Vous avez dit «séparatisme» ?

"Si tu ne veux pas l'homme qui est en face de toi, comment croirais-je à l'homme qui peut être en toi ?" Frantz Fanon.

A l'instar de Gambetta qui, le 4 mai 1877, lançait à la Chambre : "Le cléricalisme, voilà l'ennemi !", voici la nouvelle pétarade sémantique et acrobatique de notre Président de la République : "Le séparatisme, voilà l'ennemi !"

Or, si l'on en croit Monsieur Larousse, le cléricalisme étant défini comme "Système ou tendance en vertu desquels le clergé, sortant du domaine religieux, se mêle des affaires publiques et tend à y faire prédominer son influence", notre pétulant aurait pu, à bon compte, reprendre, en l'adaptant, cette saillante référence historique.
Car, ce qu'il a semblé énoncer, ce 18 février 2020, à Mulhouse, dans un beau moulinet oratoire et jaculatoire, dénonce bien les partisans zélés qui prônent la prépondérance du religieux dans le domaine temporel et plus spécialement dans le domaine politique. Et, en tant que garant d'une république réputée indivisible et laïque, il eût été raccord avec la définition de cette menace potentielle et contemporaine.

Mais non, le mot est vétuste, rad-soc connoté, pas assez dernier cri, trop imprécis. Il fallait donc clarifier le concept, l'adjectiver : c'est le séparatisme "islamiste" qui est visé, l'ennemi à abattre.
Combattre (très bien!) tout repli communautaire (aïe, le terme est ambigu!), sans pour autant pointer du doigt, sinon implicitement stigmatiser l’ensemble de la communauté musulmane (ouille!), ne pas craindre la confusion paronymique "islamiste, islamique" (toujours possible!), demande une dextérité langagière, un véritable tour de force argumentatif qui ne peut que susciter l'admiration. C'est un peu dégoupiller des grenades sur un trampoline, on n'est pas à l'abri d'une secousse.
Et, notez malicieusement, un discours sur le séparatisme prononcé dans le Haut-Rhin, ça ne manque pas de piquant, la région étant toujours sous un régime concordataire qui n'a toujours pas été abrogé par la Loi de séparation des Églises et de l'État de 1905. La République laïque et indivisible doit bien boyauter ! Passons.

Les mauvais esprits spéculeront, sans doute, que la chienlit politique est telle aujourd'hui, le pataugis présidentiel si raboteux, que (c'est un classique depuis des lustres!) la carte de l'identité nationale et de l'islam soit, en dernier recours, jetée sur le tapis. Vous pensez "stratégie électoraliste assumée en vue de 2022" ? Vous n'auriez peut-être pas tort.
Le verbe présidentiel ne détournerait-il pas l'attention des problèmes brûlants, rejet du projet sur les retraites, malaise des hospitaliers, des enseignants et autres, ne chasserait-il pas sur les terres de l'extrême droite ? Assimiler le "séparatisme islamiste" à un fait essentialiste religieux c'est occulter qu'en matière de comportements ou d'actes délictueux, quels qu'en soient le prétexte, le couvert ou la nature, il s'agit essentiellement d'une question d'ordre public qu'il convient de faire respecter (on a toutes les lois pour cela!).

Et que dire d'un président garant de la Constitution qui lantiponne religion ? Pour le coup, on aurait plutôt affaire à une carence en matière de séparation ! "L'Église chez elle et l'État chez lui !" connaît pas !

Alors, vous avez dit vouloir combattre le séparatisme, M'sieur le Président ? Chiche.
Si votre intention est réellement authentique et votre stratégie la lutte contre ceux qui ont "un projet de séparation d’avec la République", jetez donc un coup d'œil autour de vous, observez votre entourage, vos amis, votre clan.
Lisez donc ce qu'écrit Pierre Rosanvallon sur "...la sécession des riches, c'est-à-dire le fait que la frange la mieux lotie de la population vit désormais en dehors du monde commun."*

Et Michel Pinçon, Monique Pinçon-Charlot : "Lorsque tous les pouvoirs sont entre les mains de personnes qui entretiennent des liens étroits et forment un groupe de fait, on peut parler d'oligarchie. La politique, les entreprises, la finance, les médias, le marché de l'art sont contrôlés par des agents sociaux qui se connaissent et se reconnaissent, au sens où ils se cooptent mutuellement dans les instances où ils se retrouvent. Les liens sont familiaux et s'enracinent dans des cursus scolaires ou des origines géographiques communs. Idéologiquement proches, les membres du réseau sont issus du même milieu social. Les fils tissés entre eux font penser à une toile d'araignée ou, mieux, à ces constructions en trois dimensions dans lesquelles tous les points se trouvent unis à tous les autres."

Ou encore Jérôme Fourquet : "...la cohésion de la société française est également mise à mal par un autre processus, moins visible à l'œil nu, mais néanmoins lourd de conséquences. Il s'agit d'un mouvement de séparatisme social, qui engage une partie de la frange supérieure de la société...De manière plus ou moins consciente et plus ou moins volontaire, les membres de la classe supérieure se sont progressivement coupés du reste de la population et se sont ménagé un entre-soi bien confortable pour eux."***

Cessez donc de balanstiquer à tort et à travers, dénoncez aussi vigoureusement ce séparatisme péculier dévastateur. Pour vous...ce ne sera probablement pas facile, car je crains que, lors de votre dernière prestation, vous n'arrière-pensiez sans doute, comme Talleyrand, que "La politique ce n'est qu'une certaine façon d'agiter le peuple avant de s'en servir."


*Pierre Rosanvallon. La société des égaux. Points Seuil 2011, p.383.
** Michel Pinçon-Monique Pinçon-Charlot. La Découverte, 2011. Le président des riches. Une oligarchie au pouvoir, p. 39.
***Jérôme Fourquet. L'archipel français. Seuil 2019, p. 93.

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