaine inventée par la critique et poétesse américaine Katha Pollitt), c’est-à-dire que le récit est centré sur les hommes, qui sont les moteurs de l’histoire, tandis que les femmes sont sous-représentées et n’existent qu’en relation aux hommes.

             A l’école aussi, la parole est distribuée de manière inégalitaire. D’après les sociologues Marie Duru-Bellat et Annette Jarlégan[3], les garçons « participent davantage à la classe que les filles », exercent une « domination de l’espace sonore », « interviennent plus facilement pour interrompre le cours d’une séquence ».

            Cette répartition inégale de la parole reflète et renforce la domination masculine présente dans notre société. En effet, parler, c’est aussi agir[4] : ordonner, interdire, déclarer la guerre ou proclamer la paix, dénoncer, alerter, stigmatiser, féliciter, convaincre, persuader, etc. Même lorsqu’elle se veut descriptive, la parole a un pouvoir performatif : elle diffuse une certaine conception du monde, de soi-même et d’autrui, elle met en lumière certains aspects du réel et elle en dissimule d’autres. C’est pourquoi il y a un conflit entre les différents groupes sociaux pour la visibilité, pour avoir droit à la parole et pour rendre son discours audible. Réduire une personne au silence, c’est aussi la réduire à l’impuissance.

           B) Le silence est la condition historique des femmes[5]

            Les femmes ont longtemps été dans l’incapacité de prendre la parole, de participer au débat politique et de raconter leur histoire. Elles ont été privées des conditions nécessaires pour s’exprimer en public : de l’accès à l’éducation (les universités françaises ne sont ouvertes aux femmes que depuis la fin du XIXème siècle), au vote, au pouvoir, aux fonctions prestigieuses... Dans la Grèce antique, les femmes ne peuvent pas être citoyennes et sont donc exclues des assemblées politiques. Le silence des femmes est lié à la domination masculine de manière intrinsèque. Selon Manon Garcia, « un des objectifs et des mécanismes des rapports de domination est de réduire au silence les personnes opprimées et de faire en sorte que leur expérience et leur point de vue apparaissent comme minoritaires ou, mieux encore, n’apparaissent pas. »[6]

            Des romancières talentueuses ont dû adopter un pseudonyme masculin afin d’être prises au sérieux, comme George Sand. Dans Une chambre à soi, Virginia Woolf décrit les obstacles matériels et immatériels qui ont longtemps empêché les femmes de devenir écrivaines. Elles manquent de temps, d’espace et d’argent. Elles sont accaparées par la gestion du quotidien (tâches domestiques, charge des enfants) et entravées par les préjugés sexistes de la société. « Le monde leur disait avec un éclat de rire : Ecrire ? Pourquoi écririez-vous ? » Virgina Wool remarque que de nombreuses romancières n’ont pas eu d’enfants.

          C) Quels sont les différents mécanismes de réduction au silence ?

            * l’assignation au silence dans les interactions quotidiennes : manterrupting et mansplaining 

            Quand on est une femme, il est plus difficile de prendre la parole en public, d’être crédible et d’être entendue.

            Les hommes coupent plus souvent la parole aux femmes que l’inverse lors d’une discussion, y compris lors de réunions professionnelles ou militantes. Dès 1975, une étude des sociologues Don Zimmerman et Candace West[7] portant sur onze conversations montre que les hommes sont responsables de 96% des interruptions. Une chronique de la journaliste Alice Antheaume sur France Inter démontre bien ce phénomène. Alors qu’elle tente de donner des conseils pour lutter contre le manterrupting, ses interlocuteurs ne cessent... de l’interrompre. « C’est difficile de prendre la parole, mais c’est encore plus difficile de la garder » remarque-t-elle. [8]

            Le manterrupting est souvent lié au mansplaining : une situation dans laquelle un homme explique à une femme une chose qu’elle sait déjà - souvent mieux que lui - avec arrogance et paternalisme. Dans un article intitulé « Ces hommes qui m’expliquent la vie », l’écrivaine Rebecca Solnit raconte que lors d’un dîner mondain, un homme lui explique longuement les raisons de l’importance d’un ouvrage historique portant sur un photographe.... Ouvrage dont elle était l’autrice, et qu’il n’avait pas lu. Dans un post-scriptum, Rebecca Solnit explique que suite à la publication de cet article, des hommes ont expliqué aux femmes pourquoi les hommes qui expliquent la vie aux femmes ne sont pas vraiment un phénomène genré, illustrant le phénomène qu’ils cherchaient à nier. Dans un entretien avec le journal Le Monde, elle précise : « le « mansplaining » consiste, pour un homme, à expliquer quelque chose à une femme en supposant d’emblée qu’il est le détenteur du savoir et qu’elle est ignorante, alors que le contraire est vrai. Beaucoup d’avocates, de docteures, d’astrophysiciennes, de musiciennes, d’historiennes ou d’autres femmes m’ont raconté avoir entendu des hommes leur expliquer doctement leur travail d’expert alors qu’ils n’y connaissaient rien. Ces moments ne sont pas forcément traumatisants, mais ils mettent en scène des hommes postulant qu’ils comptent et pas elles, qu’ils doivent remplir l’espace de la conversation et pas elles, que la connaissance est, d’une certaine manière, inhérente au genre masculin comme l’ignorance est inhérente au genre féminin[9]. »

