Parler pour ne rien dire ?

          Je lis ce matin 24 novembre 2018 dans le journal local "La Provence", page 10 Pays d'Apt, un article au titre prometteur : "Prévention et Sécurité : on peut en parler." (Notez le S majuscule de Sécurité).
          Il fait suite à une invitation de la Ville d'Apt "...à une réunion publique sur le thème de la Sécurité et de la Prévention, jeudi 22 novembre 18h à la salle des fêtes. Les sujets abordés couvriront la Vidéo-protection, la police municipale, les dispositifs «Voisins Vigilants» et «Vacances Tranquilles».Nous vous attendons nombreux!"

          Or donc, sous la plume appliquée de l'auteure, le papier est détaillé, robuste, charpenté, 125 lignes en 5 colonnes bien rangées. Illustration de nos anges protecteurs à l'appui, édiles, policiers et gendarmes.
          On commence, en ouverture, par regretter qu' "il n'y avait pas foule" (une part du "public" était d'ailleurs composé d'élus de la majorité et de l'opposition municipale, dont j'ai l'honneur de faire partie).
          Bon. On peut se dire que cette faible et décevante participation pour les organisateurs dénote le manque d'intérêt des administrés et que les soucis ou angoisses d'iceux sont ailleurs, ainsi, par exemple, le pouvoir d'achat comme l'expriment les "gilets jaunes" en ce moment et dont nos locaux ne sont pas épargnés, loin de là.
          Mais point du tout, vous n'en approchez guère, erreur, car l'imprimé affirme que "ce sujet sensible...demeure une des préoccupations majeures des habitants." Testigué, la capitale du fruit confit serait-elle à feu et à sang qui justifierait une telle réunion, dans un tel lieu (la salle des Fêtes, 400 places de gabarit) et un déploiement massif des autochtones tourmentés ? A l'affiche, "Peur sur la ville" ?
          Suit alors un fidèle et charnu compte rendu du déroulé de la séance, point par point, assorti de moultes et substantielles citations des propos tenus par nos bienfaiteurs. Bref, je résume, avec toute la mauvaise foi possible : tout va bien ! (Alors pourquoi une telle réunion ?). Les vingt caméras de video "protection" (sic) qui scrutent désormais la ville, ont fait reculer "de 6% les atteintes volontaires aux biens selon les chiffres communiqués par la gendarmerie", il y a moins de dégradations sur les vitrines des commerçants, qui sont très contents, moins de délinquance, la tranquillité des habitants est assurée, et, grâce aux voisins vigilants, ils peuvent quiètement partir en vacances. Et pour ceux qui, malintentionnés, pourraient échapper à ce dispositif panoptique, gare ! la police municipale, va être renforcée, mieux armée, cinophilisée. Fermez le ban !

          Cette présentation journalistique, copieuse et scrupuleuse, aurait dû, comme le titre le suggère vigoureusement ("...on peut en parler") être assortie, pour l'édification du lecteur, d'un contenu tout aussi détaillé du débat qui a suivi, d'autant qu'il a occupé les trois quart de ce raout sécuritaire.
          Car oui, on en a parlé...mais le lecteur ne connaîtra pas la teneur des propos ! Avec un professionnalisme accompli et une remarquable concision, le résumé se réduit à moins de 5% du texte, on peut le citer : "Reste que la sécurité dépend aussi de tous, du lien social, de l'éducation, de la maîtrise de la violence et des incivilités de la sécurité des routes et etc." (Notez l'élégant "etc." qui précise bien les choses).

          Cher lecteur inconnu de La Provence, sache donc que je suis intervenu personnellement (mais pas seul) pour dénoncer une politique sécuritaire qui escobardise le bon peuple aptésien en lui faisant croire que la technique, les armes et les chiens le rendront moins cabossé et plus serein.
          La vidéo surveillance (de grâce, Messieurs les grippe-coquins, arrêtez de vous astiquer le bobéchon, en la baptisant "protection" et en annonçant des chiffres loufoques, 30 à 40% d'affaires résolues grâce à la video !!! alors que toutes les études sérieuses montrent qu'on atteint péniblement, et avec un peu de chance, le chiffre de moins de 5% ), est, pour la ville d'Apt (et ailleurs) un outil disproportionné (une camera pour 600 habitants, mazette !), inefficace (on a constaté sa pertinence protectrice à Nice il y a deux ans, hélas, et je vous renvoie aux études de la Cour des Comptes), ruineux pour le contribuable (vous devriez vous y intéresser, les "gilets jaunes", c'est vos impôts !) et peut potentiellement porter atteinte aux libertés individuelles et collectives (selon un rapport du Sénat). Alors, citoyennes, citoyens, refusez d'être les lustucrus de la farce, ne souriez pas, vous êtes fliqués !

          J'ai dénoncé lors du Conseil municipal du 12 avril 2016 ce projet dogmatique et démagogique et concluais :
"Pour notre part, nous ne voulons pas de ce Big Brother local. Nous voulons une société du dialogue et de l'échange, une société de solidarité car la meilleure sécurité dans la ville, c'est le lien social. Nous le savons bien, il est bousculé par le chômage et la précarité, raison de plus de tout mettre en oeuvre pour le renforcer avec audace et avec les moyens nécessaires et pertinents. Cela s'appelle prévention, éducation, attention aux autres, rencontre, présence humaine, vie de quartier, vie associative, sportive, festive, culturelle."

          Au Café de la Gare, dans le pataugis matutinal, on pourra donc "en parler"...pour n'en rien dire.

          Je termine, gravement.
          Les tyrannies, aussi prévoyantes et douces soient elles, "...font de la peur la vertu cardinale de leur mode de gouvernement." (Roland Gori).
          Et encore : "Pendant les grandes crises publiques, il n'y a pas de mobile plus redoutable et plus pernicieux que la peur." (Léon Blum)

          On en parle ?

 

Voir aussi

https://blogs.mediapart.fr/henri-giorgetti/blog/200416/la-meilleure-securite-dans-la-ville-cest-le-lien-social
https://blogs.mediapart.fr/henri-giorgetti/blog/240415/credo-gogo-video

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