Intempéries cognitives

"A la facilité avec laquelle l'esprit se satisfait peut se mesurer l'étendue de sa perte." Hegel.

     Si on parle à tout va, et à juste titre, du dérèglement climatique, plus rares sont ceux qui évoquent et dénoncent ces intempéries venteuses et dévastatrices, qui soufflent en rafale, font ployer jusqu'à rompre la raison et le discernement, et vident la pensée de sa substance vivante et libératrice. Les dégâts sont considérables, le coût inestimable, les retombées calamiteuses, qui peuvent conduire au pire.

     La période récente nous offre, pêle-mêle, un édifiant et inquiétant florilège.

     Tenez…, le 10 avril dernier, un obscur Guillaume Bigot, bonimenteur sur CNEWS, déclare : "Nous, Français, nous avons été colonisés par Rome, nous sommes très fiers d'avoir été une colonie romaine, vous avez été une colonie française, nous avons fabriqué [sic], nous Français, l'Algérie, et bien vous devriez être fiers d'avoir été fabriqués [re-sic] par la France." Parbleu, et les descendants des Aztèques remercient encore H. Cortès de les avoir si affectueusement civilisés. Pauvreté du langage, falsification de l'Histoire, arrogance et mépris de l'Autre !

     Le 12 avril, sur twitter, Fabien Roussel : "Total soutien à Assa Traoré mise en examen, poursuivie pour son combat pour la justice et la vérité dans la mort de son frère !" Non, camarade, elle n'est pas poursuivie "pour son combat pour la justice et la vérité" mais pour atteinte à la présomption d'innocence, nuance. Qu'on dénonce la mort odieuse du frère, qu'on réclame justice pour lui et sanctions pour les coupables est une chose nécessaire et saine, mais là, ce "total soutien" à la personne brouille le message et perd en cohérence comme en crédibilité.

     Le 18 avril, au cours de l'émission Questions politiques, Xavier Bertrand, tout melliflu, mais viril, déclare : "Si l'on s'en prend à un policier, un gendarme, un pompier ou un maire, il doit y avoir une peine minimum automatique." Et à un enseignant ou un curé, à une femme de ménage, ben, non, ce sera une sanction manuelle sans doute. Et plus de conduite accompagnée, plus besoin d'avocats. Que la peine minimum "automatique" soit contraire à l'esprit et à la lettre du droit, bafoue les principes de la loi pénale (1), le musculeux s'en contrefout, ou fait semblant, car ces mâles paroles visent d'abord un fructueux dividende électoral. Et deux jours plus tard, sur LCI, notre paladin récidive qui promet une peine de 50 ans pour tout détenu condamné pour terrorisme. Populisme quand tu nous tient ! Allons, à y être, mettons fin à l'Etat de droit, ce pelé, ce galeux…etc.

     D'ailleurs…dans une tribune publiée par Valeurs actuelles, le 21 avril, une escouade de généraux pensionnés évoquent un "délitement" de la France et se déclarent "prêts à soutenir" les responsables politiques défendant "la nation" menacée par "l'islamisme et les hordes de banlieue". Et, le clairon bien astiqué, ces militaires en saut-de-lit, nostalgiques, 60 ans après, de leurs glorieux ancêtres du quarteron, sonnent la charge contre la République en appelant, in petto, à "l'intervention de nos camarades d'active dans une mission périlleuse de protection de nos valeurs civilisationnelles." Fermez le ban. Il faut dire que quelques jours avant, Philippe de Villiers avait été plus explicite qui écrivait dans le même périodique : "J'appelle à l'insurrection", assurément pour civiliser les barbares à coup de canon. (2)  De son côté, plus flasque que le gentillâtre susnommé, comme le pense Gérald Darmanin (3), mais tout autant partageuse et affligée, Marine Le Pen invite les tourlourous galonnés à se "joindre à notre action pour prendre part à la bataille qui s'ouvre (...) qui est avant tout la bataille de la France". Marx avait raison, l'histoire se répète au moins deux fois, "La première fois comme une tragédie, la seconde fois comme une  farce", et De Gaulle pouffe à Colombey. Vous avez dit, Messieurs, "délitement", oui, sans doute, celui du sens de l'Etat et des exigences  républicaines dont vous êtes, avec vos complices fascistoïdes, une ténébreuse illustration. Bagatelle, le Chef de l'Etat ne s'aperçoit de rien.