            Très souvent, les hommes parlent à la place des femmes, y compris sur les sujets liés directement à la condition féminine. Christine Delphy donne l’exemple d’un numéro de la Quinzaine littéraire sur les mouvements de libération des femmes : ces mouvements n’ont pas été contactés ni prévenus. La parole n’a pas été donnée une seule fois à une femme de ces mouvements. Des hommes parlent des féministes et veulent imposer leur conception de la libération des femmes[10]. De la même façon, les journalistes et les politiciens parlent très souvent des femmes voilées, mais ils leur donnent très peu la parole.

            Ces techniques de domination exercent une violence symbolique[11] sur les femmes. Selon Maria Candea et Laélia Véron, « la violence symbolique est un moyen indirect de rappeler quelles sont les positions sociales du locuteur et de l’interlocuteur et de reproduire, voire de renforcer une relation de domination (...). Pour les sociologues Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon, cette violence symbolique engendre une timidité sociale : la personne habituée à être assignée à une certaine place n’osera plus explorer et remettre en question le monde social. »[12]  La timidité sociale peut conduire à l’autocensure. Les femmes ont moins confiance en elles, elles se sentent plus souvent illégitimes, voire insignifiantes. Simone de Beauvoir explique que les femmes ont du mal à être des génies créateurs car « il faut une confiance très grande dans la légitimité de sa place dans le monde pour pouvoir avoir la prétention nécessaire à la création. »[13] D’après la sociolinguiste Robin Lakoff[14], les femmes utilisent davantage de formules de politesse et de modélisateurs comme « à mon avis » et s’excusent plus souvent. Les hommes ont un langage plus assertif, utilisent davantage des impératifs et des ordres. L’usage de la grossièreté est également mieux accepté pour les hommes[15].

            L’assignation au silence s’opère aussi par des techniques de domination brutales, comme le harcèlement en ligne ou les campagnes de dénigrement à caractère misogyne. Les femmes sont davantage harcelées que les hommes sur les réseaux sociaux, et ce harcèlement les vise souvent en tant que femmes (menaces de viol, attaques sur le physique, insultes sexistes...), ce qui peut les conduire à s’autocensurer dans ce qu’elles publient. Les personnalités publiques et les militantes féministes sont particulièrement concernées. D’après la critique des médias Jennifer Pozner[16], « c’est une tentative de contrôler et de punir les femmes parce qu’elles sont présentes dans l’espace public. Ce sont des hommes et des garçons qui disent « dégage de mon pré carré » ». Les femmes noires qui militent pour leurs droits sont qualifiées d’« angry black women ». L’affirmation de soi est perçue comme une forme d’agressivité.

           * L’effet Matilda, et l’oubli des femmes exceptionnelles

         Dans tous les domaines (littérature, mais aussi politique, philosophie, art, sciences...), des femmes remarquables ont été invisibilisées par leurs contemporains, et par la postérité[17]. Leur nom a été oublié, effacé de la mémoire collective. Très peu de stades ou de bibliothèques portent un nom de femme. Seules 6 % des rues arborant un nom de personnalité portent le nom d’une femme en France, ce qui représente 2 % de l’ensemble des rues. Sur Wikipédia, seules 16 % des notices biographiques concernent des femmes.

           Cette invisibilisation peut prendre la forme d’une spoliation intellectuelle de leurs travaux par des hommes qui s’attribuent leurs œuvres, leurs recherches et leurs découvertes. Ce phénomène s’appelle « l’effet Matilda », du nom de la féministe, abolitionniste et suffragette américaine Matilda Joslyn Gage, elle-même tombée dans l’oubli, qui a été la première à dénoncer cette pratique.

