Catimini

"Quand l'eau courbe le bâton, ma raison le redresse." Jean de La Fontaine.

     Friand des réponses possibles à cette question, existentielle et récurrente, lue dans la presse ces jours-ci : "Pourquoi Napoléon fascine encore ?" on passe à côté du contenu masqué.

     Essayons quelques réponses envisageables : il fascine parce qu'il fut un génie militaire, il fascine parce qu'il fut un réformateur audacieux, il fascine parce qu'il fut un héros romantique sur son rocher de Sainte-Hélène. On peut, certes, réfuter ces assertions, ce n'est pas parce que ceci, parce que cela qu'il fascine, et cœtera… Mais quelle que soit la réponse, affirmation ou négation, le discours sous-jacent est passé en catimini : Napoléon FASCINE. C'est l'information nichée sous le message proprement dit et que le locuteur présente comme un préalable allant de soi, partant, indiscutable. Vous pouvez ratiociner sur le pourquoi de la fascination impériale, vous trimbalez avec vous un écornifleur bien installé, mais invisible : Napoléon FASCINE.

     Ainsi, en présentant comme solidement établie une information qui ne l'est certainement pas ou, en tout cas, qui mériterait doute et débat, on manipule l'interlocuteur sans qu'il en soit conscient. C'est un procédé d'expression bien connu, le présupposé, redoutable figure de style basée, au mieux, sur une naïveté confondante, souvent sur une certaine forme de négligence intellectuelle, voire sur une tromperie assumée qui vise, ici, à faire passer, in petto, une certitude : Napoléon FASCINE ! Il faut alors un bel accès de lucidité, un puissant effort de redressement, un véritable coup de force argumentatif pour pulvériser la pseudo évidence et mettre en doute, justement, l'énoncé lui-même : est-ce que Napoléon fascine encore et qui éventuellement ?

     Bon, les godichons qui se laisseront emberlucoquer par la griserie napoléone, tant qu'ils n'en feront pas un modèle et n'appelleront pas de leurs vœux un nouveau sacre, pourront bien palabrer sur le charisme du petit Caporal. Mais, songez à d'autres usages auxquels ce redoutable sous-marin discursif  pourrait servir, ainsi, par exemple, aux questions posées dans les sondages. Tenez : "Pensez-vous que les chômeurs soient trop assistés ?" Alors ?

      Autres échantillons à décrypter, pour le fun : "Pourquoi Macron ne varie pas ?"  "Comment les féministes sont devenues folles ?" "Maires écolos, sont-ils tous nuls ?"

     La présupposition, vous dis-je, un formidable outil de camouflage et de fumigation politicomédiatique !

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.