Histoires politiques, je tique !

          Dans sa tranche 5/7, à la rubrique "histoires politiques", à 6h44 précises, ce jour 23 janvier 2020, France Inter servait l'antenne à l'ineffable Etienne Gernelle, directeur du Point, hebdomadaire qu'il dirige et qui appartient à François Pinault, sixième fortune nationale.
          Le Point, vous savez, cet hebdomadaire, qui titrait le 16 janvier dernier : "Comment la CGT ruine la France", un dossier tout en finesse, tout en délicatesse, bon, un titre un peu racoleur, j'en conviens, au-dessus d’une photo de Philippe Martinez bras croisés et visage renfrogné. Terrible !
          Notez que le folliculaire sévit également sur BFMTV et LCI où ses cabrioles politiques enchantent immanquablement les circophilistes.

          Lors de ces heures radiophoniques canoniales, autour de sexte, Etienne est l'un des prêcheurs, le plus assidu, le plus constant, de ce petit clergé péculier qui se partage quasi exclusivement la bonnette matutinale. Avec ses frères et sœurs, Jannik du Parisien, propriété de Bernard Arnault "L'homme le plus riche du monde", Marcelo du Figaro du Groupe Marcel Dassault, 4ème fortune de France et Soazig de Marianne, imprimé livré au milliardaire tchèque Daniel Kretensky, 924ème humain le plus riche du globe, il débagoule à tire-larigot sur tout ce qui pourrait paraitre transgressif, subversif, roboratif dans la vie politique hexagonale. L'ordre, une vraie vocation.
          Et pas question d'ouvrir cette petiote congrégation sans-filiste aux hérétiques, horresco referens ! de Libération, de Politis, de l'Humanité par exemple. Cette radio, pourtant dite "publique", sait reconnaître et distinguer les siens. Du verbal, du tribal, pas de scandale !

          Or donc, ce matin, à grand coups de braquemart sémantique, notre mirliflore magazinier tatouille gaillardement le contre projet de réforme des retraites présenté la veille par treize formations de gauche.*
          Le bagout démarre gentiment : quasi affectueuse et attendrie cette tardive "tournée du Père Noël" de la gauche, un curieux Père Noël d'ailleurs qui, pour cette occasion, "rase gratis", passons…
          Puis, le chroniqueur, dans un bel et surprenant élan d'objectivité, déclare que ce programme est rempli de "plus de générosité" et demandera "moins d'efforts" aux bénéficiaires. C'est vrai. Un dérapage, sans doute, car, aussi sec, après avoir constaté judicieusement que "l'opposition peut tout se permettre, ça ne coûte rien", voici la mise à feu : "pillage du fonds de réserve...détournement de la CRDS", (de la quasi délinquance quoi), "le plus comique c'est les embauches dans les services publics qui vont soit disant augmenter les ressources", "irresponsabilité" (évidemment), détour apitoyé (est-ce sincère ?) "la gauche fait de la peine...son niveau a baissé." (depuis Michel Rocard).
          Enfin, in cauda venenum, le bouquet final : avec cette proposition de contre réforme des retraites, "document indigent", on nous sert une "bouillie approximative autant que démagogique" !
          Tant d'élégance dans l'expression, tant de profondeur dans l'analyse, tant d'assise déontologique, ne peuvent que susciter l'admiration. 

          Bien évidemment, ce programme proposé par la gauche, comme toute offre politique, peut et doit être soumis à la critique et offrir sur les ondes et sur les écrans l'occasion d'ouvrir sainement le débat. L'essence même de la démocratie. Mais il est scandaleux et indigne du service public, sensé s'adresser à des citoyennes et citoyens contribuables, de confier à un petit cénacle bien-pensant et itératif le soin quotidien de catéchiser l'opinion. Les auditeurs et les téléspectateurs, dans leur diversité et leur maturité, sont parfaitement en droit d'attendre, pour le moins, une information honnête, et des échanges ou des points de vues contradictoires. Avec ce monothéisme radiophone on en est loin.

          Et c'est dans l'air du temps. Ainsi, de manière plus raffinée, mais le fond reste le même, hélas, Josyane Savigneau, ex-journaliste du Monde, entre deux éloges de Gabriel Matzneff, se réjouissait récemment, à propos d'une émission journalière sur la 5ème chaîne de télévision, de "l'absence totale de l'affrontement des opinions". Donc, mon ami, le non débat, qui, en effet, caractérise la susdite émission, avec les quasi mêmes "invités" mainstream tous les soirs (quelques exceptions, rares, je le confesse) tiendrait lieu d' "analyse de la complexité" (sic). On croit rêver. Et je pense à Edgar Morin, qui, s'il a pris connaissance de cette goulardise, a dû pouffer de rire place de la Canourgue à Montpellier !

          Heureusement, ha ha ha ! pour revenir à France Inter, on peut s'offrir une belle tranche de pluralisme dogmatique dans le 7/9 de la fréquence, avec, notamment, les prestations à la chaîne de Thomas Legrand, gentil bafouilleur et de Dominique Seux, macroniqueur patenté et rédacteur ultralibéral en chef des Echos, propriété de Bernard Arnault, comme déjà dit "L'homme le plus riche du monde".

Mais "Le Monstre doux" veille et "La bêtise insiste toujours."** 

 

*Pour ceux qui auraient des doutes sur ma bonne foi, à podcaster sur le site de France Inter rubrique "Histoires politiques" du 23 janvier 2020.

** "Le Monstre doux" Raffaele Simone.  "La Peste" AlbertCamus.

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