En écho à l'ouverture de la célèbre tirade d'Hamlet "Être ou ne pas être", "Quel avenir pour le parti ?" va traverser le prochain congrès "extraordinaire" en novembre 2018. Question ô combien pertinente...question qui sent la poudre.
Lors de la préparation du 37è congrès, j'intitulais ma contribution "La disparition" où j'écrivais que le PCF était menacé d'un triple effacement : son identité, ses représentations, son autorité, qui ne pouvait conduire, à terme proche, qu'à sa disparition. Crise de positionnement théorique, électoralisme brimbalant, divagations sémantiques genre "Rallumer les étoiles", "Humanifeste", "écomunisme" ou encore "Rêvolution" (sic), échecs politiques, défaites électorales, vieillissement, relâchement des liens avec le monde du travail et de la précarité, des jeunes, des intellectuels, en sont, entre autres, les tristes figures.
L’idée qu’il faut "rassembler, rassembler", tambourinée en sautant comme un cabri fatigué, l'emporte par trop sur le nécessaire contenu du rassemblement dont on attend d'abord qu'il offre à nos regards un visage aimable et positif, déterminé et mobilisateur, précis.
Les raisons objectives pour une transformation révolutionnaire des rapports sociaux dominants sont là dont les effets sont des réalités connues, mesurables : inégalités, injustices, servitudes diverses. Travesties, un temps, par le moment "Macron" qui apparaîtra inévitablement au plus grand nombre de leurs victimes, à "ceux qui ne sont rien", comme ce que disait Napoléon de Talleyrand : "...de la merde dans un bas de soie." !
De son côté, bienheureux et fier, P. Gattaz, président sortant du MEDEF déclare "Mais ce que nous avons surtout réussi, c'est d'avoir réhabilité l'entreprise et l'entrepreneuriat. Nous avons gagné le combat des idées."
Tout est dit : l' obstacle est subjectif, la bataille idéologique.
Si nous ne renonçons pas à l'ambition qu'une société plus égalitaire, plus solidaire, plus humaine est nécessaire et possible, alors le temps est venu de la reconquête pour la refondation communiste du 21è siècle.
C'est d'abord et essentiellement constituer une pensée cohérente et pertinente, qui soit le but et le moyen d'ouvrir une perspective politique émancipatrice réaliste et réalisable.
C'est s'engager, en force, dans une bagarre majeure, en enfonçant un coin dans les représentations dominantes démobilisatrices et progressivement l'élargir.
C'est s'extirper de la nasse culturelle toxique et asthénique de la pensée mainstream en s'employant sans relâche à "fatiguer le doute", selon la belle formule de Jaurès et se doter de l'instrument indispensable à sa réalisation.
Pour cela il est d'abord incontournable de reconstruire une identité communiste notoire qui soit l'expression claire, approuvée ou dénoncée, d'une marque et d'une singularité reconnues. A trois conditions.
Assumer le passé de manière critique
L'histoire, ouvre "dans le passé des ressources d'intelligibilité pour le présent" et "permet de percer la symbolique des formes culturelles de la domination" (P. Boucheron).
S'il est vrai que nous sommes plombés par le poids mal digéré des expériences passées du monde soviétique, une disqualification totale et définitive du communisme dit "réel" ne doit pas nous murer dans le silence, encore moins nous valoir la honte et sans doute demain la repentance. Rendre ce passé intelligible, dans son contexte historique, comprendre ses ombres et ses lumières, ses échecs et ses réussites, par une analyse raisonnée et décomplexée, en écartant tout anachronisme mystificateur, constitue un détour indispensable, hygiénique et prophylactique.
Car nous faire croire que tout est "noir", ne nous y trompons pas, réduire l'expérience "communiste" à Staline et au goulag, vise à discréditer définitivement l’idée même qu' "un autre monde est possible" et qu'il n'y a donc pas d'autre avenir que la loi du marché et de la concurrence "libre et non faussée" dans le cadre bienfaisant d'un mode de production éternel.
C' est un objet de pure propagande qui, par une triple occultation, vise à désarmer toute pensée subversive :
occultation, par une opération de blanchiment idéologique toujours recommencée, des guerres, crimes, délits et autres génocides du capitalisme réel; occultation des réalisations des diverses sociétés "soviétiques" en matière d'emploi, de logement, de santé, d'éducation et de culture, de politique anticoloniale et de soutien au Tiers Monde, d'apport décisif dans la victoire contre le fascisme et le nazisme notamment; enfin occultation des racines et des sources, du lien historique, de ce qui fut et demeure un dessein émancipateur, le projet communiste depuis 1848.
A nous donc de mettre au jour et d'affirmer, dans la continuité, que la séquence ouverte en 1920 n'est pas achevée, ce qui valide la nécessité de poursuivre l'oeuvre pour laquelle le PCF a été créé, la marche vers "le régime des peuples enfin maîtres de leurs destinées." (Marcel Cachin au Congrès de Tours).