     A contrario, le 22 avril, selon BFMTV, il aurait sèchement [sic] recadré sa ministre déléguée à la Citoyenneté pour sa décision d'organiser des états généraux de la laïcité. "Les Français s'en fichent et moi aussi." aurait-il déclaré. Un verbe fin et racé, une parole d'anthologie et qui fera date. Mais un Emmanuel Macron indigné car court circuité, qui peut le croire, sinon les gobe-mouches conséquents ? Les mauvais esprits penseront que, vu le fiasco de l'initiative, le Maître veuille se dédouaner à petit prix tant la victime (la laïcité ou Marlène Schiappa, à vous de choisir) est vulnérable. Une posture, genre "Je tance, donc je suis."

      L' AFP, le 23 avril, nous informe : "Des affrontements entre les forces policières israéliennes et des manifestants palestiniens ont fait plus d'une centaine de blessés au cours de la nuit à Jérusalem." Oui des "affrontements", synonyme : des "heurts", voici comment on dénature une situation qui est due, en réalité, à une provocation haineuse et raciste du mouvement juif Lahava à l'égard des Palestiniens de la Vieille Ville. On apprend que certains membres du groupe ont crié "Mort aux Arabes", mais, que diable, la police israélienne était là pour protéger la liberté d'expression et le droit de manifester des extrémistes. Et, ici, la bien-pensance se tait. Comme dirait notre Président : "Les Français s'en fichent et moi aussi."

     Mais là, on loue, on salue, on applaudit follement : le 24 avril, dans un communiqué, Joe Biden a admis que les massacres perpétrés en 1915 par les Ottomans contre les populations arméniennes relevaient du génocide. Pour Françoise Degois, souvent mieux inspirée, c'est l'extase : "Décidément, Joe Biden accomplit un sans faute dans tous les domaines. Il est le premier président américain à reconnaître officiellement le génocide arménien. En 100 jours, il a effacé 4 ans de Trump. Chapeau." twitte-t-elle. Bigre, on peut douter de ce "sans faute" protubérant...sauf si le but recherché est d'envenimer les relations avec la Turquie ! Et en matière de génocide, lui, comme quelques autres, devraient balayer les cendres devant leur porte. Cela dit, est-ce au politique de décréter l'Histoire (admettre, reconnaître et autres synonymes) et pourquoi maintenant ? La question, de fond, ne sera pas posée car, cela va de soi, on a choisi son camp, celui du Bien avec Joe, et chiffonner Recep le Maléfique, ça soulage. C'est aux historiens de décrire, d'expliquer, de transmettre le passé aussi complexe et douloureux soit-il, lucidement et honnêtement. Le pouvoir n'est pas qualifié pour prescrire et, s'il le fait c'est, à coup sûr, avec des attendus simplificateurs ou des arrière-pensées politiciennes. Et ça ne gêne pas grand monde semble-t-il.

