A Gaza, rien de nouveau

2 septembre 2021 : "Un mort et 15 blessés dont 4 enfants à Gaza. Un jeune palestinien de 26 ans assassiné par des snipers israéliens à Jabalya au Nord de la bande de Gaza ce soir. Et 15 palestiniens dont 4 enfants ont été blessés par des balles israéliennes."

"L’indifférence est le poids mort de l’histoire." Antonio Gramsci

 

          Une information d'une triste banalité.

          Ces nouveaux morts viennent abonder le sinistre bilan des "violences" à l'encontre des Gazaouis victimes du blocus israélien imposé depuis plus de dix ans à leur territoire par l'Etat d'Israël.
          Depuis mars 2018, près de 500 Palestiniens, hommes, femmes, enfants, ont perdu la vie au cours de "heurts", aux marges de l'enclave "contrôlée", depuis 2007 par le mouvement Hamas. 

          Et "la communauté internationale" s'en contrefout bravement. Circulez, rien à voir, aucune indignation, aucune protestation, aucune condamnation, aucune sanction (quelle idée saugrenue !) contre les auteurs du massacre.
          Pas original pour deux sous, hélas. Depuis des lustres, l'ONU, qui a d'autres préoccupations, détourne le regard, aux abonnés absents, quelques pleurnicheries, rares...des invitations à la "retenue" (sic) parfois, des résolutions de papier.
          L'Union européenne, prix Nobel de la Paix (si, si, en 2012), premier partenaire commercial de l'État d'Israël, banalise le mal.
          N'étaient les parrains américains qui applaudissent, car, figurez-vous, "il faut garantir la sécurité d'Israël", indifférence totale, anesthésie générale…mis à part quelques "activistes pro-palestiniens".
          Or, cette indifférence historique au drame palestinien, à quelques exceptions près, qui dure depuis des décennies, est irresponsable, activement complice par son abstention même, mortifère. Car, comme l'écrit Antonio Gramsci en 1917, "L’indifférence c’est l’aboulie, le parasitisme, la lâcheté, ce n’est pas la vie." En conséquence: "Celui qui vit vraiment ne peut qu’être citoyen, et prendre parti."

          Il est loin le temps où un Charles de Gaulle avait la lucidité et le courage, justement, de prendre parti, de condamner clairement et fermement Israël pour avoir déclenché la guerre des Six-Jours et, dans une vision prémonitoire, de déclarer, lors d'une fameuse conférence de presse, le 27 novembre 1967: "Maintenant il (Israël) organise, sur les territoires qu’il a pris, l’occupation qui ne peut aller sans oppression, répression, expulsion et s’y manifeste contre lui la résistance qu’à son tour il qualifie de terrorisme..." Tout est dit, la suite l'a prouvé, en pire, et encore aujourd'hui. En toute impunité.

          Alors, être citoyen, prendre parti ? Oui, mais comment ?

          C'est d'abord faire l'effort de se pencher sur l'histoire réelle du "conflit israélo-palestinien" (comme disent les médias), en finir une bonne fois pour toutes avec les mythes, désacraliser par une lecture profane ce qui s'est passé depuis plus d'un siècle dans cet Orient compliqué, certes, mais intelligible.

          C'est ensuite dénoncer les impostures, les mensonges, les manipulations et ne pas se laisser impressionner, voire tétaniser par l'infâmante accusation d'"antisémitisme" dès qu'on élève la moindre critique de l'Etat d'Israël. Quand on pense que le général de Gaulle, Pierre Bourdieu, Jean Ferrat, Stéphane Hessel, Edgar Morin, Pascal Boniface...aujourd'hui Jérémy Corbyn ou Ken Loach en ont été ou en sont accusés ! "Antisémites" Norman Finkelstein qui publie en 2000 "L'industrie de l'Holocauste, réflexions sur l'exploitation de la souffrance des Juifs", Shlomo Sand qui révèle "Comment fut inventé le peuple juif" en 2008, Daniel Barenboïm qui déclare en 2018 "Aujourd'hui, j'ai honte d'être israélien", Ilan Pappé, auteur de "La propagande d'Israël" en 2019 ?