            II est difficile de citer un nom de femme scientifique, à part Marie Curie. Et pourtant, il y en a eu beaucoup. Une vidéo de l’historienne Mathilde Larrère explique en quoi consiste l’effet Matilda[18]. Elle donne notamment l’exemple de Rosalind Franklin, la première scientifique à avoir pris un cliché de l’ADN, par diffraction des rayons X. Un homme, Maurice Wilkins, réalise une copie du cliché. A l’insu de Rosalind Franklin, il le montre à deux camarades scientifiques, et à partir de ce cliché, ils établissent la structure de l’ADN, résultat auquel Rosalind Franklin parvient de son côté au même moment. Mais ils publient un article plus vite et s’attribuent cette découverte. Ils reçoivent le prix Nobel de médecine pour avoir découvert la structure de l’ADN, sans reconnaître le rôle capital joué par Rosalind Franklin.

            La mémoire collective a tendance à occulter les femmes remarquables. Cette occultation a une dimension sexiste, mais aussi raciste. Selon Françoise Vergès, on ne reconnaît pas suffisamment le rôle des femmes qui ont participé à la révolution haïtienne, qui se sont révoltées contre l’esclavage et le racisme, qui ont pratiqué le marronnage[19]. Le féminisme blanc a tendance à ignorer la place des femmes racisées dans les luttes historique pour la liberté et l’égalité raciale - par exemple, Queen Nanny, la mulâtresse Solitude, Flore Gaillard, Harriet Tubman, Lumina Sophie.

            Dans l’introduction de son livre Ne suis-je pas une femme ? bell hooks décrit les réactions à la fois sexistes et racistes de son entourage lorsqu’elle a annoncé son projet d’écrire un livre sur les femmes noires. « Je me souviens d’un dîner où j’ai parlé du livre, et une personne, d’une voix tonitruante tout en s’étranglant de rire, s’est exclamée : « Qu’est-ce qu’il y a à dire sur les femmes noires ! » Les autres ont ri à leur tour. J’avais écrit dans le manuscrit que l’existence des femmes noires était souvent oubliée, que nous étions souvent ignorées ou écartées, et mon expérience vécue alors que je partageais les idées de ce livre démontrait la réalité de cette affirmation. »

            Le mouvement féministe n’échappe pas au racisme. Certaines féministes considèrent que les femmes voilées sont homophobes ou soumises et qu’elles n’ont pas leur place dans le mouvement féministe. Des femmes qui se disent féministes empêchent d’autres femmes de s’exprimer. Dans son ouvrage Femmes, race et classe Angela Davis évoque le racisme des féministes blanches dans le mouvement pour le vote des femmes aux Etats-Unis. Beaucoup d’entre elles étaient opposées au droit de vote des Noir.es[20]. Aucune femme noire n’est conviée à la Convention de Seneca Falls (1848), alors qu’elles participent à la lutte pour les droits des femmes. Deux ans plus tard, l’ancienne esclave Sojourner Truth prend la parole lors de la première Convention nationale pour les droits des femmes. Les organisatrices blanches tentent de la faire taire. Selon Angela Davis, « l’apostrophe de Sojourner Truth « Ne suis-je pas une femme ? » était aussi une allusion au racisme des femmes blanches qui firent ensuite l’éloge de leur sœur noire. Plusieurs participantes à la Convention s’étaient d’abord opposées à l’intervention orale d’une femme noire ». « Sa présence et ses discours rappelaient constamment aux Blanches que les femmes noires étaient des femmes tout comme elles. Elles sauraient aussi faire valoir leurs droits ».

            Il ne faut pas seulement se demander « qui parle ? » mais aussi « qui est entendu.e ? » Sommes-nous capables d’écouter la voix des femmes, de toutes les femmes, et d’attribuer une valeur à leur parole ? La parole féminine est-elle audible et crédible ?

           D) Les femmes ne sont pas suffisamment écoutées et prises au sérieux. Cette situation peut avoir des conséquences dramatiques.

            En France, seule une victime de viol ou de tentative de viol sur dix porte plainte, et seule une plainte sur dix aboutit à une condamnation.

            Rebecca Solnit évoque le cas des femmes qui dénoncent des violences, et qu’on ne croit pas. Les femmes ne sont pas considérées comme « des témoins fiables de leur propre vie. » Or, « la crédibilité est un outil essentiel à notre survie. »[21] Par exemple, une femme est jugée « folle » par ses voisins lorsqu’elle sort de chez elle en hurlant que son mari veut la tuer. Les femmes victimes de violences conjugales rencontrent souvent des difficultés pour porter plainte ou pour obtenir des mesures de protection, car la police et la justice ont tendance à minimiser la gravité de ces violences[22].

