La distinction

“Si le monde était clair, l'art ne serait pas." Albert Camus.

Le ministre Blanquer, pour lequel, soit dit en passant, j'avoue n'éprouver vraiment aucune sympathie, déclare ce matin sur LCI, à propos de l'affaire Polanski : "Il faut être attentif à toujours bien distinguer l'œuvre de l'auteur."
Aussi sec, un obscur jeune "insoumis" twittophile du Puy de Dôme, prononce une sentence sans appel : "On a donc un ministre de l'éducation qui défend mieux un pédocriminel que les profs et les élèves."
Admirez, au passage, la puissance du "donc". Quel raccourci, quel court-circuit, c'est du brutal, comme dirait l'autre ! Ainsi, en distinguant l'œuvre, on absoudrait, d'évidence, l'auteur coupable de méfaits.
Bon... dire que le ministre ne défend pas les profs et les élèves, on peut l'admettre, c'est une opinion recevable et sainement discutable. Ne pas s'en priver.
Mais accuser de complicité pédophile celui qui, ministre ou pas d'ailleurs, ose ramer à contre courant du ruissellement médiatique en déclarant qu'en césarisant "J'accuse" on ne disculpe pas l'homme Polanski, relève, au mieux, d'un dérèglement spéculatif, au pire d'une malveillance assurée.
Il est vrai que cette "opinion" est partagée par ceux, nombreux, qui confondent sciemment et sans vergogne la scène et le prétoire, le spectacle et la justice. Cette confusion paresseuse et publicitaire constitue le fond de commerce bien pensant des donneurs de leçon enrubannés.
Elle ne sert ni la recherche de la vérité, ni la souffrance des victimes.

Et que penser de cette 45ème "cérémonie" des César, mascarade attendue, convenue, pitoyable ? Une présentation vulgaire, des rires gras...
L'hypocrisie, de l'orchestre au balcon, puisque tout ce beau monde poudré savait pertinemment qu'avec 12 nominations pour le film "J'accuse" la probabilité qu'il soit récompensé au moins une fois était particulièrement prévisible.
L'indignation, si elle eût été sincère, aurait pu être préventive et roborative : il ne fallait pas participer à ce raout. Mais le boycott c'est le silence, l'absence médiatique, insupportable. Se montrer, se percher, se mettre en scène, indispensable.
Finalement, à son corps défendant et par procuration, Polanski aura réussi son coup, si l'on ose dire avec aigreur.

On lit, on étudie toujours "Voyage au bout de la nuit" ce monument littéraire et Céline était antisémite. Car l'œuvre, une fois achevée, mène son existence propre. Sa diffusion, sa réception, son interprétation se dérobent à son auteur.

"L’oeuvre surgit dans son temps et de son temps mais elle devient œuvre d’art par ce qui lui échappe." André Malraux.

Et rendons aux César ce qui revient aux César.

 

 

 

 

 

 

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