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Billet de blog 7 déc. 2017

Arbre de la laïcité

Le 9 décembre 2014, plantation d'un arbre de la laïcité, Square de la Révolution à Apt, Vaucluse. Conseiller municipal délégué aux affaires scolaires, j'ai l'honneur (et le plaisir) de dire ce qui suit...

Henri GIORGETTI
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La laïcité va mal, ou plutôt, la laïcité est mise à mal.

De vrais ennemis en faux amis, elle est diabolisée par les uns, sacralisée par les autres, falsifiée ou instrumentalisée par beaucoup, incomprise ou déroutante , disons, pour les plus sincères.

On la déclare tour à tour : «Ouverte, agressive, apaisée, exigeante, tolérante, combattante...», que sais-je encore, jusqu'à l'absurde.

Ainsi, dans un environnement complexe et imprévisible, où le vivre ensemble devient de plus en plus problématique, l’honnête homme du XXIème siècle peine à s'y retrouver.

 Alors, et pour commencer, si nous avons quelque difficulté à dire de quoi la laïcité est vraiment le nom, et sans adjectifs s'il vous plaît, nous pouvons sans doute observer ce à quoi elle a permis ou permet d'échapper.

 C'est l'histoire qui nous l'enseigne. Et il faut bien convenir que nous venons de loin.

 L’humanité a ceci de commun qu’elle s’est toujours, et légitimement, interrogée sur les grands mystères existentiels. La diversité des réponses, la variété des options spirituelles et des idéologies ne posent vraiment problème que lorsque l’une d’entre elles prétend imposer son credo à toutes les autres.

C'est le temps de l'absolutisme, "Un Roi, une Loi, une Foi". On en connaît les résultats : on entre dans cet "état de discorde" que dénonçait Kant , car « Là où il y a un élu, il y a un exclu.» selon une formule de R. Debray.

C'est le temps de l’intolérance qui « a couvert la terre de carnage », comme l’écrivait Voltaire, celui -la même qui en défendit de sanglantes victimes de Jean Calas au Chevalier de la Barre.

 Il fut l'une de ces grandes voix déviantes qui permirent de faire de la tolérance une force émancipatrice qui, au siècle des Lumières et avec la Révolution française, mit fin aux privilèges ecclésiastiques et nobiliaires et ouvrit la voie en matière de liberté de conscience, d’égalité des droits, de souveraineté populaire.

Mais c'est la loi sur la séparation des Églises et de l’État du 9 décembre 1905, qui a marqué en France, un seuil qualitatif et essentiel de laïcisation, loi qui visait, ne l'oublions pas, à mettre fin, à ce que l'on a appelé le "conflit des deux France"

Il est indispensable de garder toujours en mémoire ses deux premiers articles  et d'en bien peser les termes :

La République assure la liberté de conscience.

Elle garantit le libre exercice des cultes ...

La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte.

C'est autour de ces principes défendus par Aristide Briand au cours de vifs débats que s'ordonne depuis lors la laïcité française. Ainsi, la puissance publique, la République, en séparant l’État des organisations religieuses selon le voeu de Victor Hugo : "L'Eglise chez elle et l'Etat chez lui", la République sera alors véritablement refondée sur le principe de neutralité, s'affranchira de prendre parti sur ce qui peut diviser ou opposer les hommes en matière de convictions.

Cet acquis, depuis 1946, nous le savons, a valeur constitutionnelle : l’article 1er de la Constitution de 1958 énonce en effet :

« La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale.

Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens, sans distinction d’origine, de race ou de religion.

Elle respecte toutes les croyances… »

 Cette histoire tourmentée nous rappelle combien la laïcité est un formidable acquis républicain, d'ailleurs synonyme de démocratie pour Jean Jaurès et qu'il faut à tout prix préserver quels que soient nos engagements politiques, religieux ou philosophiques...

 Car cet acquis historique est fragile.

Le monde s'ouvre, le monde bouge, et pas toujours dans le bon sens. Encore trop de bruit et de fureur, d'obscurantisme, d'intolérance et d'oppression parfois jusqu'à la terreur. Un monde aussi où les conditions de vie sont bouleversées par un processus de globalisation , qui engendre beaucoup de régressions sociales, de précarité, d' injustices et d'inégalités, sources inépuisables de frustrations dangereuses et de réflexes de peur.

Il y a là un terrain propice aux pathologies bien connues du rejet de l'autre : le repli sur soi égoïste, le racisme, la xénophobie, un terrain propice aux réactions identitaires comme aux dérives communautaristes, aux tentations intégristes ou aux solutions extrémistes, un terrain où les ponts s'effondrent et où les murs se dressent.

Dans ces conditions, le « vivre ensemble » est complètement ébranlé, la pensée laïque se trouve face à de nouveaux défis et se doit d'avoir, si j'ose dire, la "force tranquille" d'affirmer de quoi elle est le nom, c'est urgent, d'énoncer sereinement et clairement sa visée et ses principes.

