Virus belli

"Espérer, c'est démentir l'avenir." Emil Cioran

      Le 16 mars 2020, martial et solennel, le Président de la République lançait un appel à l'union sacrée et à la résistance contre un ennemi "invisible, insaisissable" et sonnait la mobilisation générale.
      Pour inciter à la discipline et au civisme salvateurs celles et ceux qui auraient eu du mal à comprendre, il martelait un hyperbolique et anaphorique "Nous sommes en guerre" et prescrivait aux populations déboussolées de se replier bravement derrière la ligne Maginot du confinement.

          Près de deux mois ont passé et l'agresseur couronné contenu, sinon totalement vaincu, n'a pas provoqué, semble-t-il, que des effets toxiques.

      Car, le pays n'était pas encore déconfiné que, surfant sur la vague pandémique, le patronat lançait les hostilités...contre les salariés, ceux-là mêmes qui ont contribué, parfois au péril de leur santé, à la survie collective.

      Par le truchement de son président Geoffroy Roux de Bézieux, dans un entretien au Figaro daté du 10 avril, le Medef dévoilait sa liste de "vœux" pour le "monde d’après" : moins de congés payés et de RTT, plus d’heures de travail pour "accompagner la reprise". Certes, prudent et avisé devant le barouf soulevé par ses propos indécents et prématurés au plus fort de la crise sanitaire, le mandarin pontife a depuis assuré que la discussion était "pour l'heure" close, tout en appelant, mezzo voce, à ce qu'un "espace de débat" soit ouvert à la rentrée avec les "partenaires sociaux". On est rassuré, on peut compter sur Laurent Berger, toujours bien disposé à astiquer le blason, pour négocier la taille des fers et le poids du boulet. Repli tactique donc, mais le ton était donné, il ne restait plus aux carillonneurs patentés qu'à frapper du maillet.

      Florilège non exhaustif :
      "Pendant une année, il faudra accepter de travailler 37 heures par semaine." (Bruno Retailleau)
      "Il faut sortir du carcan des 35 heures [beaucoup en rêvent depuis des lustres, mais n'ont pas osé...là, peut être ?], mais dans le cadre d'une négociation et d'un dialogue social au sein de chaque entreprise." (Christian Jacob).
      Il est souhaitable que les entreprises fassent "des efforts pour garder leurs salariés", notamment, en concluant des accords de "transformation", [admirable langue de bois néolibérale], c'est-à-dire "des engagements sur l'emploi d'un côté, et des concessions sur le temps de travail ou les rémunérations de l'autre". (Raymond Soubié, ancien conseiller "social" de Nicolas Sarkozy). [notez bien l'équilibre sémantique : "engagements" pour les uns, "concessions" pour les autres]
      Il faut "une nécessaire augmentation de la durée moyenne du travail", et "un soutien aux entreprises qui souhaitent accroître le temps de travail"... "supprimer le jeudi de l’Ascension comme jour férié" ou encore "supprimer une dizaine de jours de RTT" pour les fonctionnaires. Si notre pays doit s’engager dans un accroissement global du temps de travail pour redresser notre économie, c’est en fait l’ensemble de la population active qui doit être concerné. Les écoles et les crèches publiques doivent être ouvertes plus longtemps, la durée des congés scolaires légèrement diminuer." (Institut Montaigne).  
      D'ailleurs, dès le 24 mars, le gouvernement avait décidé, aussi sec, de passer à l'acte : déroger à la durée du travail dans certains secteurs jusque 60 heures sur une semaine, contre 48 heures actuellement, et 46 heures contre 44 heures en moyenne sur une période de 12 semaines (dans l'énergie, les télécoms, la logistique, les transports, l'agroalimentaire).

      Bien entendu, farouches sectateurs du partenariat et du dialogue social, mais unanimement résolus à en exclure les actionnaires, sans doute infréquentables, à ne pas toucher aux dividendes et au profit, à négliger l'évasion fiscale, à exonérer les traders qui vont s'en mettre plein les bouillots grâce aux fluctuations spéculatives, bref, à ne pas causer le moindre cafard au Capital, ces paléo-thérapeutes, sont, sans surprise, fidèles à la doxa ultralibérale décomplexée qui ruisselle depuis quarante ans.