     Enfin, et pour ne pas être trop long, mais il y aurait tant à faire, le 25 avril, des milliers de personnes se sont rassemblées dans plusieurs villes de France pour réclamer "Justice pour Sarah Halimi", suite à la décision de la Cour de Cassation du 14 avril déclarant et confirmant l'irresponsabilité pénale de son meurtrier en 2017. Malgré quatre ans de procédures (instruction, sept expertises et contre expertises psychiatriques, ordonnance des juges, arrêt de la Cour d'appel de Paris, décision de la Cour de cassation), on crie au scandale judiciaire (4), au déni de justice, à la fin de la République, on néantise la mission du juge qui consiste à appliquer la Loi. Cette mise en cause manifeste, déplacée et délictueuse de l'institution judiciaire (5) a conduit le Conseil supérieur de la magistrature à inviter les uns et les autres à surmonter l'émotion suscitée par ce drame, à reprendre ses esprits, à rappeler "la nécessité de continuer de juger, à l’abri des pressions, en toute indépendance et en toute impartialité". Ce que semble ignorer superbement le Président de la République qui n'hésitait pas à déclarer sans vergogne dans le Figaro du 18 avril que "Décider de prendre des stupéfiants et devenir alors “comme fou” ne devrait pas à mes yeux supprimer votre responsabilité pénale." Devenir "comme fou", l'expression est hallucinante qui dénote la méconnaissance, voire le mépris des expertises et des attendus de la décision de justice. Et, dans un élan prévisible, il annonce : "Je souhaite que le Garde des Sceaux présente au plus vite un changement de la loi". Nombreux, qui se taisent, croient naïvement que le Tout-Puissant, peuchère, serait garant de la Constitution et de la séparation des pouvoirs.

     Ces morceaux choisis, aussi divers soient-ils, ont un dénominateur commun, l'oubli de la raison. La raison victime d'un mal accumulé, protéiforme, qui se nomme paresse, émotion, simplification, précipitation, légèreté, laxisme, inconstance, prudence, complaisance, débraillé, couardise, démagogie, manichéisme, parti pris, sectarisme, irrespect, intolérance, malhonnêteté, cynisme, inculture…la liste est longue, non exhaustive.

     C'est dans l'air du temps. Et, attention, franchir les limites de ce politiquement correct bien pomponné fait courir à l'audacieux le risque d'un étiquetage stigmatisant et l'assigne. Ainsi, à titre d'exemples et en vrac, quand on critique la religion musulmane, on est islamophobe et islamogauchiste quand on soutient le droit des musulmans à vivre et à exprimer leur foi; quand on défend les principes de la Loi de 1905, on est laïcard; quand on fait valoir les conquis sociaux de 1945, on est passéiste; quand on désapprouve le gouvernement israélien on est antisémite; quand on s'interroge sur les causes naturelles des changements climatiques on est climatosceptique; quand on émet des réserves sur le mariage pour tous, on est homophobe; quand on affectionne Philippe Meirieu on est pédagogiste; quand on réprouve Caroline Fourest on est machiste et machocrate quand on refuse l'écriture inclusive…Le bénéfice est considérable, on disqualifie le contradicteur, pas question, comme disait Montaigne de "frotter et limer notre cervelle contre celle d'autrui." On accepte, mieux, on recherche, le pugilat, pas le débat et sur ce terrain, le point gagnant va à celui qui cogne, droit au but, qui esquive la complexité, et sous l'œil complaisant du "Monstre doux" (6) on nous dispense de l'effort de penser.

     Mais douceur peut faire violence car "C'est dans le vide de la pensée que s'inscrit le mal." (7) 

 

1-Notamment, le juge dispose d'un pouvoir d'appréciation pour fixer la peine dans la limite d'un maximum déterminé par la loi.

2-Camille Pelletan face à Jules Ferry : "Qu'est-ce que c'est que cette civilisation qu'on impose à coups de canon ?", 28 juillet 1885.

3-"Je trouve Marine Le Pen un peu branlante, un peu molle." Gérald Darmanin sur France 2, le 11 février 2021.

4-Négligeant que la France est une République laïque, le grand rabbin de France Haïm Korsia dénonce ce "scandale judiciaire" dans une tribune publiée le 17 avril dans le Figaro et exige une nouvelle loi.

5-Article 434-25 du code pénal - "Le fait de chercher à jeter le discrédit, publiquement [...] sur un acte ou une décision juridictionnelle, dans des conditions de nature à porter atteinte à l'autorité de la justice ou à son indépendance est puni de six mois d'emprisonnement et de 7 500 euros d'amende."

6-Le Monstre doux, Raffaele Simone. 2008.

7-Hannah Arendt.

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