Sens dessus dessous

     Voici ce qu'on peut lire ces jours-ci dans la presse régionale, des propos qui reflètent la tonalité générale dans la façon de rendre compte des incidents fréquents, parfois tragiques, qui ont pu avoir lieu à l'occasion des barrages routiers dressés par les "gilets jaunes".

"Gallargues-le-Montueux entre Montpellier et Nîmes. Ce matin, vers 7h30, une voiture a forcé le barrage. La vidéo tournée par un gilet jaune voit une voiture blanche rouler à vive allure pour quitter le rond point et échapper au blocage. Derrière elle, un véhicule 4x4 de couleur foncée monte sur le terre-plein central, lui aussi à vive allure, conduite par un gilet jaune qui cherche à rattraper le véhicule blanc. Des gilets jaunes évitent de peu le chauffard qui s'enfuit."

"Un automobiliste a forcé un barrage des "gilets jaunes", samedi 17 novembre, à Saran, près d'Orléans (Loiret). Il a frôlé plusieurs personnes, mais n'a fait aucun blessé. Le trentenaire a été condamné, lundi 19 novembre, à six mois de prison ferme, rapporte France Bleu Orléans. Ce menuisier voulait aller faire un plein d'essence avant de se rendre sur un chantier. Il s'est retrouvé face à des manifestants au rond-point d'un centre-commercial. Il a alors emprunté le carrefour giratoire à contre-sens. Les manifestants se sont écartés à son passage. Un policier a lancé un dispositif pour crever les pneus du véhicule. Le conducteur en fuite s'est arrêté un peu plus loin, dans une station-service."

"Scène de panique ce samedi 17 novembre, à 16 h 20, au rond-point de Verdun à Abbeville. Une voiture a forcé le barrage des gilets jaunes. Un homme a été touché à la cuisse, il est tombé au sol, ce qui lui a occasionné une blessure au coude...Le substitut du procureur souligne que les gilets jaunes ne bloquaient pas totalement la circulation, mais qu’ils la freinaient. « Il a fait le choix de tracer sa route ! (…) Pour gagner cinq minutes, pour aller acheter des pinceaux, on en est à cette situation ! », indique-t-elle. Le prévenu est condamné à 6 mois de prison, dont 4 mois avec sursis. Il échappe au mandat de dépôt. Son permis de conduire est annulé."

     Ainsi, il ressort que, selon un point de vue majoritairement partagé, le coupable est celui qui force le barrage, la victime est celui qui peut "légitimement" entraver la circulation et, horresco referens, avec l'aide et la bénédiction de ceux qui sont en charge de la loi et qui n'hésitent pas, quitte à bafouer icelle, à lancer "un dispositif pour crever les pneus du véhicule"(sic). Le citoyen qui tente de faire valoir sa liberté de circulation devient "chauffard", le délinquant, garant de l'ordre public.
     Celui qui s'interpose avec courage, organise la poursuite avec son "4x4 de couleur foncée" et se met en danger, et d'autres, avec les conséquences dramatiques que cela peut engendrer, on l'a vu, mérite respect et immunité, le quidam qui veut acheter des pinceaux ou faire le plein d'essence pour aller travailler, (quelle trivialité, "on en est à cette situation" comme le déclare l'ineffable substitut), est montré du doigt, ce pelé ce galeux d'où nous vient tout le mal. Pauvre âne !
     Etonnant renversement sémantique : forcer un barrage c'est mal, bloquer le passage c'est bien, on est dans le chiasme jusqu'au cou !
     Mais, si l'on m'empêche d'aller acheter des pinceaux, prendre de l'essence, ou encore me rendre à la gare d'Avignon, ce n'est ni anodin, ni prosaïque, ni poissard, chacun étant libre de ses attendus, et quelle que soit la quête, c'est une atteinte majeure aux principes et au droit. C'est cela qui est inacceptable pour tout esprit gourmand de raison et de probité intellectuelle, c'est cela que je dénonce.

     Qu'on se comprenne bien.
     Il n'est pas question ici de porter un quelconque jugement négatif sur la composition, les motivations, les formes de revendications qui caractérisent un mouvement qui semble, par ailleurs, se révéler protéiforme. Ni même d'en désapprouver le bien fondé.  Tout au contraire : les injustices, la précarisation, la vie chère, le chômage de masse, un mode de production, de rapports sociaux et politiques aussi durs, régressifs et dévastateurs au regard des potentialités économiques, scientifiques, technologiques...confisquées par une poignée de prédateurs, doivent être dénoncés et combattus. Oui, une immense majorité de salariés de toutes générations, de femmes, de retraités, a un intérêt réel, légitime, urgent, à choisir un autre cap, une autre politique. "On n'en peut plus", disent-ils et ils ont raison de le faire savoir.