      Pas question, évidemment, de rétablir l'ISF, car, figurez-vous, "Les retours en arrière ne font pas aller de l’avant." [Raffarin sors de ce corps !]…Ce dont on a besoin aujourd’hui, c’est que les gens qui possèdent de l’argent puissent le mettre dans les entreprises pour relancer l’économie." et puis "la stratégie d’augmenter les impôts n’est pas notre choix ["les impôts", mais lesquels ?], car de cette manière, vous allez démoraliser les Français." (Gérald Darmanin)
      Et si la solidarité des riches n'est pas mise à contribution, en revanche, un appel aux dons et à la générosité des Françaises et des Français, pour aider ceux qui souffrent le plus en raison de la pandémie, a été lancé par l'ineffable ministre à deux vitesses.
      Dernière trouvaille savoureusement scandaleuse : des élus de l'improbable République En Marche ont demandé à la ministre du Travail qu’elle permette, à ceux qui le souhaitent (encore heureux !), de donner leurs jours de congé aux personnels soignants, proposition jugée "très intéressante" par Muriel Pénicaud, d'autant plus, délicate précision, que cette solidarité par procuration ne représente pas une charge pour l’État ni pour les entreprises.

      Ainsi, non seulement après avoir contribué à vider les ronds-points, l' ennemi du peuple pourrait être devenu "l'ami des dominants" (Frank Lepage). La troupe espérait les renforts de Grouchy, le Medef applaudit l'irruption de Blücher.

      En effet, cette crise sanitaire et ses retombées économiques pourraient bien être le cadeau, la divine surprise pour tous ceux qui rêvent au "jour d'après" qui verra la démolition définitive des conquis de 1945, une sorte de "Jours heureux"...à l'envers, quoi.
      C'est couru d'avance, au nom du "redressement" nécessaire, car, horresco referens, le déficit public est désormais attendu à 7,6 % du PIB, tandis que la dette pourrait grimper à 112 % du même PIB fin 2020, déchiqueter le droit du travail, marchandiser les services publics, conquérir de nouveaux et juteux marchés, notamment dans le domaine de la santé et de l'éducation, sera idéologiquement et politiquement justifié et facilité pour ceux qui ont déjà férocement attaqué la protection sociale, démoli l’hôpital, les retraites, l'assurance chômage, bousculé le monde enseignant…
      Pas d'autre choix, pas de plan B, on vous le dit, pensez à vos petits enfants qui devront payer votre maintien en vie, vous les vieux, moraline et culpabilisation pour tous, appel aux larmes après l'appel aux armes.
      Et au cas ou les victimes de cette guerre autrement virale auraient l'incivisme et l'inélégance de résister, vêtues de jaune ou de rouge, au nom de la préservation de la santé on va surveiller, ficher, verbaliser, en route vers une société panoptique et répressive tendance "fascistoïde" (Emmanuel Todd).                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                Dans leur délire post-traumatique, ils auraient pensé à une revalorisation des salaires, à une augmentation du budget des hôpitaux avec ouverture du nombre de lits et arrêt de fermeture des établissements, par exemple, nos valeureux soignants…Triviales balivernes, il y a mieux et autrement gratifiant : le gouvernement va réactiver par décret une décoration obsolète la "médaille de l'engagement face aux épidémies"* qui sera remise aux personnels montés à l'assaut , comme quoi, contrairement à ce que prétend Gérald Darmanin, un retour en arrière peut permettre d'aller de l'avant.

      Enfin, last but not least, Emmanuel Macron a fait savoir qu'il souhaitait que le 14 juillet soit "une occasion supplémentaire de manifester la reconnaissance de la Nation à tous ceux engagés contre le covid-19." Comme il y a cent ans, les survivants des premières lignes auront mérité de processionner au son du clairon. Que demander de plus ?

      Allez, s'il vous plaît, d'autres voix, d'autres voies, d'autres possibles pour sortir, enfin, du marasme. D'autres solidarités, d'autres coopérations...Il y faudra, nécessairement, un nouveau rapport de force culturel, syndical, politique en faveur de celles et ceux qui ne demandent ni la gloire ni les larmes, seulement l'assurance de vivre dignement, sans crainte du "jour d'après". C'était le cas au sortir de la seconde guerre mondiale**. Qu'en sera-t-il demain ?

      On n'est pas à l'abri d'une espérance, qui, si l'on en croit Emil Cioran, pourrait bien "démentir l'avenir".

 


*Cette récompense avait été créée lors de l'épidémie de choléra qui avait frappé le pays en 1884.

**En 1946, la CGT compte près de 5 millions d'adhérents, elle obtient 59 % des voix lors des premières élections à la Sécurité sociale en 1947. Le PCF fait partie des gouvernements entre 1944 et 1947, il recueille 26,2% des suffrages en 1945 (Constituante), 28,3% en 1946 (législatives), il est le premier parti de France.

 

 

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