C'est pourquoi l'idée récurrente d'un changement du nom du PCF, outre à satisfaire à une mode débile, faire comme les autres, sous des vocables extravagants et sans substance (genre "En marche", "Les Insoumis", "Les Patriotes", "Génération.s" ...) serait une coupure et un renoncement à ce passé admirable et tragique, un trait sur les fondements de nos acquis et de notre histoire, une injure à celles et ceux qui l'ont faite...Cela ne devrait même pas être évoqué. N'en parlons plus.
Développer une capacité d'analyse théorique forte
D'abord, ne plus rabâcher que Macron, à la suite de Hollande et de Sarkozy "a échoué", slogan trompeur et démobilisateur.
Tout au contraire, il est nécessaire de démontrer que le jeune Macron réussit joliment, et, pour l'instant, sans grande opposition efficace, à parfaire le vieux projet séculaire de l'émancipation du capital. Il n'y a rien de bien nouveau. Question de style seulement. Ainsi, du Comité des Forges au Medef en passant par le CNPF, le patronat n’a eu de cesse de dénoncer, mot pour mot, les divers fardeaux, code du travail, statuts, acquis sociaux, fiscalité, etc., tous ces empêcheurs d'exploiter en rond.
Candidat falsificateur du "Seul-Macron-peut-faire-barrage" mais, en réalité fondé de pouvoir du capital, il accomplit parfaitement ce pour quoi il a été élu en 2017 au cours d'un scénario électoral idéal. Avec lui aux commandes, pas de risque de bousculer l'ordre établi, de culbuter les rapports de production, chacun à sa place assignée, domination et exploitation garanties. D'ailleurs Bernard Arnault, Martin Bouygues, Vincent Bolloré et quelques autres ne s'y sont pas trompés : "Jamais depuis plusieurs décennies les chefs des moyennes et grandes entreprises et ceux de la nouvelle économie n’avaient eu une telle attente et une telle confiance à l’égard d’un président, qui a déclaré quelques semaines après son élection : « Entrepreneur is the New France »." écrit le sociologue Michel Offerlé.
Digne héritier du "mur d'argent" (E. Herriot, 1924), des "deux cents familles" (E. Daladier, 1934), des "trusts" qui pèsent sur la démocratie (De Gaulle, 1944), de "la finance" adversaire sans nom et sans visage (F. Hollande, 2012), il fait le job : assurer avec une ardeur juvénile l'adaptation du capitalisme "français" au marché et à la concurrence mondiale par une compétitivité optimisée, sans contraintes. Dérégulation, privatisation, précarisation à tout va.
Cela dit le constat est nécessaire mais insuffisant.
Aussi zélés soient ils, les thuriféraires et les bénéficiaires actuels de la finance et du profit sont le produit et les acteurs d'un système : une analyse globale du capitalisme et de ses figures économiques, sociales, culturelles, politiques, est donc plus que jamais indispensable avec des instruments de compréhension pertinents comme Marx lui-même n’a cessé de le faire en son temps. Et de vulgarisation, mieux, d'éducation populaire. Avec un impératif : "Il est plus que temps de remettre la question des inégalités au cœur de l’analyse économique." (T. Piketty) et, surtout, d'en dévoiler les racines dans les contradictions de l’accumulation capitaliste : celle-ci a besoin du travail créateur de richesse et, en même temps, cherche à s’en passer pour en réduire le coût. Chômage et dumping social à la clé !
Montrer aussi que, mondialisé, financiarisé, hyper concentré, le capitalisme contemporain est né certes de l'évolution technologique des forces productives, notamment numérique, mais, et essentiellement , de la dérégulation concertée et organisée depuis les années 1970 par des décisions politiques convergentes avec les intérêts financiers du capital dont la gérance engendre des monstres, ainsi les GAFA, dévoreurs de démocratie.
Conséquence : "There is no alternative." On l'a bien vu en 2017 ce "Nouveau despotisme" du non choix, induit par un processus électoral obsolète, "pouvoir immense et tutélaire" comme l'écrivait Tocqueville, qui, tous les jours, "rend moins utile et plus rare l’emploi du libre arbitre; qu’il renferme l’action de la volonté dans un plus petit espace, et dérobe peu à peu à chaque citoyen jusqu’à l’usage de lui-même".
On connait les tristes résultats de cette dépossession, de ce déni et mépris de la démocratie, en deux mots: abstention, populisme !
Démontrer, dans le discours et dans les luttes, de qui et de quoi le PCF est le nom
Avant toute chose, répondre aux questions : "Pour qui" et "Pour quoi" le PCF ?