En déclarant d'abord, qu'elle n'est ni antireligieuse, ni agnostique, ni athée, ce n'est pas une sorte de religion civile, que défendait Rousseau, mais un principe fondé sur la raison, comme le voulait Condorcet, un principe qui permet, à priori, la vie commune, l'accueil et l'intégration d' individus où de groupes quelles que soient leurs origines, leurs coutumes, leurs sensibilités ou croyances, qui garantit la cohésion sociale, sans discriminations, sans présupposés d'aucune sorte, mieux encore, où la différence est enfin conçue comme une force augmentée, comme ce qui lie et non ce qui sépare, un principe qui accorde à chacun la faculté de croire ou de ne pas croire, de l’exprimer et la vivre individuellement ou collectivement dans les limites de l’ordre public et des prescriptions de la Loi. 

En déclarant ensuite, qu'elle n'est pas une conviction ou une idéologie parmi tant d'autres, mais le cadre juridique qui les autorise toutes, la puissance publique, l’Etat, s’abstenant d’intervenir dans ce domaine, sauf pour en permettre la coexistence.

 Dit autrement, c'est le cadre nécessaire pour l'indispensable séparation de la recherche du Juste, qui s'adresse à tous et dans l'égalité des droits et du Bien, dont les conceptions sont multiples, souvent opposées, parfois manichéennes.

Benjamin Constant l'avait dit également, d'une autre manière: "Que l'autorité se borne à être juste, nous nous chargerons d'être heureux."

 En déclarant enfin, qu'elle ne se réduit pas à la tolérance nécessaire dans la société civile, mais qu'elle se définit comme un idéal universaliste d'organisation de la cité, fondé sur la liberté de conscience, certes, mais aussi l'égalité de tous les citoyens et la visée de l'intérêt général comme seule raison d'être de l'Etat et de ses services.

Mais c'est, et essentiellement, dans la pratique de l'action publique que la laïcité doit se déployer pleinement et de ce point de vue, la représentation citoyenne, pour être crédible, se doit d'être exemplaire.

Ecoutons le philosophe Henri Pena-Ruiz : le devoir des élus dit-il, est "de rappeler à tous leurs administrés que leur humanité ne se réduit pas à une appartenance à une religion, qu'ils sont hommes et citoyens avant d'être musulmans où catholiques. Des citoyens porteurs de volonté générale, c'est à dire d'une faculté de vouloir ce qui vaut pour tous et non ce qui ne vaut que pour eux seuls."  Et il ajoute "Une politique républicaine ne doit viser que l'intérêt général, commun à tous."

La laïcité est donc une belle exigence humaniste et un puissant levier citoyen.

Mais le concept de laïcité n'est pas inné : il est peut-être, et avant tout, le fruit d'une éducation, d' une construction individuelle et permanente par ce que l'historien Claude Nicolet appelait "un exercice spirituel", une sorte de "laïcité intérieure" ou "intériorisée".

Et c'est bien fondamentalement le rôle de l'école publique laïque, entendue comme institution de la République, comme lieu d'intégration, de rencontre et de pacification, comme lieu de savoir et d'émancipation où l'on apprend à bien discerner ce que l'on croit, ce que l'on suppose et ce que l'on sait, comme lieu d'apprentissage collectif, et d'accès   à la citoyenneté.

Voila ce que nous sommes venus dire ce soir par ce geste symbolique et sur cet espace qui l'est tout autant*.

En plantant cet arbre de la Laïcité, nous n'agressons personne, nous ne provoquons personne, nous renouons avec une vieille tradition qui s’inspire des arbres de la liberté plantés en grand nombre lors de la Révolution française puis de la Révolution de 1948.

Mais nous regardons l'avenir. Aujourd'hui, planter un arbre de la Laïcité, c'est certes commémorer la loi fondatrice du 9 décembre 1905, c'est aussi et avant tout affirmer un engagement laïque éclairé et vigilant.

Désormais, notre terre aptésienne va nourrir ce chêne de sa force paisible et fraternelle.

Souhaitons lui longue vie. Qu'il s'élève et déploie ses rameaux et son feuillage persistant. 

A son image symbolique, que la laïcité prenne racine dans les esprits et les coeurs rassemblés, qu'elle résiste aux vents mauvais et protège les générations présentes et à venir de sa tutelle bienfaisante.

Amis de la laïcité, nous le savons, "Rien n'est jamais acquis à l'homme" comme le dit Aragon qui écrivit aux heures sombres "La rose et le réséda". C'était le temps de la France prisonnière.

"Qu'importe comment s'appelle Cette clarté sur leur pas

Que l'un fut de la chapelle Et l'autre s'y dérobât
 
Celui qui croyait au ciel Celui qui n'y croyait pas

Tous les deux étaient fidèles Des lèvres du coeur des bras
 
Et tous les deux disaient qu'elle Vive

 et qui vivra verra"

Que vive la laïcité !

*Square de la Révolution à Apt

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