Gilets jaunes et bas de soie

"Ceux qui de simples personnes deviennent princes par le moyen seulement de fortune n’ont pas grand-peine à y parvenir mais beaucoup à s’y maintenir ; et ils ne trouvent pas fort mauvais chemin au commencement, car ils y volent, mais toutes les difficultés naissent après qu’ils sont en place." Machiavel

          Voici ce que j'écrivais le 8 mai 2017 :
[ Alors, au nom du vote "utile", on me somme de voter Emmanuel Macron au premier tour. Avec "On n'a pas le choix pour faire barrage à Marine Le Pen", voici le vote "forcé" au deuxième. Et maintenant, le vote "logique": prendre le train En Marche aux élections législatives de juin, mon bon monsieur, sinon la chienlit !
Nouveau despotisme du non choix, induit par un processus électoral obsolète, "pouvoir immense et tutélaire" comme l'écrivait Tocqueville, qui, tous les jours, "rend moins utile et plus rare l’emploi du libre arbitre ; qu’il renferme l’action de la volonté dans un plus petit espace, et dérobe peu à peu à chaque citoyen jusqu’à l’usage de lui-même".
Déni et mépris de la démocratie !
Il est temps de se ressaisir, de sortir de la minorité et de retrouver "l'usage de soi même"]

          Et si le mouvement des "gilets jaunes" dévoilait une sorte d'apprentissage, un début de reconquête, brouillonnant, jargonnant, un peu merdoyant, de cet usage de soi-même ? Car, au fond, pourquoi s'attife-t-on d'un gilet jaune ? Mais pour se protéger, pour être vu, parbleu ! Et pour être entendu ! C'est aussi simple et aussi lumineux que cela, braves gens !
          C'est une gesticulation protéiforme, dit-on à jet continu, objet de récupérations subtiles, d'instrumentalisations cryptiques, un bric-à-brac, une macédoine, un salmigondis, (ramassis diraient les observateurs distingués).
          Mais qui a l'immense mérite de rendre enfin visibles et audibles les obscurs, les sans grades, les pelés, les galeux, les cabossés, les uberisés, les endettés,les décrochés, les précarisés, les radiés, les paupérisés, les naufragés du bas-côté... Tous ceux qui nécessitent "un pognon de dingue", qui ne sont pas foutus de traverser la rue pour trouver un travail, ceux qui plombent la compétitivité et dilatent la dette par leur coût et leurs exigences démesurées.
          Et que disent-ils ces marmiteux ? Ils hurlent à pleine voix "pouvoir d'achat, justice fiscale, respect, dignité". Pas de langue de bois ou de toute autre matière, du populaire, du vernaculaire, des mots de tous les jours qui cognent et qui nasardent. Des mots sensibles au coeur, des mots de la vraie vie, tous ces grands engloutis dans le flot médiatique, ces raturés bannis des discours officiels, qui entre deux hoquets, surgissent des profondeurs.

          D'abord sourd et aveugle aux protestations des ci-devant muets du foirail, droit dans ses bottes et bas de soie bien ajustés, le pouvoir dresse enfin une oreille prudente. (On prétend que trois samedis assez chauds ont fait sans doute fondre la cire... C'est possible.)
          Alors, bras tendus genre "Je vous ai compris", il invite, il presse, il exhorte, hardi, hardi, qu'on puisse dialoguer, dialoguer, au gué, au gué, venez, petits, petits, qu'on vous explique, vous n'avez rien pigé, c'est normal, la pensée est complexe, beaucoup sont illettrés, oui, bien sûr, c'est notre faute, mea culpa, oh quelle gabegie, pas assez de pédagogie...vous verrez, la réforme, c'est la forme, le cap, c'est le gap...,allons, amis, un peu de patience, vous entendrez bientôt le glouglou qui descend des tuyaux ruisselants…
          Basta, taisez-vous donc, silence radio (et télévision), les puissants, les sachants, les communicants, relisez Montaigne qui écrit "La parole est moitié à celui qui parle moitié à celui qui écoute."
          Partagez donc au lieu de pérorer, entendez ceux "qui ont mal partout", qui refusent le mépris et l'humiliation "je n'accepte pas qu'on touche à la dignité de nos anciens...nous n'avons pas besoin de leçons de morale...il y a des pauvres dans ce pays, il y a des enfants qui n'ont pas d'avenir...écoutez la voix du peuple...nous ne sommes pas des produits, nous sommes des êtres humains", allez découvrir leur visage et, autour des ronds points, sous les gilets, la rage. Encanaillez-vous !
          Holà ! criez-vous, pas de violence, pas de casse !
          Nous sommes d'accord, nous condamnons sans réserves, vigoureusement. C'est dit.
          Mais, tout de même, à qui profite le crime ? Ces images, réductrices et amplifiées jusqu'à la nausée, qui ont tourné en boucle le 1er décembre dernier et toute la semaine suivante, à quoi et à qui sont-elles destinées ?
          Ne nous y trompons pas : à mobiliser les émotions, à générer de l'audience, à propager la peur car, les tyrannies, aussi prévoyantes et douces soient elles, comme l'écrit Roland Gori "...font de la peur la vertu cardinale de leur mode de gouvernement." Et encore : "Pendant les grandes crises publiques, il n'y a pas de mobile plus redoutable et plus pernicieux que la peur." (Léon Blum)

          Et pendant ce temps-là, au Palais, on veut modifier, épurer, dépoussiérer la décoration, tapis, chaises, tapisseries, tableaux…La vaisselle, c'est fait.

