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Billet de blog 25 mai 2022

Penser l'école...concrètement

Suite à "Penser l'école (panser ?)"

Henri GIORGETTI
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     "Le pessimisme est d'humeur; l'optimisme est de volonté." Alain. Propos sur le bonheur.

     Postulat : aucune transformation en profondeur de l'école publique n'aura de chance d'aboutir sans le consentement, mieux, la participation et l'adhésion des enseignants, qui sont autour de 745 000 dans le secteur primaire et secondaire et, plus généralement, de l'ensemble des personnels de l'Education nationale, soit un total de 1 0130 000 personnes.

     Cette participation et cette adhésion ne peuvent s'obtenir que sur un acte de confiance, cette clé qui ouvre toutes les portes, une confiance retrouvée dans une tutelle porteuse d'une autorité politique fondée, enfin, sur le respect et la reconnaissance exigeante mais bienveillante envers les femmes et les hommes qui ont choisi un métier difficile, dont la formation a été élevée à Bac+5, et qui doit être reconnu et rémunéré en conséquence, le tout garanti par le soutien du gouvernement tout entier et par l'onction démocratique.

     La première étape sera la revalorisation, urgente, juste et sans conditions, des salaires des enseignants, car, selon un rapport du Sénat de 2021, ceux qui exercent, dit-on, le "plus beau métier du monde", ont perdu, en euros constants, entre 15 et 25% de rémunération au cours des 20 dernières années. Les jeunes professeurs sont passés d'un salaire équivalent à 2.3 fois le SMIC en 1980 à un salaire à peine au-dessus du SMIC : aujourd'hui un certifié débutant, par exemple, gagne, en salaire brut, 1828 euros, un salarié payé au SMIC 1645,58 euros.

     Ce déclassement radical et scandaleux, résultat d'un sous-investissement chronique et assumé dans la fonction publique, doit être immédiatement et significativement corrigé. Une revalorisation nécessaire, assortie d'autres mesures qualitatives, notamment la révision des modalités des concours (1), permettra, sans doute, de surmonter la crise du recrutement dramatiquement constatée cette année, alors que les besoins en personnels d'enseignement et d'éducation sont criants, si l'on a notamment l'ambition de réduire les effectifs des classes, prioritairement à l'école primaire.

     Une deuxième exigence s'impose : s'attaquer résolument et rapidement aux inégalités scolaires liées aux origines sociales des élèves d'une école "qui n'est pas faite pour les pauvres." (2)

     A cette situation, dangereuse, de séparatisme scolaire, plusieurs réponses possibles et à court terme :

à l'école primaire, en concertation avec les communes, décider la gratuité des fournitures scolaires, des sorties et des voyages, de l'accès aux activités culturelles, de la restauration;  

relever le montant les bourses nationales, abonder fortement les fonds sociaux des collèges et des lycées, en particulier dans les établissements de l'éducation prioritaire (3);

augmenter sensiblement la part de la dépense d'éducation dans le produit intérieur brut alors qu'elle a baissé de 7,7 à 6,6% en 25 ans et, dès le mois de décembre prochain, la Loi de finance pour 2023 peut le permettre…si la volonté politique est au rendez-vous.

     Mais, si augmenter le budget de l'Education nationale est nécessaire, c'est insuffisant : il faut revoir la répartition des dépenses, leurs priorités, et c'est l'école primaire, l'accompagnement pédagogique, l'aide au travail personnel des élèves après la classe qui devront recevoir la meilleure part. (4)

     Ainsi, la confiance retrouvée et un sentiment de justice rétabli qui ouvriront des possibles, pourquoi ne pas inviter, alors, l'ensemble des acteurs de l'éducation à une conférence, à l'instar du colloque d'Amiens de mars 1968 (5), avec la caution attentive du ministère de l'Education nationale, et engager une réflexion sereine, éclairée et audacieuse pour une école pour tous, puissante et innovante, qui déboucherait sur un plan Langevin-Wallon actualisé (6), inscrit dans la Loi ?

     La référence à ces évènements lointains, éminemment progressistes et émancipateurs, où la question scolaire pouvait être publiquement, rationnellement et officiellement posée, n'a rien d'un retour nostalgique vers un passé révolu, mais porte l'ambition d'en recueillir l'héritage fécond et de recoudre le fil pour une nouvelle marche en avant interrompue, car entravée depuis des lustres par des disputations manichéennes, donc stériles, de fausses querelles ("pédagogues" contre "républicains"), de fausses solutions (retour vers des "traditions"…mythifiées) où les faux-nez de la communication prennent le pas sur la recherche pédagogique et la transmission des savoirs.(7)

     La place manque qui oblige à lister grossièrement l'exploration de pistes de réflexions et de propositions :