            La présomption de mensonge est particulièrement forte dans le cas des violences sexuelles. La parole des femmes est spontanément mise en doute lorsqu’elles affirment publiquement ne pas avoir été consentantes. Selon Valérie Rey-Robert [23], cette mise en doute est liée à la norme selon laquelle les femmes devraient se soumettre aux hommes : se plaindre de violences sexuelles est un écart à la norme de la féminité. Certains hommes ont comparé “Balance ton porc” au fait de dénoncer des juifs. Or ceux qui ont livré les Juifs pendant la Seconde Guerre Mondiale sont des traîtres à la nation. Dénoncer les violences sexuelles, c’est donc trahir la nation.

            Les victimes de viol sont souvent blâmées, culpabilisées, jugées responsable de ce qui leur est arrivé. Parler, c’est risquer la double peine. Le blâme de la victime, qui opère une inversion des responsabilités, est un élément central de la culture du viol. La présomption de mensonge, tout comme le blâme de la victime, dissuadent les femmes de porter plainte et les incitent à taire ce qu’elles ont subi.

            La construction sociale de la féminité est également un obstacle à la prise de parole. En effet, la féminité est liée à la discrétion, à la gentillesse et à la politesse. Il ne faut pas faire de scène, ni mettre l’autre mal à l’aise. « Ce que nous appelons politesse est souvent synonyme d’un entraînement à penser que le confort des autres est plus important que le nôtre. (....) La politesse, le doute, le silence qu’on s’impose transforment les jeunes femmes en cibles faciles. » Rebecca Solnit donne l’exemple de la philosophe Martha Nussbaum qui s’est souvenue récemment que son directeur de recherches « avait tendu la main pour lui toucher les seins... elle l’avait repoussé doucement, soucieuse de ne pas l’embarrasser. »[24] Le documentaire Sexe sans consentement, de Delphine Dhilly et Blandine Grosjean, évoque également cette difficulté à exprimer clairement son refus, parfois par crainte d’offenser l’autre – ainsi que la difficulté à être entendue.

            Dans les cas les plus extrêmes, la réduction au silence s’opère par le meurtre. Des femmes sont tuées pour avoir dénoncé les violences qu’elles avaient subies, pour avoir crié pendant une agression, pour avoir annoncé leur intention de quitter un conjoint violent. La plupart des meurtres conjugaux ont lieu dans un contexte de rupture : le conjoint violent ne supporte pas que sa compagne, qu’il considère comme sa propriété, retrouve sa liberté. [25]

            Les femmes qui assument leur engagement féministe sont particulièrement exposées aux crimes sexistes. En 2018, la militante des droits humains Marielle Franco a été assassinée à Rio de Janeiro. Le 9 octobre 2012, Malala Yousafzai a été grièvement blessée lors d’une attaque des talibans contre l’autocar scolaire qui la transportait, au Pakistan. Les talibans voulaient la punir pour son engagement en faveur du droit des filles à aller à l’école. A la tribune de l’ONU, la jeune Pakistanaise a assuré d’une voix ferme et déterminée : « ils voulaient nous réduire au silence mais ils ont échoué ».

            Le silence des femmes assure l’impunité des prédateurs. Rendre la voix des femmes inaudible permet de nier leur oppression ou de suggérer qu’elles sont consentantes. Dans son ouvrage La domination et les arts de la résistance, l’historien James Scott montre que la résistance à la domination est dissimulée par les dominants pour éviter l’effet de contagion et pour créer l’illusion d’une complicité entre oppresseurs et opprimés.

            E) Un des objectifs de la lutte féministe est de faire entendre la voix des femmes, de faire en sorte que cette voix soit écoutée et considérée comme importante

            « En redéfinissant les voix qui comptent, nous redéfinissons notre société et ses valeurs. » (Rebecca Solnit, « Brève histoire du silence »)

            Les femmes ont pris la parole, en même temps qu’elles ont fait la conquête de leurs droits. Voici quelques dates clés (en France) :

            - En 1861, la journaliste et militante Julie-Victoire Daubié est la première femme à passer son baccalauréat (diplôme nécessaire pour poursuivre des études supérieures) à l’âge de trente-sept ans, après avoir sollicité cet examen pendant dix ans. A partir de cette date, les universités, jusque là interdites aux femmes, commencent petit à petit à accueillir des étudiantes (d’abord en province, puis à Paris).