          Si les gilets jaunes ont fait sortir de l'obscurité les classes populaires dans le débat public, on n'a jamais vu un président, qui est sensé représenter l'ensemble du peuple français, à ce point oublieux de leur existence et de leurs besoins. Condescendance, dédain, aveuglement ? Oui, notre homme est le pur représentant des classes "supérieures", passé directement de la banque Rothschild à Bercy puis à l’Elysée, avec la conviction que le salut s'appelle start-up, managers, nouvelles technologies (Gérard Noiriel). Depuis l'école, en passant par l'ENA, il n'a jamais vu de près un pauvre de sa vie.
          Enkystés, encastés, énarchisés, comment voulez-vous donc que cette petite cour parfumée, ces petits marquis poudrés autour de ce monarque présidentiel, si jeune, si propret, si moderne, ses révérends bonimenteurs, puissent voir le peuple, une entité vague et lointaine, une ombre, une fumée : bref, le Tiers Etat, ça n'existe pas.
          Et, aujourd'hui, cela se retourne violemment contre Not'bon Maître, rappel à l'ordre qu'exprime une formule radicale, cinglante et performative "Macron démission" !
          Quand on prétend "La politique, c'est mystique" on s'expose à une campagne de démystification !

          Déni et mépris de la démocratie.
          Rappelez-vous, bonnes gens, l'élection présidentielle de 2017.
          Un candidat plombé, mis-en-examiné, disqualifié, F. Fillon.
          Au premier tour, notre futur président recueille 8 657 326 voix sur 47 581 118 électeurs, soit 18,19% des inscrits
moins que N. Sarkozy en 2007 (11 448 663 voix, 25,74% des inscrits), que F. Hollande en 2012 (10 272 705 voix, 22,31% des inscrits), c'était déjà pas terrible. Quant au deuxième tour, on sait ce qu'il advint, patin couffin comme on dit sur le Vieux Port. Une victoire à moins d'un électeur sur deux (43,61% des inscrits), une abstention, des blancs et nuls à hauteur de 34,03% !
          C'est dire si sa base électorale est fragile et aurait dû le conduire à plus de modestie et de prudence. Ce fut loin d'être le cas. "Une classe dirigeante connaît trois âges successifs: l'âge des supériorités, l'âge des privilèges, l'âge des vanités. Sortie du premier, elle dégénère dans le deuxième et s'éteint dans le troisième.", réflexion de Chateaubriand, ô combien pertinente, que la caste au pourvoir aurait intérêt à méditer, avant qu'il ne soit trop tard...si elle avait un peu de lettres et d’esprit. 

          Colère, maladresse, espérance…Désaveu populaire, aveuglement de classe, stratégie de la peur…

          Entre gilets jaunes et bas de soie, on s'observe, on se mesure, on sent quelque chose qui vient.

          Comment garder la main ? Elargir l'espace ? Pour d'autres choix, d'autres possibles ?

          "Apprendre lance l'errance" écrit Michel Serres.

 

Et maintenant, prenez le temps et le soin de lire cette page tirée de "Choses vues" de Victor Hugo.

          "Hier, 22 février, j’allais à la Chambre des pairs. Il faisait beau et très froid, malgré le soleil et midi. Je vis venir rue de Tournon un homme que deux soldats emmenaient. Cet homme était blond, pâle, maigre, hagard ; trente ans à peu près, un pantalon de grosse toile, les pieds nus et écorchés dans des sabots avec des linges sanglants roulés autour des chevilles pour tenir lieu de bas ; une blouse courte et souillée de boue derrière le dos, ce qui indiquait qu’il couchait habituellement sur le pavé, la tête nue et hérissée. Il avait sous le bras un pain. Le peuple disait autour de lui qu’il avait volé ce pain et que c’était à cause de cela qu’on l’emmenait. En passant devant la caserne de gendarmerie, un des soldats y entra et l’homme resta à la porte, gardé par l’autre soldat.
          Une voiture était arrêtée devant la porte de la caserne. C’était une berline armoriée portant aux lanternes une couronne ducale, attelée de deux chevaux gris, deux laquais en guêtres derrière. Les glaces étaient levées mais on distinguait l’intérieur tapissé de damas bouton d’or.
Le regard de l’homme fixé sur cette voiture attira le mien. Il y avait dans la voiture une femme en chapeau rose, en robe de velours noir, fraîche, blanche, belle, éblouissante, qui riait et jouait avec un charmant petit enfant de seize mois enfoui sous les rubans, les dentelles et les fourrures.
Cette femme ne voyait pas l’homme terrible qui la regardait. Je demeurai pensif.
          Cet homme n’était plus pour moi un homme, c’était le spectre de la misère, c’était l’apparition brusque, difforme, lugubre, en plein jour, en plein soleil, d’une révolution encore plongée dans les ténèbres mais qui vient. Autrefois le pauvre coudoyait le riche, ce spectre rencontrait cette gloire ; mais on ne se regardait pas. On passait. Cela pouvait durer ainsi longtemps. Du moment où cet homme s’aperçoit que cette femme existe tandis que cette femme ne s’aperçoit pas que cet homme est là, la catastrophe est inévitable".

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