  • Redéfinition claire des missions de l'école, notamment de la scolarité obligatoire
  • Principes et contours de la carte scolaire, implantation des options au lycée, critères de répartition et d'attribution des moyens et des affectations en REP
  • Place de l'enseignement professionnel, de l'apprentissage, rapports avec les entreprises
  • Actualisation du décret du 30 août 1985 relatif aux établissements publics locaux d'enseignement
  • Mise au clair du rapport autonomie des établissements scolaires/cadre réglementaire national
  • Redéfinition des conditions de recrutement, d'affectation, de formation initiale et continue des enseignants
  • Refonte du statut enseignant (obligations de service, évaluation, gestion des remplacements...)
  • Organisation des temps et des rythmes scolaires (retour à la semaine de 4 jours1/2 à l'école primaire ???)
  • Rôle et prérogatives des chefs d'établissement et des conseils pédagogiques
  • Critères d'évaluation et d'orientation des élèves, pertinence du redoublement (?)
  • Régénération du fonctionnement des conseils de classe et des commissions d'appel
  • Rôle pédagogique et maîtrise de l'outil numérique et de l'enseignement à distance
  • Requalification et modalités des examens, notamment du Baccalauréat
  • Voies et procédures d'accès à l'enseignement supérieur (quid de Parcoursup ???)
  • Eclaircissement de la place et des rapports avec les divers partenaires
  • Questionnement sur le dualisme enseignement public/privé
  • Affirmation et transmission du principe de laïcité
  • Redéfinition du rôle, des missions et de l'autonomie des institutions de contôle, d'évaluation, de déontologie..., du Conseil national des programmes...

     Oh ! là là ! la liste est buissonnante, non exhaustive cependant, la perspective vertigineuse...

     L'ensemble de l'ouvrage pourrait déboucher sur un "Grenelle" (encore une référence historique !) entre partenaires institutionnels, pour finaliser, par des mesures concrètes et échelonnées, le meilleur et les plus pertinentes des propositions avancées, validé par une grande Loi de refondation de l'école républicaine à l'échéance, sinon de l'année 2024, du moins avant la fin de la législature et qui attesterait de l'engagement démocratique bien compris de la collectivité nationale pour son école.

     Le chantier est colossal. Le rocher est massif qu'un optimisme conquérant pourra soulever jusqu'à sa culbute, car il y a urgence et "Une réforme timide serait vaine. On ne refait pas à un pays son éducation en rapetassant de vieilles routines ? C'est une révolution qui s'impose." (8). Une nouvelle majorité de rupture pourra-t-elle s'y lancer ?

     Enfin, pour tenir la route et garder le cap : "La cité idéale est celle où tout est école." (9)

 ______________________________________________

(1) La réforme du recrutement a repoussé en M2 un concours qui avait lieu en M1 (Master Métiers de l'Enseignement, de l'Education et de la Formation MEEF) et a réduit le vivier potentiel.

(2) "La France est encore l'un des pays de l'OCDE dans lequel l'origine sociale pèse le plus dans les destins scolaires." Jean-Paul Delahaye, L'école n'est pas faite pour les pauvres. Pour une école républicaine et fraternelle. 2022.

(3) Montant annuel des bourses au collège : entre 105 et 456 euros en 2020. Le budget des fonds sociaux a été réduit, en euros constants, de 53,73% entre 2001 et 2020.

(4) En 2019, la dépense moyenne par élève ou étudiant, tous niveaux confondus, est de 8 920 euros par an. Mais elle varie fortement suivant le niveau d’enseignement : de 6940 euros pour un élève scolarisé en élémentaire, jusqu’à 15 710 euros pour un étudiant de classe préparatoire aux grandes écoles (CPGE). En matière d'accompagnement éducatif, on dépense, en moyenne, 45 fois plus pour les élèves de CPGE que pour les élèves de l'éducation prioritaire. Source : Ministère de l'Education nationale, Repères et références statistiques, 2021

(5) Colloque d'Amiens, voir Amiens, mars 1968 : tout le monde est d’accord pour changer l’école ! - Les Cahiers pédagogiques (cahiers-pedagogiques.com)

(6) Plan Langevin-Wallon élaboré en 1946/1947, voir https%://www.universalis.fr/encyclopedie/plan-langevin-wallon/#:~:text=LANGEVIN%2DWALLON%20PLAN&text=Il20affirme%20avoir%20pour%20dessein,en%20fonction%20de%20leurs%20aptitudes.

(7) Suzanne Citron écrit lucidement "Les obstacles et les oppositions qui, depuis un demi-siècle, clouent dans l’impuissance les tentatives de réforme du « mammouth » n’ont jamais été aussi évidents que dans l’occultation de ces grandes journées. La ferveur qui animait les participants était aux antipodes de la morosité parfois venimeuse de certaines polémiques ultérieures. Les fantasmes actuels de quelques intellectuels médiatiques sur de prétendus pédagogues destructeurs des savoirs étaient inimaginables." Suzanne Citron, Mes lignes de démarcation. Croyances, utopies, engagements, 2003.

(8) Marc Bloch, Sur la réforme de l'enseignement. Les Cahiers politiques, 1943. Cité par Jean-Paul Delahaye in L'école n'est pas faite pour les pauvres.

(9) Albert Jacquard, Mon utopie, 2006.

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