  • En 1901, Jeanne Chauvin est la première femme à plaider lors d’un procès, grâce à une loi de 1900 qui autorise les femmes à être avocates.
  • En 1920, les Martiniquaises Paulette et Jane Nardal, théoriciennes de la négritude, sont les premières étudiantes noires inscrites à la Sorbonne, prestigieuse université parisienne.
  • En 1944, les Françaises obtiennent le droit de voter et d’être éligibles.
  • En 1972, lors du célèbre procès de Bobigny, l’avocate Gisèle Halimi défend une jeune femme, jugée pour avoir avorté après un viol, et dénoncée par son violeur. Elle fait de ce procès une tribune politique pour la légalisation de l’avortement.
  • En 1974, devant une Assemblée nationale composée à 98% d’hommes, Simone Veil, ministre de la santé, prononce un discours historique pour défendre un projet de loi sur la légalisation de l’avortement.
  • En 1980, Marguerite Yourcenar est la première femme élue à l’Académie française, institution créée en 1635 (elle est élue en tant que « romancier », l’Académie française refusant de féminiser ce terme).
  • A partir de 1996, le mot « autrice », longtemps banni par l’Académie française, fait son grand retour dans les dictionnaires. En 2019, il est accepté par l’Académie française.

            Depuis les années 1970, des travaux d’historiennes et de militantes ont permis de découvrir des femmes remarquables, qui ont été occultées par la mémoire collective. Selon Michelle Perrot, « les femmes n’ont pas été seulement des victimes. Elles ont aussi été des actrices de l’histoire, de leur histoire ». Le collectif « les sans pagEs » crée des notices biographiques de femmes sur wikipedia. Le collectif Georgette Sand a écrit un livre nommé Ni vues ni connues pour redonner aux femmes leur place dans l’histoire. Pénélope Bagieu a rendu hommage à trente femmes hors normes avec sa bande dessinée Les culottées. L’association féministe martiniquaise Culture Egalité rend visibles les luttes des femmes pour l’égalité et le progrès social en Amérique et dans les Caraïbes, afin de « célébrer le Matrimoine à côté du patrimoine. »[26]

            Comme les femmes ont vécu essentiellement dans l’anonymat de la sphère privée, l’histoire des femmes prend aussi la forme d’une histoire du quotidien, de la vie ordinaire. Michelle Perrot, pionnière dans ce domaine, a écrit par exemple une Histoire des chambres. Dans Le deuxième sexe, Simone de Beauvoir reproduit de nombreux témoignages de femmes qu’elle a récoltés dans des entretiens personnels, des mémoires, des textes littéraires ou scientifiques.

            Les réseaux sociaux jouent un rôle important dans la lutte féministe car ils rendent la prise de parole plus accessible. De plus, ils permettent de créer des liens autour d’objectifs communs entre des individus éloignés géographiquement. En 2017, suite au scandale de l’affaire « Harvey Weistein », producteur américain accusés d’une série d’agressions sexuelles et de viols, l’actrice Alyssa Milano propose de partager les témoignages de violences sexuelles et sexistes sous un hashtag existant déjà depuis 2007, « me too ». En France, la journaliste Sandra Muller crée le hashtag « balance ton porc » afin que « la peur change de camp ». La parole des femmes se libère. « Que la honte change de camp est essentiel. Et que les femmes, au lieu de se terrer en victimes solitaires et désemparées, utilisent le #metoo d’Internet pour se signaler et prendre la parole me semble prometteur. C’est ce qui nous a manqué depuis des millénaires : comprendre que nous n’étions pas toutes seules ! » (Françoise Héritier, entretien avec le journal Le Monde[27]). Ce mouvement a permis une prise de conscience du caractère systémique des violences sexistes et sexuelles : la quantité et la diversité des témoignages indiquent que le problème des violences envers les femmes constitue un fait social et collectif. Il a également favorisé la construction d’une « sororité », c’est-à-dire d’une solidarité entre les femmes. En 2019, lors d’un entretien à Mediapart, l’actrice Adèle Haenel décide à son tour de briser le silence. Elle accuse le réalisateur Christophe Ruggia d’« attouchements » et de « harcèlement sexuel » lorsqu’elle était âgée de 12 à 15 ans.

            Le sexisme peut se combiner avec d’autres discriminations, c’est pourquoi le mouvement féministe doit adopter une approche intersectionnelle afin de faire entendre la voix de toutes les femmes, et de ne pas ignorer les vécus, les idées et les combats des femmes racisées, transgenres, homosexuelles ou défavorisées. Françoise Vergès remet en cause le récit colonial du féminisme civilisationnel. Elle défend « une lutte pour la justice épistémique, autrement dit celle qui réclame l’égalité entre les savoirs et conteste l’ordre du savoir imposé par l’Occident[28] ». Il faut décoloniser le féminisme. Il s’agit de valoriser et de redécouvrir « des savoirs, des philosophies, des littératures, des imaginaires » et de les diffuser à travers des blogs, des films, des expositions, des festivals, des rencontres. Il faut par exemple faire connaître les luttes des femmes esclaves et marronnes, comme la mulâtresse Solitude qui participa à la révolte contre les troupes de Napoléon à la Guadeloupe en 1802, ou Lumina Sophie qui prit la tête de l’insurrection du Sud contre le racisme à la Martinique en 1870. Dans La pensée féministe noire, Patricia Hill Collins rend compte des idées occultées, supprimées ou rendues inaudibles des femmes noires étatsuniennes, comme Sojourner Truth, une ancienne esclave qui s’est battue pour l’abolition de l’esclavage et pour les droits des femmes. Comme le souligne Michel Foucault (« Il faut défendre la société »), il est nécessaire de diversifier les sources pour faire émerger des savoirs assujettis ou disqualifiés.

