Une bonne chose

"Tout est bruit pour celui qui a peur". Sophocle.

Elle est bonne et même très bonne, la chose. Je veux parler, sans équivoque, de l'anxiété qui étreint les Français dans cette étrange période d'hibernation épidémique.
C'est du moins ce qu'affirme, dans un message posté le 23 avril dernier sur tweeter, le diachronique et synchronique Alain Duhamel : "Les Français sont anxieux et c'est une très bonne chose. Cela rend les gens plus raisonnables qu'ils ne le seraient spontanément, ce qui aidera au redémarrage économique."

Devant cette surprenante apologie de l'angoisse proférée par l'inaltérable scoliaste, on reste pantois. Avec une remarquable concision, tout est écrit, tout est prescrit. Usant d'un indicatif présent et futur assuré, notre chroniqueur inspiré trace, ex professo, la voie du salut déconfinementé.

Les "gens", qui, figurez-vous, ne l'étaient pas "spontanément", seraient désormais "plus raisonnables" grâce à l'état pathologique anxiogène dans lequel ils sont plongés depuis bientôt deux mois. Fort bien. Ne dit-on pas, au bar des Voyageurs, que la peur est le commencement de la sagesse ? Alors, "les Français" du jour d'après, produiront raisonnablement, consommeront raisonnablement , voyageront raisonnablement, bref, vivront, enfin, raisonnablement, soucieux de leur prochain et de leur monde, partant, le rebond espéré sera émollient et résilient, n'est-ce pas ?

Euh...attendez, c'est...plus humblement...le "redémarrage économique" qui, trivialement, fait l'objet des attentes duhameliennes. Ainsi, au starter, à la manivelle ou en poussant un peu, "les Français" enfin doués de raison embarqueront sur la même guimbarde et tout pétaradera comme avant.
Impensable, en effet, pour un octogénaire assumé, d'entrevoir un salutaire changement d'équipage, d'explorer un autre itinéraire, encore moins de corriger le cap ! Anxieux mais judicieusement raisonnable, voici l'homme nouveau redevenu caravanier de l'absurde.
Et, en forçant un peu, pourquoi ne pas imaginer que plus les gens auront peur, plus ils seront "raisonnables" ! On pourrait même les terroriser, non, pour amorcer, plus efficacement, la pompe ?

Penser que l'anxiété, l'angoisse, la peur, engendreront inévitablement du meilleur est risqué et dangereux. La peur est mauvaise conseillère, dit-on, source de violence potentielle, et, pour Kant, un moyen de faire obéir les hommes, voire de les humilier. Et celui qui a peur, selon Hegel, se conduit en esclave car il tremble pour sa vie et accepte, pour la conserver, d’être réduit à la servilité. La peur abaisse. Montaigne, déjà, nous mettait en garde, ces pathologies de l'âme sont pandémiques, "Il n'est pas de passion plus contagieuse comme celle de la peur" et les tyrannies, aussi prévoyantes et douces soient elle, "...font de la peur la vertu cardinale de leur mode de gouvernement." (Roland Gori).
L'anxiété est obscure et ne présage, en soi, rien de bon. Son contraire, c'est la confiance, ses remèdes la connaissance et l'action.

Et, Monsieur Duhamel, avant de redémarrer, il faut passer au marbre, mieux, changer de modèle.

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.