"Si je diffère de toi..."

"Il y a deux visions possibles du monde, la vision qui morcelle, la vision qui unit." Paul Valéry.

          A l'heure des polémiques médiocres, des dissensions ténébreuses, des éclatements meurtriers, quand le canevas se délabre, y voir clair pour refuser de subir, tel est l'enjeu. Si l'histoire, ouvre "dans le passé des ressources d'intelligibilité pour le présent" et "permet de percer la symbolique des formes culturelles de la domination" comme le déclare Patrick Boucheron, alors la relecture de ce petit ouvrage lumineux paru en 1943 peut nous en fournir un accès singulier et fécond.

          Dans "Lettre à un otage", écrite aux heures sombres de la guerre et de l'Occupation à l'adresse d'un ami doublement en péril de mort parce que Français et parce que juif, Antoine de Saint-Exupéry nous invite à l'essentiel qui traverse le temps. Certes, si cette lointaine et tragique époque est révolue, la réflexion persiste et signe, toujours, de ce cri réitéré, "Respect de l'Homme ! Respect de l'Homme !..."

          Car nous sommes un peu ce voyageur en montagne qui "s'il se laisse trop absorber par ses problèmes d'escalade risque d'oublier quelle étoile le guide." Ce qui est bien le cas de nos jours, où les conditions de vie sont bouleversées par un processus de globalisation, qui engendre beaucoup de régressions sociales et d'injustices, qui provoque des mouvements de populations, désirés ou contraints, dans un monde où les distances sont abolies et où les repères deviennent flous. La plupart des sociétés sont alors de plus en plus marquées par le pluralisme des origines, des croyances et des coutumes des populations qui les composent. Les difficultés d'intégration qu'elles rencontrent souvent, liées à un phénomène de ghettoïsation urbaine, génèrent des sentiments de stigmatisation, d'exclusion et sont une source inépuisable de frustrations dangereuses et de réflexes de peur. Il y a là un terrain propice aux pathologies bien connues : au racisme, à la xénophobie, au repli sur soi, aux réflexes identitaires face aux dérives communautaristes.

            Risquons le décalage, pas seulement temporel. C'est la République "indivisible, laïque, démocratique et sociale" qui tient la langue et qui tient la clé. Et que pèsent alors les mots venus de Lisbonne, du Sahara, des bords de Saône, d'Espagne, de cet itinéraire tragique parcouru par l'auteur mais qui porte les choses partagées dans la plénitude et la paix, la convivialité, le sourire, l'amitié…?

          Et vous qui dites "séparatisme" perclus d'arrière-pensées nauséabondes, lisez : "Comment se reconstruire ?", "L'Homme est gouverné par l'Esprit.", "Les événements essentiels, qu'ils sont simples !", "Un sourire est souvent l'essentiel.", "Le plaisir véritable est plaisir de convive."

          Encore et surtout, "Nous reconnaissons comme nôtres ceux mêmes qui différent de nous. Mais quelle étrange parenté ! Elle se fonde sur l'avenir et non sur le passé. Sur le but, non sur l'origine."

          Enfin, éclatant, "Si je diffère de toi, loin de te léser, je t'augmente."

          Ami lecteur, à qui faut-il adresser cet ouvrage ? J'ai quelques noms…

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.