            Dans le documentaire Ouvrir la voix, Amandine Gay donne la parole à des femmes noires, des femmes qu’on n’entend pas et qu’on ne voit pas dans le paysage audiovisuel habituel. D’après la réalisatrice, l’individualité des femmes noires n’est pas représentée dans les médias. Elles ne sont pas perçues comme des individu.es, mais comme les représentantes d’un bloc homogène, composé de quelques stéréotypes : la migrante, la fille de banlieue, la prostituée. Amandine Gay souhaite montrer la pluralité des femmes noires. « La » femme noire n’existe pas. Un thème important émerge lors des pré-entretiens : ces femmes dénoncent une confiscation de la parole, y compris au sein du mouvement féministe. D’après Sharone, une des femmes interviewées dans le documentaire, « il est temps que les minorités viennent questionner la majorité ». Pour Amandine Gay, il est nécessaire de « se réapproprier la narration »[29].

             Elle défend l’usage de la non-mixité, un outil politique essentiel pour créer un espace d’échanges sûr et rassurant, et permettre une libération de la parole. Comme le montre James Scott, il est nécessaire de créer des espaces sociaux de résistance, protégés du contrôle et de la surveillance. La non-mixité est devenue une pratique militante dans les années 1970, caractéristique de certains mouvements féministes, ou encore des mouvements antiracistes ou LGBT. Il s’agit de réserver ponctuellement des espaces de réunion et de parole à des groupes opprimés. Les « groupes de conscience » féministes ont permis d’identifier des violences qui avaient été rendues indicibles, de ne plus avoir honte, de politiser le vécu individuel, de créer une conscience de genre et une solidarité, de forger des armes pour se défendre. « Parler de ce qui les a touchées, trouver des définitions, a sorti les femmes de l’isolement et leur a insufflé du pouvoir » (Rebecca Solnit[30]). La « sororité » n’a rien d’évident car les femmes sont dispersées auprès des hommes et n’ont pas toujours le sentiment d’appartenir à un groupe opprimé. « Elles se conçoivent comme unies aux hommes bien plus qu’unies entre elles » (Manon Garcia[31]). Amandine Gay souligne que cette non-mixité n’est pas une non-mixité de vie, comme celle des riches et des puissants. La non-mixité militante est un outil politique qui permet de s’affirmer comme sujet politique. Il est important de se rencontrer pour questionner le pouvoir, affronter le discours des autres, identifier l’oppression, élaborer par soi-même les moyens et les buts de l’émancipation. Lors d’un discours prononcé en 2006, Christine Delphy défend la non-mixité choisie en ces termes : « Dans les groupes mixtes, Noirs-Blancs ou femmes-hommes, et en général dans les groupes dominés-dominants, c’est la vision dominante du préjudice subi par le groupe dominé qui tend à… dominer. Les opprimés doivent non seulement diriger la lutte contre leur oppression, mais auparavant définir cette oppression elles et eux-mêmes. C’est pourquoi la non-mixité voulue, la non-mixité politique, doit demeurer la pratique de base de toute lutte ; et c’est seulement ainsi que les moments mixtes de la lutte – car il y en a et il faut qu’il y en ait – ne seront pas susceptibles de déraper vers une reconduction douce de la domination. »[32]

            Les premières réunions non-mixtes de femmes ou de Noir.es ont fait scandale. Aujourd’hui encore, la pratique de la non-mixité est contestée. Comme l’affirme Antonio Gramsci, le propre des subalternes est d’être fragmentés. Toute volonté de sortir de cet état de fragmentation est réprimée par les dominants. Les moments où ils parviennent à se constituer en groupes autonomes sont rares. Lorsque des subordonnés décident d’évoquer ensemble leur subordination, cela représente une provocation insupportable pour les dominants. D’après James Scott, les groupes dominants tentent d’abolir ces sites protégés car ils ont conscience de leurs potentialités menaçantes et subversives. Amandine Gay dénonce une forme d’hypocrisie. Le communautarisme blanc, riche et masculin est rarement questionné, comme s’il allait le soit, tandis que la non-mixité politique des groupes opprimés fait l’objet d’attaques violentes. « Si on regarde de près, ce ne sont pas les minoritaires qui pratiquent le plus largement la non-mixité mais les majoritaires, les puissants qui peuvent s’isoler du reste du monde sans être inquiétés. Quand nous on a recours à la non-mixité comme outil politique – même pas comme un mode de vie, comme l’est celui des riches – dans des espaces pour penser nos situations, une fois de temps en temps, on nous tombe systématiquement dessus. Quand on voit que Mwasi[33], ça doit être une vingtaine de femmes noires, majoritairement étudiantes, jeunes, qui veulent passer deux jours un été à parler de leur condition, y-a-t-il vraiment de quoi faire un scandale et mobiliser la Maire de Paris ? »