           C'est fondamentalement guider ses réflexions et son action sur les principes du droit et de la justice, droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, liberté de conscience, droits civiques et politiques, égalité devant la loi, résolutions, quelles que soient leurs faiblesses ou leurs ambiguïtés, de l'ONU.

          C'est enfin et surtout tenir compte des réalités et en finir, sans doute, avec la fiction des deux états.
          Car Israël ne veut pas la paix, Israël ne veut pas d'un Etat palestinien, comme le proclamait haut et fort Stéphane Hessel, c'est inscrit dans ses gènes idéologiques depuis Theodor Herzl (voir "L'Etat des Juifs", 1896), Wladimir Jabotinsky et sa "muraille de fer" (1923) jusqu'à Netanyahou, en passant par Ben Gourion, Golda Meier...Tous les écrits, tous les faits depuis un siècle en témoignent. Et le Camp de la Paix, s'il ne désarme pas, est devenu inaudible.
          On en connaît le résultat, il suffit de regarder la carte et le territoire de la Palestine aujourd'hui. Géographiquement, économiquement, politiquement, militairement un "Etat palestinien" n'aurait aucune chance de survie si tant est qu'il surgisse un jour.

          Mais les Palestiniens sont là, ils existent, depuis des millénaires. Ils résistent. On peut bien les réifier, les traiter de "terroristes", que faire ? Les chasser (joli euphémisme: les "déplacer") ? Cela a été fait en 1947-48 pour 800 000 d'entre eux. (épisode de la Nakba occulté par Israël). Détruire leurs villages, leurs maisons, leurs oliviers, éradiquer leur histoire ? C'est ce qui se fait depuis 73 ans. Après 1967, Israël a expulsé de force et déplacé des communautés entières et démoli plus de 50 000 habitations et bâtiments palestiniens selon Amnesty international.(rapport 2017). 
          Ceux qui restent ? Les tenir à l'écart: c'est l'apartheid. Israël est "la seule démocratie du Proche Orient" qui peut se permettre, en janvier 2019 d'inaugurer au nord de Jérusalem "une route où automobilistes Israéliens et Palestiniens sont séparés par un mur central de huit mètres de haut." (Les journaux).

          "Israël a mis en place un régime d’apartheid qui institutionnalise de façon systématique l’oppression raciale et la domination du peuple palestinien dans sa totalité." (rapport de Richard Falk, professeur à l’université de Princeton et ancien rapporteur de l’ONU sur la situation des droits de l’homme dans les territoires occupés ; et Virginia Tilley, professeur à l’université de l’Illinois, 2017).

          "La seule démocratie du Proche Orient" où la colonisation des terres palestiniennes se poursuit ! Depuis les accords d'Oslo en 1993, elle n'a cessé de se développer. Selon l'’ONG B’Tselem 622 670 colons israéliens occupent la Cisjordanie à la fin 2016 dont 209 270 à Jérusalem-Est. En Cisjordanie ils représentent maintenant plus de 20% de la population.

          "La seule démocratie du Proche Orient" où on emprisonne par mesure administrative dans le plus total arbitraire. (On compte, quelque 5000 prisonniers politiques palestiniens en Israël dont une cinquantaine de femmes et de nombreux adolescents).

          Où cela mènera-t-il ? A une autre catastrophe, à coup sûr, si rien ne bouge.
          Mais on peut penser que l'histoire vivante finira par montrer que cet état-là, qui se définit depuis 2018, comme "Etat-nation du peuple juif", avec l'hébreu comme seule langue officielle est condamné à disparaitre, je dis bien: "cet état-là", si la formule choque, disons, ce "régime".
          Et le plus tôt sera le mieux, dans l'intérêt des populations qui vivent en terre de Palestine.
          Alors, juifs, musulmans, catholiques, agnostiques, athées, hommes et femmes de bonne volonté pourront enfin disposer d'eux-mêmes, en toute sécurité, bâtir l'état laïque du vouloir vivre ensemble et de la fraternité retrouvée.

          Cela demandera, sans doute, beaucoup d'efforts, beaucoup de volonté et de courage, beaucoup de temps. Alors, si l'on veut nourrir quelqu'espérance, il serait urgent de retrouver une saine conscience, d'ouvrir enfin les yeux, il serait urgent de prendre parti.
"...je hais les indifférents." criait Gramsci. Il n'est pas le seul.

 

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