L'écume du jour

"Je pense donc tu suis." Pierre Desproges

          Par ces temps démarmalés, des mots émergent, agités, chauffés, fermentés, ils flottent à la surface des marais médiatiques, amalgamés en une mousse impure. A l'affiche du jour : la violence, l'argent, le blasphème.

          Dans ce florilège blanchâtre, voici une nouvelle fluxion de Philippe Bilger, magistrat honoraire et gazouilleur compulsif qui dénonce l'impuissance de l'Etat à éradiquer la violence, celle qui n'est pas ordinaire (sic) et qui, selon lui, se multiple ces derniers temps. Dans un glouglou définitif, il commente : icelle violence "n'ayant pas d'autre finalité qu'elle."  Bon, avec un tel prononcé, le débat est définitivement clos, inutile de réfléchir sur les occurrences, les formes, les racines du phénomène. Comme dirait Boris Vian : "La question ne se pose pas. Elle en est absolument incapable : il y a trop de vent."

          Même météo agitée chez Gérald Darmanin (petit-fils adultérin de Jean-Pierre Chevènement pourfendeur de "sauvageons") qui pointe un "ensauvagement de la société". Néologisme certes plus raffiné que la "racaille" de Nicolas Sarkozy, mais l'idée reste la même qui stigmatise sans vouloir comprendre, souffle sur les peurs pour masquer les carences de la réflexion, flatte sans vergogne les narines extrêmes. Et peu importe si les études montrent, pourtant, une relative stabilité de la délinquance en France depuis quinze ans.  

           "Le rapport que les Français ont à l'argent est ambigu : globalement, les Français ont envie de s'enrichir, mais dès que quelqu'un a du succès et de l'argent, il se fait dézinguer." proclame l'incontournable Frédéric Lenoir sur une radio béate et complaisante. Une fine analyse digne du Bar des Amis du XVIème ou du dîner du Siècle, platitude, lieu commun, indigne d'un sociologue philosophe féru de spiritualité et qui a vendu tant de livres dont le dernier veut doctement expliquer (sic)…la sagesse à ceux qui la cherchent.* Consternant sinon vulgaire. Le "succès", "l'argent", parle-t-il pour lui-même, peuchère ?

           Enfin, le meilleur de la fermentation ambiante, un vrai bouillon : "Depuis les débuts de la Troisième République il y a en France une liberté de blasphémer qui est attachée à la liberté de conscience." Assénés par le Président de la République soi-même, le mot est accablant, la saillie pitoyable. La Troisième République est née en 1870, assise en 1875, mais il faut attendre la Loi du 9 décembre 1905 sur la Séparation des Eglises et de l'Etat pour qu'elle assure, en droit, la liberté de conscience. La notion de blasphème relève du fait religieux et quand on critique ou caricature les religions, quand on dénonce leur funeste cortège intégriste ou fanatique, on exerce essentiellement sa liberté d'expression. Réaffirmer le "droit au blasphème" depuis le Liban, pays aux 18 confessions, est une protubérance déplacée, pire, une ineptie indigne de celui qui est garant d'institutions dont il devrait connaître l'histoire.

           Un point commun entre tout : indigence, manque de rigueur, débraillé de la pensée chez une "élite" qui se délite. Et, peut-être, pour certains, démagogie décomplexée, arrière-pensées fétides, électoralisme fébrile.     

          Quoi qu'il en soit, remugle ou patchouli, le fumet éthérise la société pensante comme si les jobarderies régulières lues ou entendues, y compris du plus haut sommet de l'Etat, ne produisaient plus guère d'effet sur elle. La plaie est sans douleur.**

           Mais c'est, sans doute, le résultat attendu.

 

 

* Publié en 2018 : La Sagesse expliquée à ceux qui la cherchent.  

** "Anesthésie, plaie sans douleur." Karl Kraus.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.