            Le combat féministe passe aussi par l’invention et la diffusion de nouveaux mots et de nouvelles expressions, car pour combattre une réalité, il faut d’abord la nommer : harcèlement de rue, féminicide, culture du viol... D’après Maria Candea et Laélia Véron, « le langage peut être à la fois un reflet de nos représentations sociales et un instrument pour les changer. Les luttes politiques ont souvent un aspect linguistique : se saisir des mots, c’est revendiquer non seulement un droit à la parole, mais une vision du monde »[34]. Axel Honneth affirme la nécessité d’une « sémantique collective qui permet d’interpréter les déceptions personnelles comme quelque chose qui n’affecte pas seulement le moi individuel, mais aussi de nombreux autres sujets »[35]. Il faut un langage commun afin de formuler publiquement et collectivement de telles expériences et de s’approprier son propre sentiment d’injustice. Ce langage commun permet de sortir de l’indicible, de briser le silence autour des oppressions qui n’ont pas encore été reconnues. Certaines féministes se sont réappropriées des insultes, comme le mot « salope » (la chanteuse des Riot Grrrl écrit le mot « SLUT » sur son ventre ; les « Slutwalks » sont des marches qui défendent la liberté vestimentaire des femmes). Le terme « queer » qui signifie « bizarre » a longtemps été une injure homophobe, avant que les militant.es homosexuel.les ne l’utilisent pour se désigner eux-mêmes. A présent, le mot désigne l’ensemble des minorités sexuelles et de genre. « Ce qu’on appelle la stratégie de « retournement du stigmate » est une lutte de réappropriation du sens d’un mot. Il s’agit, pour la personne stigmatisée, de se réapproprier un terme connoté négativement, voire explicitement insultant, en le redéfinissant de manière positive. C’est une démarche politique : la personne stigmatisée ou le groupe stigmatisé lutte contre le stigmate non plus en essayant de le cacher, ou de le « corriger », ce qui voudrait dire se conformer à la norme en vigueur, mais en contraire en l’exhibant, en le revendiquant comme une qualité positive (...) » (Maria Candea et Laélia Véron[36]).

               Nous allons à présent examiner les conséquences de cette inégale répartition de la parole sur la pensée philosophique. L'universalité revendiquée par les philosophes n'est-elle que le masque d'une subjectivité genrée ? La philosophie a-t-elle un sexe ? 

[1]http://www.slate.fr/story/177534/game-of-thrones-femmes-temps-parole-dialogues-inegalites

[2] https://www.cineserie.com/dossiers/toplist/les-10-films-cultes-qui-ont-echoue-au-test-de-bechdel-1568126/

[3] Marie Duru-Bellat et Annette Jarlégan, « Garçons et filles à l’école primaire et dans le secondaire », 2001

[4] John Langshaw Austin, Quand dire, c’est faire, 1962

[5] C’est ce que montre Rebecca Solnit dans son article « Brève histoire du silence », La mère de toutes les questions, Editions de l’olivier, 2019

[6] Manon Garcia, On ne naît pas soumise, on le devient, Flammarions Climat, 2018

[7] Don Zimmerman et Candace West, « Sex Roles, Interruptions and Silences in Conversation », 1975

[8] https://twitter.com/LaurentGoumarre/status/798306048545320960/video/1 Pour une analyse du manterrupting, voir le podcast « les couilles sur la table » animé par Victoire Tuaillon : https://www.binge.audio/parler-comme-un-homme/

[9] https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/03/30/le-mansplaining-explique-par-rebecca-solnit_5278573_3232.html

[10] Christine Delphy, « Nos amis et nous. Fondements cachés de quelques discours pseudo-féministes », L’Ennemi principal, Syllepse, 2009

[11] Cf Pierre Bourdieu, Langage et pouvoir symbolique, 2001

[12] Maria Candea et Laélia Véron, Le français est à nous ! La Découverte, 2009

[13] Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe, 1949

[14] Robin Lakoff, Language and Woman's Place, 1975

[15] Cf le podcast « Les couilles sur la table » animé par Victoire Tuaillon, « Parler comme un homme » https://www.binge.audio/parler-comme-un-homme/

