Prendre parti !

"Celui qui vit vraiment ne peut qu’être citoyen, et prendre parti." Antonio Gramsci

          L'enjeu est d'importance. Echelon de proximité essentiel dans le cadre de la vie au quotidien, cheville ouvrière de la démocratie, la commune contribue à l'équilibre de notre organisation politique. "Sans institutions communales, une nation n'a pas l'esprit de la liberté", pas moins, écrivait Tocqueville avec justesse.

          Les élections municipales de mars devraient donc offrir aux citoyennes et aux citoyens, à l'issue de vigoureux débats, la possibilité de choisir, de manière éclairée, celles et ceux qui seront amenés à façonner les destinées de la cité.
          Au delà des facteurs personnels, qui comptent lors d'une élection locale, c'est, tout de même, la pluralité et la richesse affichées d'offres politiques alternatives qui, en permettant à l'électeur de se prononcer librement et lucidement, fonde et justifie la fécondité de l'exercice démocratique. Voter, c'est choisir.

          Or, vous l'aurez remarqué, à l'approche du scrutin, fleurissent tous azimuts des listes dites citoyennes, participatives, tournées, cela s'entend, vers l'avenir...Du civil, du pareil, pas d'appareils. Tous ensemble, du commun, le collectif, c'est festif. Haro sur le logo...
          Et puis, figurez-vous, le débat "gauche-droite" est source de confusion, il ne peut qu’être source de division, c'est dépassé, lit-on ici ou là. En revanche, tous écologistes, tous solidaires, tous bien drapés dans les "valeurs", de la REM à la FI. Un vrai défi.

          Bref, un vide intersidéral de la pensée politique contemporaine, un concentré de clichés interchangeables, un contenu tout nu, tapioca et confiture de nouilles au menu.

          Illustration. Lu dans une feuille locale vauclusienne "...nous aimerions que ce soit une liste citoyenne. La politique doit entrer dans la vie quotidienne des gens et pour ça, il faut sortir des partis." nous explique-t-on gravement. Notez le robuste couple "pour ça...il faut", péremptoire, absolu, uni jusqu'à la mort...La voilà la solution, pas d'autre alternative, no future, "sortir des partis" et pi c'est tout !

          Vieille rengaine recyclée, après de Gaulle qui conspuait, il y a déjà soixante ans, le système des partis, même combat, vive le mouvement, le rassemblement, c'est dans l'air du temps ! Oublié Gustave Thibon pour qui "Être dans le vent : une ambition de feuille morte."
          Et quel mépris pour les "encartés", terme réservé jadis aux filles publiques, pour des questions d'hygiène...Passons.

          Tonnerre ! D'abord, si décriés qu'ils soient, et bien souvent à juste titre, les partis existent, c'est une réalité et une conquête historiques et selon l'article 4 de la constitution de 1958, "ils concourent à l'expression du suffrage".

          Ils participent à l’animation de la vie politique, permettent aux citoyennes et citoyens de se retrouver, de s’exprimer, de se projeter, "Enfants du suffrage universel et de la démocratie" selon Max Weber qui établit le lien fonctionnel entre les notions de parti politique et de démocratie : l’une ne peut pas exister sans l’autre. Bon.
          Pourtant, si l'on en croit le baromètre annuel 2019 du Centre d’étude de la vie politique (Cevipof) seuls 9% des Français font confiance aux partis politiques. Ce constat catastrophique, assorti du phénomène de l'abstention, témoigne de la crise démocratique contemporaine.

          Mais peut-être faudrait-il se poser la question : les partis sont-ils responsables ou victimes ?

          En tout cas, cette "chanson grise"* de la vie publique électorale dénote au mieux, si l'on peut dire, un conformisme, un manque d' audace, une asthénie idéologique, au pire, une volonté de tromperie sur le produit, un camouflage des véritables enjeux comme s'y essayait "Le Loup devenu Berger" de la fable.

          La démocratie, c'est la vie, c'est le conflit. Dans une République laïque, c'est la liberté de conscience et son expression multiple et pacifique, c'est ouvrir des possibles, c'est prendre parti.

          Le vrai slogan politique mobilisateur est celui qui rejette le consensus. Aux électrices et aux électeurs de trancher.

          Et comme le proclamait Robespierre, "...gardez-vous de redouter le choc des opinions, et les orages des discussions politiques, qui ne sont que les douleurs de l'enfantement de la liberté."

 

 

*Verlaine, Art poétique.

 

 

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