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Billet de blog 14 oct. 2017

Tenir sa langue !

"Le génie de notre langue est la clarté". Voltaire.

Henri GIORGETTI
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

L’"écriture inclusive" est à la mode. Cette "manière d'écrire", cette nouvelle "grammaire égalitaire" me laisse ébaubi, transi, complètement abalourdi.
Sans doute archéo-négateur, macho-conservateur, crypto-cagot genre "Manif pour tous", (désormais pour tous•tes), je suis dans le déni, soumis à l'Académie, victime du misonéisme ambiant, et je pâtis de mon absence d'empathie.
Je l'apprends durement en lisant tel ou tel commentaire des porteur•se•s d'encens de cette sémillante calinotade grammaticale dernier cri.
"grâce aux agriculteur•rice•s, aux artisan•e•s et aux commerçant•e•s, la Gaule était un pays riche".

Voici donc ce que pourront lire, entre autre, dans le livre d'histoire proposé par les éditions Hatier, les élèves de CE2, (un manuel en "écriture inclusive", Magellan et Galilée - Questionner le monde).
Depuis quelques semaines, après cette publication, c’est l'appel aux armes, la France médiatico-philosophico-politique est à feu et à sang. Détracteur•trice•s et laudateur •trice•s, "sexistes" et "féministes" s'écharpent, se roupètent, s'emparouillent, c'est le grand combat !
Un véritable enjeu de civilisation , quoi.

En effet, on peut lire sur le site du Secrétariat en charge de l'égalité entre les femmes et les hommes cette information : "Mots-Clés* lance le premier manuel d’écriture inclusive, pour faire progresser l’égalité femmes / hommes. [sic]. En réponse aux inégalités persistantes entre les femmes et les hommes, l’agence de communication d’influence [sic] Mots-Clés édite et diffuse le premier Manuel d’écriture inclusive" !

Ainsi, si j'écris : "La Chefesse de cabinet de la Mairesse reçoit des administré •e •s délégué •e •s par des citoyen •ne •s mécontent •e •s et revendicatif •ve •s", ou encore : "les instituteur•rice•s conseillent à leurs nouveau•elle•x•s élèves d’être travailleur•euse•s", je fais hardiment reculer les "inégalités persistantes entre les femmes et les hommes" et sacrément "progresser l'égalité" d'icelles et d'iceux. (on peut écrire d'ic•elles•eux, c'est plus smart)
Poursuivons : "Ce manuel a été l'occasion de formaliser trois conventions simples [sic] et de proposer l'introduction dans la langue française d'un nouveau signe de ponctuation : le point milieu.
TROIS CONVENTIONS :
• Accorder en genre les noms de fonctions, grades, métiers et titres
• User du féminin et du masculin, que ce soit par l’énumération par ordre alphabétique, l’usage d’un point milieu, ou le recours aux termes épicènes
• Ne plus employer les antonomases du nom commun « Femme » et « Homme »"

Allez, en scène, l'épicène; l'antonomase, c'est naze, la Femme n'est plus l'avenir de l'Homme !
La loi du "point milieu" s'impose, c'est fun, c'est moderne, ça clarifie.
Elégant, sautillant, pétaradant, le "point milieu", comme arme de destruction massive du sexisme et de la discrimination ! Car, figurez-vous, le "point milieu" "permet d'affirmer sa fonction singulière d'un point de vue sémiotique et par là d'investir "frontalement" l'enjeu discursif et social de l'égalité femme •homme" dixit le Manuel d'écriture inclusive.
Voici un bel exemple de langue de bois, qui, comme le veut sa rhétorique, vise à "enfumer" en occultant les réalités et les responsables des inégalités femmes/hommes tout en prétendant les combattre. Ici la "femme" sert de produit d'appel à des fins purement commerciales.
Jubilatoire et élucubratoire, je vous dis. Et j'aggrave mon cas.

Mais non, pas de panique, Amis décomplexés de l'écriture "conservatrice", celle que des milliers de professeurs s'acharnent chaque jour à transmettre à des élèves souvent rétifs.

Devant cette tentative de maltraitance mercantile, tenez votre langue, pas de cris, pas d'interdits.
Car il est prétentieux et vain de vouloir contraindre une langue. Imposer une telle action volontariste de création artificielle de formes grammaticales a peu de chances d'être validée par l'évolution naturelle et sociale de la langue et son usage réel par les locuteurs. La langue écrite est une matière vivante qu'on ne peut pas assujettir par décret. Car ce n’est pas l’évolution de la langue en général ou de son écriture en particulier qui fait bouger la société, mais c’est l’évolution de la société qui fait bouger la langue.

Comme le dit sagement la linguiste Marina Yaguello, " changer la langue afin d’influer sur les structures mentales, précéder et hâter leur évolution, me paraît idéaliste, au moins en ce qui concerne l’emploi de formes fabriquées et non conformes aux structures morphologiques de la langue […]. Par contre, si l’on s’abstient de violer la langue, on peut obtenir des résultats". Ainsi, il est pertinent, légitime et souhaitable de féminiser les noms d'agents, de métiers ou de fonctions, ce qui se fait, les exemples sont nombreux.
L'Académie, les dictionnaires, enregistrent et avalisent, parfois avec retard, les nouveautés langagières nées des besoins de communication et de représentation, ils ne les créent pas.
Penser le contraire relève d'une posture idéologique qui décide, à priori, ce que doit être la langue et non ce qu'elle est en réalité. Ou alors d'une volonté "d'influence...au service direct du développement économique..." de clients en mal d' "autorité discursive". (voir ci-dessous).

Mais, comme toujours, l'usage fera le triage.

*Voici ce qu'on lit sur le site en question :
Fondée en 2011 par Raphaël Haddad, Mots-Clés est une agence de communication d'influence.
"... c’est par la capacité à imposer ses mots, ses formulations et ses narratifs, qu'une organisation exerce pleinement son influence. Ce travail, nous le menons pour nombre de nos client•e•s dans le cadre d'accompagnements en Design narratif®, essaimage et attribution de formulations originales, entretenant ainsi leur position d’autorité dans leur environnement. Parmi les expressions lancées par Mots-Clés ces dernières années et désormais installées dans le vocabulaire ordinaire ou professionnel de l'écosystème de nos client•e•s : « bien manger », « excellence opérationnelle », « Big Data responsable », « performance contextuelle », « smart Professional network ».Cette autorité discursive n'est pas accessoire : dans des sociétés de plus en plus servicielles et digitalisées, il n'existe plus de leadership commercial sans leadership culturel. Par son approche unique, les efforts d'influence déployés par Mots-Clés viennent ainsi au service direct du développement économique de ses client•e•s". [sic]
Un vrai manuel de linguistique et de pédagogie ! Les mauvais esprits, dont je suis, seront scandalisés qu' un service public fasse la promotion d'une affaire commerciale dont les visées sont pourtant aussi explicites (voir ci-dessus). Au nom du mélange des genres, sans doute !

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