[16] Citée par Rebecca Solnit dans un article « Brève histoire du silence », La mère de toutes les questions, Editions de l’olivier, 2019

[17]https://www.franceculture.fr/litterature/pourquoi-est-ce-plus-difficile-devenir-un-classique-quand-est-une-femme

[18] https://www.arretsurimages.net/chroniques/arrets-sur-histoire/mathilde-larrere-ressucite-trois-femmes-de-sciences-invisibilisees

[19] Françoise Vergès, Un féminisme décolonial, La fabrique, 2019. Voir aussi : https://www.franceculture.fr/emissions/lsd-la-serie-documentaire/les-antilles-francaises-enchainees-a-lesclavage-24-entre-deux-abolitions-1794-1848-lemancipation-des : « En ne valorisant pas le rôle important joué par les esclaves, on les privait une fois encore de leur humanité, au point de générer la colère des Afro-descendants et de tous ceux qui ne pouvaient se satisfaire d'une histoire où tous les héros sont blancs ». A la Martinique, la figure de Victor Schœlcher est omniprésente dans l’espace public. Le culte rendu à Victor Schœlcher s’est développé dans un contexte de propagande coloniale et a contribué à invisibiliser les acteurs martiniquais de l’abolition, comme l’esclave tambouyé Romain et le député Cyrille Bissette. Voir également cet article : https://www.martinique.franceantilles.fr/opinions/debats-la-martinique-malade-de-sa-colonialite-et-de-sa-structure-gerontocratique-554981.php?fbclid=IwAR32JiBWP8iJBBjHpL7D8e008B6uddguTAkYvTLgZv2uB6_DizQrLdQXTLU

[20] Angela Davis, « Les questions de race et de classe au début du mouvement pour les droits des femmes », Femmes, race et classe, Des femmes- Antoinette Fouque, 2018

[21] Rebecca Solnit, « Ces hommes qui m’expliquent la vie », ouvrage éponyme, Editions de l’olivier, 2014

[22] https://www.france.tv/documentaires/societe/1508307-feminicides.html. Sur ce thème, voir aussi le film Jusqu’à la garde (Xavier Legrand).

[23] Valérie Rey Robert, Une culture du viol à la française, Libertalia, 2019 https://www.liberation.fr/france/2019/02/28/valerie-rey-robert-il-y-a-une-maniere-tres-francaise-d-envisager-les-violences-sexuelles_1712223

[24] Citée par Rebecca Solnit, « Brève histoire du silence », La mère de toutes les questions, Editions de l’olivier, 2019

[25] https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/06/02/feminicides-la-rupture-premier-declencheur-du-passage-a-l-acte_6041468_3224.html. « Par crainte de la séparation, au moment de son annonce, ou dans les mois qui la suivent, le refus de la perte de contrôle sur l’autre est le motif principal des meurtres conjugaux commis par des hommes. »

[26] https://www.cultureegalite.fr/notre-matrimoine/

[27] https://www.lemonde.fr/societe/article/2017/11/05/francoise-heritier-j-ai-toujours-dit-a-mes-etudiantes-osez-foncez_5210397_3224.html

[28] Françoise Vergès, Un féminisme décolonial, La fabrique, 2019

[29] Postface d’Amandine Gay au livre de bell hooks, Ne suis-je pas une femme ?, Editions Cambourakis, 2015

[30] Rebecca Solnit, « Brève histoire du silence », La mère de toutes les questions, Editions de l’olivier, 2019

[31] Manon Garcia, On ne naît pas soumise, on le devient, Flammarions Climat, 2018

[32] https://lmsi.net/La-non-mixite-une-necessite

[33] Le collectif Mwasi, créé en 2014, est une association afroféministe basée à Paris. En 2017, elle organise un festival, Nyansapo, qui réserve certains ateliers aux femmes noires, ce qui suscite les critiques du site d’extrême-droite Français de souche. La maire de Paris, Anne Hidalgo, indique la saisie de la préfecture de police en raison d’un événement discriminatoire dans les locaux de la ville de Paris, La Générale. Elle indique ensuite sur son compte twitter qu’une solution a été trouvée : les ateliers se faisant dans des locaux privés, l’association a pu continuer l’organisation de son festival.

[34] Maria Candea et Laélia Véron, Le français est à nous !, La Découverte, 2009

[35] Axel Honneth, La lutte pour la reconnaissance, 1992

[36] Maria Candea et Laélia Véron, Le français est à nous !, La Découverte, 2009

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