Memento mori

"La mort est un manque de savoir-vivre." Alphonse Allais

"Célèbre" philosophe, auteur du "Petit traité des grandes vertus" paru en 1995, André Comte-Sponville, très sollicité sur les ondes radiophoniques en ces temps claquemurés (comme, d'ailleurs, un autre "célèbre", Michel Onfray) nous livre à l'envi ses réflexions sur l'avenir des temps post confinementeux.
La quête du sens faisant recette, si l'on peut dire, il est normal de faire appel à ceux qui ont pour mission de rendre claires les pensées qui, en ces jours incertains, pourraient demeurer troubles et obscures pour le commun des mortels.
Mais, si "Faire de la philosophie, c'est être en route" car "les questions...sont plus essentielles que les réponses" selon Karl Jaspers, alors André Comte-Sponville fait un joli sur place. Jugez vous-mêmes, on est dans le dur, le déclamatoire, le péremptoire, les questions n'ont là qu'une fonction rhétorique.
"Croyez-vous qu'après la pandémie, le problème du chômage ne se posera plus ? Que l'argent va devenir tout d'un coup disponible indéfiniment ? Cent milliards d'euros, disait le Ministre des Finances mais il le dit lui-même, "c'est plus de dettes pour soigner plus de gens, pour sauver plus de vie". Très bien."
Déjà, cet audacieux zeugma entre l'argent et la santé, ce "plus de dettes" pour "soigner plus de gens, pour sauver plus de vie" auraient dû nous mettre la puce à l'oreille, et puis "cent milliards d'euros", quel gâchis, une folie, une gabegie !

Et le penseur péripatétique renchérit, hélas : "Mais les vies qu'on sauve, ce sont essentiellement des vies de gens qui ont plus de 65 ans*. Nos dettes, ce sont nos enfants qui vont les payer. Le Président, pour lequel j'ai beaucoup de respect, disait "la priorité des priorités est de protéger les plus faibles". Il avait raison, comme propos circonstanciel pendant une épidémie. Les plus faibles, en l'occurrence, ce sont les plus vieux, les septuagénaires, les octogénaires."

Pour les malentendants qui n'auraient pas bien saisi le sens du message, de préciser, sans vergogne : "On est en train de s'endetter massivement pour s'occuper de notre santé de vieux", oui, de "vieux" ! Au moins c'est clair, c'est diaphane.
Bon, puisqu' "Il faudra bien mourir un jour de toute façon", il serait, en effet, inélégant de procrastiner davantage, et, pour éviter de gonfler la dépense publique, d'élargir le trou de la sécu, à l'instar du pauvre Martin, ayons le bon goût de creuser nous-mêmes le nôtre sans attendre, sans qu'il n'en coûte rien, et, de surcroît, "en faisant vite, en se cachant,...pour ne pas déranger les gens." De profundis.
Car, cela va de soi, bonnes gens, il faut maîtriser la dette publique et "la seule façon de se libérer des marchés financiers, c'est d'avoir un budget à l'équilibre." Peste, le philosophe a muté, le voici économiste, du Dominique Seux dans le poste. Triste, un si grand philosophe pour une si petite vertu.

Parler "dette" dans une situation complexe qui touche la vie familiale, sociale, culturelle, qui atteint et interroge profondément l'humain, c'est obscène. Ainsi, soigner, sauver, signifieraient, et seulement, s'endetter ? Où irait notre monde si l'on persistait à barboter dans ces "eaux glacées du calcul égoïste" ?

Bref, tout ce tripotage de café de la gare est consternant, la confusion à son comble, l'horreur au rendez-vous. Laissons mourir nos vieux, et si, comme le disait Hamadou Hampâté Bâ il y a soixante ans, "En Afrique, un vieillard qui meurt, c'est une bibliothèque qui brûle", alors pourquoi ne pas organiser, ici ou là, de petits autodafés sanitaires pas chers pour accélérer le processus et réduire la dette ?

 

*Tout de même : en France 26% des morts du covid-19 ont moins de 65 ans et 46% des cas confirmés ont été admis en réanimation du 6 mars au 9 avril.

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