Nouveau pari

Le 16 août 2015, à la veille d'une nouvelle campagne pour l'élection municipale partielle d'Apt (Vaucluse), j'écrivais un texte intitulé "Un pari". Je le remets dans le circuit aujourd'hui, légèrement actualisé.

"En politique, ce qui est cru devient plus important que ce qui est vrai", selon Talleyrand.

          Un triste constat, toujours recommencé, hélas. Alors même que les connaissances, portées par de formidables moyens d'information et de communication, pourraient offrir au monde contemporain un canevas universel propice à de la belle ouvrage humaine, un nouveau climat "romantique", relativiste et simplificateur, provoque, sinon favorise, l'oubli de la raison. Et le canevas se délabre.

          Oui, il semble beaucoup plus commode de croire que de comprendre. Une calomnie passe mieux qu'un démenti, un slogan qu'une démonstration, une promesse qu'un engagement. Et que dire de celles et ceux qui usent du mensonge ou d'autres de la dissimulation ?

          Quel boulevard pour la pensée magique ! Ses armes ? La force simplificatrice de son idéologie, la trivialité d'un langage émotionnel, les évidences du café du commerce. Dans ce pauvre théâtre, on représente, au 20 heures, dans les feuilles locales ou les prospectus électoraux, le combat du Bien et du Mal, la défense de la Vertu contre le Vice, à coup d'anathème et d'exclusion, chacun jouant son rôle avec application. C'est le mélodrame quotidien où "Meilleur est le méchant, meilleur est le film" comme disait A. Hitchcock. Le pugilat tient lieu de débat.

          Comprendre exige une volonté, une énergie, peut-être une audace. Certains n'y sont pas prêts, par paresse ou par intérêt. Ils prospèrent dans l'ombre de la médiocrité.

          Pour cette nouvelle échéance municipale de mars 2020, choisissons la clarté, au risque d'y être exposé. A l'arrogance des certitudes sans preuves, opposons le pari de l'intelligence, car c'est bien cela s'engager : tenter de s'adresser, oui, à l'intelligence des autres, la solliciter, la promouvoir. Un pari assorti d'une volonté, à faire triompher une idée, une conception, à mettre son action au service d'un projet qu'on pense utile et juste, mais dont on mesure lucidement les risques, les limites. Avec humilité, car tout engagement rencontre l'incertain.

          Le contraire de la démagogie et du marketing politique. Rien à voir avec les promesses, électorales, qui, non tenues, ont pourtant un bel avenir et rendent les enfants joyeux, dit-on. Faire des promesses c’est donc prendre les électeurs pour des enfants, candides ou crédules, des mineurs qui croient trop facilement et trop naïvement aux choses, même les plus invraisemblables.
          Or les citoyens ne sont ni des enfants sages ni des consommateurs passifs. Ils réfléchissent, doutent, certains se détournent. Mais l'abstention parfois massive aux élections ne doit pas masquer le désir de politique : les électeurs veulent être entendus, pris en compte, veulent voir leurs choix respectés. Ils s'intéressent à la vrai vie, ils s'intéressent à la cité et au monde, ils veulent agir.

          Chaque candidat serait bien inspiré de les considérer comme des producteurs, d'idées, de convictions, de propositions, et de penser chaque élection comme un grand moment d'éducation populaire et d'intelligence collective et non comme une séquence rituelle d'abêtissement généralisé où la liberté de conscience est alors agréablement assoupie et où chacun, à terme, pourrait bien se voir épargné du "trouble de penser et de la peine de vivre" , selon la formule de Tocqueville. Aurait-t-on alors besoin de parler de démocratie "participative", reconnaissant ainsi par un si joli pléonasme que la démocratie pourrait ne pas l'être ?

          "La démocratie, c'est d'abord un état d'esprit" écrivait P. Mendès-France. Au service de l'action publique. S'y engager exige désintéressement, attention, probité. Une seule visée : l'intérêt commun, en rappelant aux citoyens que, quels que soient leurs désirs particuliers, si légitimes soient-ils, ils doivent se considérer porteurs de volonté générale "c'est à dire d'une faculté de vouloir ce qui vaut pour tous et non ce qui ne vaut que pour eux seuls." (H. Pena-Ruiz). C'est cela l'exigence républicaine.

          Bref, parler vrai et signer juste, ne pas tricher. Dès lors, il appartiendra à chaque citoyenne et à chaque citoyen de dire et de faire un choix délibéré. Il ne peut pas y avoir de démocratie sans démocrates.

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