     Mais à la légitimité des colères dont se réclament les porteurs de "gilets jaunes", il s'agit d'opposer le respect et l'exercice d'un droit fondamental dont beaucoup, qui ne sont aucunement responsables du désastre social qui est à l'origine de ces colères, feront les frais s'il n'est plus garanti. Qui est, en effet, incommodé par ces "blocages" ? Le président, le gouvernement, le patronat, la commission de Bruxelles, l'émir du Qatar...? Que nenni ! Les gens, les obscurs, les sans grades, vous et moi, qui ne sommes "rien" sinon les gourdiflots d'un pouvoir méprisant qui les pressure, les étrille, les tarabuste. Lorsque des ouvriers, des salariés occupent une usine, une entreprise, ils s'adressent et se confrontent directement au patronat et à ses intérêts de classe. Lorsqu'ils manifestent sur la voie publique, lorsqu'ils cessent le travail, ils exercent un droit constitutionnel légitime. Que l'exercice de ces droits provoquent des perturbations, c'est un fait qu'il faut admette, assumer, anticiper...Rien de tel avec les "blocages", quels qu'en soient les auteurs.

     Aussi faut-il rappeler (...sans doute) ces principes qui contribuent à fonder le contrat social.
     La Déclaration de 1789 définit la liberté comme ce qui "consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui" (article IV). La liberté de chacun s'arrête là où commence celle de l'autre et la loi garantit la liberté de tous.
     L' article 13 de la Déclaration universelle des droits de l’homme énonce que "Toute personne a le droit de circuler librement..."
     L'article 2 du protocole additionnel no 4 à la Convention européenne des droits de l'homme déclare "Quiconque se trouve régulièrement sur le territoire d'un État a droit d'y circuler librement..."
     Enfin, selon le Code de la route (Loi n°2003-495 du 12 juin 2003 Article L412-1), "Le fait, en vue d'entraver ou de gêner la circulation, de placer ou de tenter de placer, sur une voie ouverte à la circulation publique, un objet faisant obstacle au passage des véhicules ou d'employer, ou de tenter d'employer un moyen quelconque pour y mettre obstacle, est puni de deux ans d'emprisonnement et de 4 500 euros d'amende. Toute personne coupable de l'une des infractions prévues au présent article encourt également la peine complémentaire de suspension, pour une durée de trois ans au plus, du permis de conduire, cette suspension pouvant être limitée à la conduite en dehors de l'activité professionnelle. Lorsqu'un délit prévu au présent article est commis à l'aide d'un véhicule, l'immobilisation et la mise en fourrière peuvent être prescrites dans les conditions prévues aux articles L.325-1 à L.325-3. Les délits prévus au présent article donnent lieu de plein droit à la réduction de la moitié du nombre maximal de points du permis de conduire."
     Bigre, ça ne plaisante pas !

     La bien pensance "de gauche" condamnera, sans doute, ces propos, celle "de droite" les approuvera peut-être. Qu'importe, car je suis convaincu que si l'on estime, en effet, que vouloir forcer un barrage est un droit qui vaut condamnation et vouloir barrer un passage est un délit qui mérite considération, alors on pense la tête en bas, sens dessus dessous. Dans un monde à l'envers tout devient alors possible et ce n'est pas un fourbi idéologique sans principe qui le remettra d'aplomb. Ni même en s'astiquant le bobéchon en criant "le peuple, le peuple", en sautant comme un cabri fatigué, que l'on donnera du sens et de la cohérence à la pensée politique.

"Le pire n'est pas toujours sûr." disait Paul Claudel...Voire.

 

PS. Et pour ajouter au pataugis ambiant, une dernière pour la route...si j'ose dire : "France Bleu Cotentin‏Compte certifié @fbleucotentin #giletsjaunes les chauffeurs poids-lourds bloqués sur l'A84 en ont assez. "Ils veulent pas faire du filtrant? Eh ben on va les bloquer aussi. Ils verront ce que c'est de pas rentrer chez soi le soir". Les routiers ont bloqué les bloqueurs avec un semi-remorque #Manche"

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