Déconfinez-vous !

"Si le domaine des idées est révolutionné, la réalité ne peut demeurer telle qu'elle est." Friedrich Hegel.

          En 1843, François Guizot lançait devant la Chambre des députés un célèbre (et tronqué) "Enrichissez-vous!" En 2010, Stéphane Hessel publiait un petit livre promis à un grand retentissement, notamment parmi les jeunes, "Indignez-vous!", suivi quelques mois plus tard par un énergique "Engagez-vous!"
          Tout un monde, tout un parcours en raccourci à travers ces injonctions percutantes. Les temps ont passé et certains, peu nombreux, s'enrichissent toujours plus; beaucoup, pas assez, s'indignent parfois; d'autres, combien ? s'engagent volontiers sous des formes diverses.
          On s'indigne, on s'engage contre les inégalités, les fractures, les injustices générées par l'accumulation pécuniaire optimisée, assumée et encouragée de quelques carnassiers boulimiques, les dévastations humaines et environnementales globalisées. Au fond, rien de nouveau, le décor est planté, la mise en scène attendue.

          Mais, nous sommes, aujourd'hui, à la croisée des chemins. Une particule microscopique infectieuse galope à travers la planète étourdie, la bouscule et l'interroge. Tout, et son contraire, a été dit, écrit, commenté jusqu'à la nausée sur cette situation (faussement ?) inédite. Ainsi, dans ce désastre sanitaire, social, culturel, les corps meurtris ou incarcérés ne sont pas les seules victimes. L'incertitude, le mensonge et la peur ont tissé jour après jour leur toile malfaisante et confiné dangereusement les esprits car "Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut pas se faire une opinion. Il est privé non seulement de sa capacité d'agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et, avec un tel peuple, vous pouvez faire ce que vous voulez.” avertit Hannah Arendt.
          Et pourtant, à l'heure du "déconfinement" annoncé, on tente de se projeter vers le "jour d'après". D'aucuns, les plus nombreux sans doute, envisagent, peuchère, un retour à la "normale" mortifère; les plus mesurés, espèrent un monde minutieusement réparé; les plus audacieux, une indispensable résilience collective. Utopie concrète, le temps serait enfin venu, dit-on, de penser demain.

          Mais il faudra alors repousser les charlatans tout melliflus de dévotion, les savants d'illusion, rejeter les artifices sordides du règne révolu, bref, déconfiner les pensées et les esprits si l'on veut vraiment répondre à la saine aspiration d'un avenir humaniste et durable.
          Car le monde d’après ne peut pas être celui des idées d’avant. Celles qui ont signé la fin de l'histoire, enterré les élans émancipateurs, confisqué le langage du peuple, escamoté les exploités, encensé les riches, culpabilisé les pauvres, américanisé les consciences, dévoyé la démocratie. Depuis quarante ans, un seul credo, un seul but, un seul chemin, pas d'autre choix, pas d'autre alternative, un roi, une loi, une foi au service d'un dieu pantocrator, le Capital triomphant ! Talleyrand aurait-il raison, "En politique, ce qui est cru devient plus important que ce qui est vrai" ?
           C'est ce qui serait fort probable si nous ne nous obligions pas à un indispensable et salutaire sursaut. Refuser cette fatalité, c'est l’occasion ou jamais de nous désintoxiquer, de nous laver des certitudes acquises, des vérités imposées, des réflexes commodes, des carences et des postures, de la tutelle des dominants. Cette libération sera d'abord culturelle et politique, pour une citoyenneté retrouvée et assurée car "remonter les pentes naturelles de notre esprit"*, repenser la question du pouvoir en démocratie et son contrôle, être prêts à une révolution copernicienne qui "nous conduira à une déclaration d'indépendance mentale"* , remettre le vrai par-dessus le bien, assurer la transition entre une "démocratie des crédules"* et une "démocratie de la connaissance"*, dynamiter les mythes, dynamiser les possibles, ouvrir la voie en avançant... sont des présupposés exigibles. "La démocratie, c'est d'abord un état d'esprit", n'est-ce pas, Pierre Mendès-France ?

          La destinée humaine est, certes, lestée d'incertitudes et d'inconnues, le chemin accablé de ronces. Si nous restons cloîtrés sous de vieilles arcades, aussi rassurantes soient-elles, il y a peu de chances de braver sa mouvante complexité. On a besoin de souffle, de vision et d'espace.

         Non, tout le malheur des hommes ne vient pas "de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre."**
         Sortez donc de l'ergastule ! Déconfinez-vous !

 

*Gerald Bronner, La démocratie des crédules.

**Blaise Pascal : "Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre."

 

 

 

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