Il fut un temps où la question de la représentation des classes populaires et de leur émancipation était une préoccupation fondamentale. Aujourd'hui elle est devenue quasi ornementale. Car depuis vingt-cinq ans le PCF se veut le représentant oecuménique, non plus des classes populaires, mais d'une France panachée et tout azimut, "les 99%", "les gens", "le plus grand nombre" voire, au mieux, "le peuple", un ensemble "sans nom et sans visage" pour le coup ! L'analyse de la société en termes de classes laisse la place à une vision généraliste floue, où "le lien social", "le vivre ensemble" tiennent lieu de profession de foi. Dépolitisation garantie. Alors que faire pour surmonter la résignation et le fatalisme ambiants qu'elle génère ?
Des paroles et des actes, indissociables ! D'abord, sachant qu'on ne peut pas satisfaire les intérêts de "tout le monde", ne pas avoir peur de cliver, de conflictualiser. Le dissensus est créateur, la dispute féconde et la démocratie l'art de gérer pacifiquement l'espace des identités et des antagonismes assumés.
Ensuite, adopter dans les luttes une démarche positive plus utile pour comprendre et soutenir notre action que le sempiternel et suicidaire Halte, stop, assez, non ! Ou des slogans de carnaval, genre "La fête à Macron" !
Les objets ou les raisons d'agir, et en faveur de qui, doivent être précisément et concrètement déterminés. Contre le chômage ? non, POUR les 32 heures ! Mobiliser sur cet objectif, comme pour les autres, en démontrant que c'est non seulement possible, mais nécessaire. Contre la pauvreté ? non, POUR un SMIC à 1800 euros bruts. Contre la précarité ? non, POUR le "salaire à vie" (B. Friot). Contre les discriminations ? non, POUR le droit de vote des étrangers aux élections locales ! Contre les inégalités ? non POUR une appropriation collective des moyens de production et d'échanges qui en sont la racine. Contre la spéculation ? non, POUR la suppression de la Bourse !...Et ainsi de suite. C'est cette ouverture vers les possibles à court terme qui fait sens, nous identifie et nous distingue "des autres" clairement et fortement.
"Impossible, irréaliste, démagogique", s'étrangleront, de bonne ou de mauvaise foi, les orfraies déplumées. Passe outre, blinde ton camp, muscle ton jeu camarade !
Mais, on le sait, pour museler la pensée, il faut limiter ou travestir les mots. Ainsi aliénation devient "contrat", asservissement "employabilité", négociation "concertation", chez Peugeot, régression sociale devient "accord de performance collective" (sic) ! Alors, réinstaurer un rapport de force en se réappropriant un langage dont on nous prive, comme outil de représentation et de communication émancipateur, est impératif. C'est un enjeu de pouvoir. Cela passe par la formation des militants, par la rencontre des oeuvres, par une expression publique audacieuse. Nos adversaires, ne s'y trompent pas, qui savent que "Qui tient la langue, tient la clé" (F. Mistral).
Portée par un discours clair, notre identité et notre autorité s'appuieront sur des luttes locales victorieuses. A partir de ce que vivent et endurent les ouvriers, les employés, les chômeurs, les locataires des HLM...etc. dans leur environnement quotidien, il est possible, par une activité militante de terrain, de montrer qu’on n'est pas isolé, que d’autres font face aux mêmes problèmes. Et que les communistes, pas seuls certes, peuvent être le ferment de leur résolution. Qui sont les responsables ? Que peut-on faire ensemble ? Pour quel objectif réaliste ? Transformer la colère stérile ou détournée vers le voisin, le chômeur, l'étranger, en prise de conscience des véritables responsables et de ceux qui détiennent réellement le pouvoir et qu'on peut faire reculer par une action collective et concertée, voilà l'enjeu.
Car "Si la classe ouvrière [et pas que...] lâchait pied dans son conflit quotidien avec le capital, elle se priverait elle-même de la possibilité d’entreprendre tel ou tel mouvement de plus grande envergure." (K. Marx)
Cela dit, fort d'une identité retrouvée, pour prendre de l' "envergure", deux objectifs :
- installer l'hypothèse communiste dans le champ des possibles
en formulant et soumettant au débat des exigences précises, concrètes, à court terme,
en abordant clairement et courageusement les questions qui fâchent,
en tirant les leçons de et dans l'expérience et en les popularisant;
- éveiller le désir de communisme en tant que réponse pratique aux besoins humains
en proposant hardiment l'expression d'une vision du monde, l'ébauche d' un horizon d'attente,
en accréditant l'idée que communisme et écologie sont synonymes,
en forgeant un outil de combat crédible et attractif face à "la violence des riches".
"Osez désirer, soyez insatiables, ne rougissez pas de vouloir la lune : il nous la faut."
JP Sartre, préface à Aden Arabie de Paul Nizan, 1960.