Lettre fraternelle à des amis juifs inconnus

          Amis Juifs,

           Les excès de mensonges, de haine, d'insultes que certains d'entre vous déversent sur ceux qui ont participé aux manifestations "pro palestiniennes" ces derniers jours, ne favorisent pas les progrès de la cause que vous soutenez. Ils la disqualifient et ils la desservent. Ils falsifient le combat de ceux qu'ils appellent "activistes", en prétendant que leur démarche est antisémite et favorable au Hamas, alors que ceux-ci se mobilisent, clairement, pour la justice et pour la paix en Palestine. Cela ne trompe personne, sinon les fanatiques et les pyromanes dont ils se font ainsi, volontairement ou involontairement, les complices.

          En tentant de stigmatiser, de disqualifier, de bâillonner ces citoyens du monde, ils s'en prennent aux meilleurs défenseurs du camp des droits humains universels. C'est pathétique et va contre l'intérêt même de votre peuple qui, à juste titre, souhaite vivre en sécurité sur une terre partagée.

           C'est sur la vérité qu'on construit.  

           C'est pourquoi, Amis,

          détournez-vous donc du fanatisme, de l'obscurantisme, des préjugés, de la violence : ils vous mènent à la catastrophe,

          repoussez les vieux démons de l'arrogance et du mépris, renoncez courageusement à vous penser le peuple élu, dites-vous que là où il y a un élu, il y a toujours un exclu, sachant que vous le fûtes vous-mêmes, jusqu'à la mort,

          chassez la peur, cette pathologie de l'âme car "Il n'est pas de passion plus contagieuse comme celle de la peur" (1) et les tyrannies, aussi prévoyantes et douces soient elle, "...font de la peur la vertu cardinale de leur mode de gouvernement." (2)

          dénoncez ceux qui justifient la terreur : "Quelle que soit la cause que l'on défend, elle restera toujours déshonorée par le massacre aveugle d'une foule innocente." (3),

          méprisez les adeptes des récits et des mythes qui vous font croire à un destin promis de vos lointains ancêtres et qui, après les avoir ignorés aux lendemains de la guerre, exploitent ces martyrs pour justifier leurs crimes,

          oubliez la vieille tromperie originelle "d'une terre sans peuple pour un peuple sans terre" démentie par les réalités historiques.

           Regardez sans crainte votre passé, ouvrez les yeux, tendez l'oreille. L'émotion, les sentiments, ne dispensent pas de l'effort de comprendre, et quand il y a une volonté, il y a un chemin.

          Faites de la Torah un livre d'amour et de paix, de traditions fécondes et de rassemblements fraternels,

          penchez-vous sur les travaux  des "nouveaux historiens"(4) qui depuis quarante ans réfutent les discours officiels,

          soyez fiers, comme nous le sommes, des grandes figures juives, de Maïmonide à Simone Weil, Spinoza, Marx, Freud, Einstein, Zweig…impossible de les citer toutes, qui ont fécondé l'histoire,

          écoutez les fortes voix de Martin Buber, de Zeev Sternherl, d' Avraham Burg…,

          allez à la rencontre des œuvres qui libèrent, allez à la rencontre des autres, faîtes vôtres ceux qui diffèrent de vous, affrontez cette "étrange parenté" qui  "…se fonde sur l'avenir et non sur le passé. Sur le but, non sur l'origine." (5), écrivez, sur vos cahiers d'écoliers, sur vos murs :  "Si je diffère de toi, loin de te léser, je t'augmente." (5)

          Les conflits n'ont pas d'avenir sinon la mort et le néant. Il y a des possibles, des précédents pour les surmonter.

            Le 22 janvier 1963, était signé le traité de coopération destiné à sceller la réconciliation entre la France et la République Fédérale d’Allemagne. Trois guerres pourtant, chargées d'horreurs et de haine, avaient ensanglanté leur histoire en moins d'un siècle et 18 ans seulement s'étaient écoulés depuis la fin des hostilités. 

          Et que pensez-vous de la belle initiative musicale de Daniel Barenboïm et d'Edward Saïd qui, en 1999, créèrent le West-Eastern Divan Orchestra réunissant une centaine de jeunes instrumentistes d'Israël et des états arabes voisins ?

           Alors, assez de ruines, bâtissez demain, interrogez-vous, sans présupposés, sur les vertus d'un possible espace laïque où, juifs, musulmans, catholiques, agnostiques, athées, hommes et femmes de bonne volonté pourraient enfin disposer d'eux-mêmes, en toute sécurité, édifier l'état pour tous, l'état du vouloir vivre ensemble, de la liberté et de la solidarité retrouvées. Cela demandera, sans doute, beaucoup d'efforts, beaucoup de labeur et de courage, beaucoup de temps, mais c'est la voie. 

          Et maintenant je me tourne vers toi, singulier, et t'adresse ce poème. Accepte-le comme un modeste cadeau.

 "Quand tu prépares ton petit-déjeuner,
pense aux autres.
(N’oublie pas le grain aux colombes.)

Quand tu mènes tes guerres, pense aux autres.
(N’oublie pas ceux qui réclament la paix.)

Quand tu règles la facture d’eau, pense aux autres.
(Qui tètent les nuages.)

Quand tu rentres à la maison, ta maison,
pense aux autres.
(N’oublie pas le peuple des tentes.)

Quand tu comptes les étoiles pour dormir,
pense aux autres.
(Certains n’ont pas le loisir de rêver.)

Quand tu te libères par la métonymie,
pense aux autres.
(Qui ont perdu le droit à la parole.)

Quand tu penses aux autres lointains,
pense à toi.
(Dis-toi : Que ne suis-je une bougie dans le noir ?)" (6)

 

 

 

1 - Montaigne

2 - Roland Gori

3 - Albert Camus

4 - Benny Morris, Avi Shlaim, Ilan Pappé...

5 - Saint-Exupéry

6 - Mahmoud Darwich

 

  

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