Au loup !

"C'est une triste chose de songer que la nature parle et que le genre humain ne l'écoute pas." Victor Hugo.

          J'entendais récemment disserter sur une radio boursoufflée, au cours d'un "grand" (sic) entretien, Dominique Bourg, philosophe franco-suisse, professeur à Lausanne et ci-devant candidat aux dernières élections européennes de mai 2019 à la tête d'une liste "Urgence Écologie" qui a recueilli 1,83% des suffrages exprimés.

          Partisan d'une "écologie intégrale" il affirme dans le poste: "Si l'on veut diviser par deux nos émissions de gaz à effet de serre, il faut produire, échanger, consommer moins. Tout ce qui va à l'encontre est contradictoire avec cet objectif." Nous y voilà, tout est dit, la solution, la panacée, pas d'autre alternative ! Toujours moins ! Un "moins" simpliste et mystificateur ! Car, figurez-vous, nous sommes tous dans un délire de consommation, tous.

          Et puis, poursuit notre philosophe carbocentriste : "Les gens ont ressenti fin juin, ce qu’ils n’ont jamais ressenti, des températures supérieures à 45° en France, c’est un record absolu. (...) C’est notre système qui a produit cet effet." Ainsi, "ressentir" un 45,9° conjoncturel à Gallargues-le-Montueux (Gard) un 28 juin 2019, attesterait irrévocablement et sans conteste de phénomènes climatiques dirimants et suffirait à envoyer aux galères les "climatosceptiques" de tous poils.

          Horresco referens ! "Ce mot doit être banni." A quand l'autodafé sémantique ? A quand une loi pour punir ces négationnistes ? Un tribunal pénal ? D'ailleurs, il y a quelques années, l'ineffable Corinne Lepage, qui se proclamait en même temps "grand défenseur de la liberté d'expression" (sic) déclarait sur la même radio : "Je pense quand même qu’à un moment donné du temps, il va falloir tenir un registre très précis de tous ceux qui se seront prononcés et qui auront agi dans un contexte climatosceptique, pour que, dans quelques années, ils portent la responsabilité au moins morale de ce qu’ils auront fait."
          Coller une étiquette désobligeante, une appellation commode et fourre-tout permet de déconsidérer les contradicteurs et les mettre à l'écrou, bannit la saine disputation et évite de penser la complexité de la machine climatique, de s'interroger, sur l'ensemble des paramètres, notamment naturels, qui peuvent entrer en jeu dans le réchauffement constaté de la planète.

          Certes, la très grande majorité des climatologues du monde entier semble à ce jour d’accord avec l’idée d’un réchauffement climatique d'origine anthropique. Mais, si peu nombreux soient les réfractaires à cette théorie, cette non-unanimité reste salutaire et permet à la communauté scientifique de demeurer toujours vigilante et humble vis-à-vis des consensus. La controverse est toujours indispensable à l'avancée des connaissances et il n'y a pas de démocratie sans conflit.

          En outre, évaluer et réduire le phénomène au regard des seules activités humaines totipotentes en culpabilisant les bons peuples à travers un "nous" indifférencié, qui produisent trop, qui échangent trop, qui consomment trop, y compris ceux qui quotidiennement ne mangent pas à leur faim, relève d'une trivialité non dépourvue parfois d'arrières pensées politiciennes ou mercantiles.
          Prédire la fin du monde pour demain, c'est tendance, improductif, dangereux. Crier au loup, susciter la peur plutôt qu'interroger la raison fait, potentiellement le jeu des tyrannies qui, aussi prévoyantes et douces soient elle, "...font de la peur la vertu cardinale de leur mode de gouvernement." (Roland Gori). Et encore : "Pendant les grandes crises publiques, il n'y a pas de mobile plus redoutable et plus pernicieux que la peur." (Léon Blum). Qu'on se le dise !

          Ensuite, accès de lucidité ? c'est "notre système" qui est responsable, dixit l'honorable professeur. Ah, le système ! Mais de quoi est-il le nom "notre" système ? Et bien, d'une sorte d'obésité auto-immune qu'il suffirait de purger, de dégraisser, voire de saigner pour en réduire la pathologie. Bref, la décroissance du toujours moins comme seul horizon acceptable et indiscutable.
          Un vrai déni de démocratie qui permet d'occulter, de dédouaner à bon compte le mode et les rapports de production capitalistes mondialisés qui sont à la racine du mal et rarement remis en question sinon bien souvent canonisés ou jugés indépassables. Inconséquence mortifère, on déplore les effets tout en chérissant les causes.*

          Alors, produire pour quoi et comment ? échanger quoi et comment ? que consommer et comment ? Qui décide ? A cela répondre de sorte que la satisfaction des besoins humains s'articule avec la préservation de l'environnement, et ouvre les voies des possibles pour une gestion démocratique et juste du monde où "les fruits seront à tous sur une terre qui n’appartient à personne", comme le voulait JJ Rousseau.

          Ainsi, "délivrée d’une spéculation financière oublieuse des besoins réels, l’économie se recentrera sur la valeur d’usage des produits et sur les biens communs à tous" selon Henri Pena-Ruiz**, en référence à l'oeuvre de Marx, qui met en évidence les coûts écologiques et sociaux d’un capitalisme irresponsable qui épuise à la fois la fertilité du sol et la force du travailleur, détourne le progrès technique vers l’exploitation toujours plus intensive de la Terre et des hommes, fait de la mondialisation un accélérateur de leur appauvrissement conjoint.

          Mais "Ce n'est pas parce qu'on crie au loup qu'on ne risque pas d'être mangé." nous prévient Noël Mamère.

 

* "Dieu se rit des hommes qui se plaignent des conséquences alors qu'ils en chérissent les causes." Bossuet.

** "Le capitalisme n’épuise pas seulement l’homme, il épuise la terre." (Karl Marx, le Capital)
Karl Marx penseur de l'écologie - Henri Pena-Ruiz, Seuil.

 

 

 

 

 

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