Rappel à l'ordre

"Après avoir gravi une haute colline, tout ce qu’on découvre c’est qu’il y en a encore beaucoup d’autres à gravir." Nelson Mandela

          Emmanuel Macron est ce Président de la République française qui fut élu en 2017 à l'issue d'un scénario idéal*, porté au sommet de l'Etat par une adhésion toute relative du corps électoral.
          En effet, au premier tour, celui où l'on choisit, 18,01% des inscrits lui ont accordé leur suffrage. Et encore, selon un sondage, 43% des électeurs se sont exprimés en sa faveur, d'abord, pour faire barrage à Marine Le Pen et seulement 16% pour son programme.
          Une telle base électorale aurait dû inviter ce pétulant de la République à la retenue, à la modestie, voire à l'humilité et l'engager à écouter, à comprendre, urbi et orbi, le bruit et la fureur des temps nouveaux.
          Un Etat ainsi dirigé et représenté aurait pu ainsi faire entendre une voix pénétrante dans le concert national et international parce qu'autorisée, paisible et raisonnable.

          Que nenni ! Notre moutardier présidentiel fait preuve, depuis lors, d'une arrogance, d'une suffisance, d'un tel mépris de la décence, des hommes et des lois qu'on en reste ébaubi.
          En effet, pour ne prendre que la dernière période, en ce mois de janvier 2020, genre "Mais il connaît pas Raoul"**, il bardasse, il tabasse, il se surpasse. Ainsi, entre le 22 et le 26 janvier 2020, nous venons d'assister à une mauvaise pièce de théâtre patouillard, en six actes en rafale, peu classique, il est vrai, sans unité de lieu, sans unité de temps.

          Le 22 janvier, à l'occasion de sa venue à Jérusalem, le Président de la République affirme que "l'antisionisme, lorsqu'il est la négation de l'existence d'Israël comme Etat, est un antisémitisme".
          Ainsi si l'on avait proféré, jadis, que l'anticommunisme, lorsqu'il est la négation de l'existence de l'état soviétique était un racisme slavophobe, on aurait donc commis un délit. Et l'état soviétique a bien disparu, nombreux s'en réjouissent. Amnistie.
           Encore une fois, assimiler antisionisme et antisémitisme est une aberration conceptuelle, un positionnement politique débraillé et contre productif. Il est vrai, hélas, que cet état, qui se définit depuis 2018, comme "Etat-nation du peuple juif", avec l'hébreu comme seule langue officielle contribue par lui-même à alimenter cet amalgame néfaste.
          On peut souhaiter sa disparition, c'est une opinion, ce n'est pas un délit, disparition qui signifierait, en même temps, l'espoir que son peuple, tout son peuple, juifs, musulmans, catholiques, agnostiques, athées, hommes et femmes de bonne volonté puissent enfin disposer d'eux-mêmes, en toute sécurité, bâtir l'état laïque du vouloir vivre ensemble et de la fraternité retrouvée.
          Ce discours humaniste et courageux ne sera pas tenu.

          Le lendemain, 23 janvier, devant des membres de la communauté française vivant en Israël, le visiteur décidément inspiré, professe doctement à propos de l'affaire Halimi : "Un pourvoi en cassation a été formulé et constitue une voie possible" car "il faut que tout ce qu'un procès comporte de réparation puisse se tenir", ajoutant : "Même si à la fin le juge décidait que la responsabilité pénale n'est pas là, le besoin de procès est là."
          Bouffre ! Les classiques oubliés, Montesquieu au pilon ? L'esprit des lois, connaît pas !
          Ce mépris du droit et de la justice lui vaut une fessée magistrale de la part de la Cour de Cassation qui lui rappelle que "l'indépendance de la justice, dont le président de la République est le garant, est une condition essentielle du fonctionnement de la démocratie [...] le président de la République n'a pas à donner son avis sur une procédure judiciaire en cours. Il est là pour garantir l'indépendance de la justice et non pour lui donner des consignes."
          Effarant, le garant. La honte !

          Le 23 janvier, autre balourdise notoire, le grand ordonnateur a supputé que la France "avait peut-être un travail à faire" sur la mémoire de la guerre d'Algérie. "Je suis très lucide sur les défis que j'ai devant moi d'un point de vue mémoriel, et qui sont politiques. La guerre d'Algérie est sans doute le plus dramatique. Je le sais depuis ma campagne. Il est là, et je pense qu'il a à peu près le même statut que la Shoah pour Chirac en 1995". Patatras la lucidité ! S'il n'a certes pas comparé et encore moins assimilé la colonisation en Algérie à l'extermination des juifs d'Europe, le brouillamini est au rendez-vous. Ce de-quoi-Je-me-mêle itinérant met les pieds dans le plat de l'histoire, entretient la confusion, crée une belle polémique hexagonale autant partisane qu'inutile.
          L'histoire, c'est l'affaire des historiens.

          Nouvelle protubérance le 24 janvier, l'homme, proclamateur du pays des droits du même, reçoit au Château Juan Guaido venu en Europe pour demander de l'aide. Vous savez, ce godelureau vénézuélien, putschiste notoire, mais tout de même reconnu président "par intérim" (sic) par une cinquantaine de pays, dont la France. "On a eu le soutien ferme du président Macron." a-t-il déclaré, comblé, sur le perron de l'Elysée. Contestataires du droit international, détracteurs de la non ingérence, vous voilà rassurés.
          Une "diplomatie" erratique, la France gravement décrédibilisée !

           Et voici, autre exemple de la cosmologie macronienne, que le 25 janvier, le stratège universel a, selon la presse, "appelé son homologue libanais à prendre des réformes rapidement pour répondre aux demandes des manifestants. Le Liban est plongé dans une crise politique et économique depuis trois mois et la nomination d’un nouveau gouvernement n’a pas apaisé la contestation."                                               Vartigué ! devant cette pétarade géopolitique, on hallucine ! Bobard journalistique ou information réelle ? Humour involontaire ? Incapable de le faire dans son propre pays, consultant plutôt schizoïde, il prétend donner des conseils aux autres ! "Répondre aux demandes des manifestants", c'est bon pour le Liban ! Et les mordus du droit des peuples à disposer d'eux mêmes, les zélateurs de l'indépendance nationale pourront s'accrocher aux cèdres, Monsieur de Bon-Conseil s'occupe de tout.                                                                                                                        Un discours ambulatoire et vain.

           Enfin, baisser de rideau, (provisoire car l'auteur est si prolixe !), le 26 janvier, le grand architecte olympien convoque (sic) le député Cédric Villani, candidat "dissident" à la mairie de Paris. Pendant plus d'une heure, il lui aurait gentiment demandé (traduisez, mais vous aviez compris : cruellement, mêlant des rires et des pleurs...) de "se rapprocher" de Benjamin Griveaux, candidat officiel du maître des lieux (un peu comme sous Napoléon III, vous savez). Un Président de la République un tant soit peu éclairé et avisé, s'il l'avait lu, aurait dû suivre le bon conseil de Verlaine :
"Fuis du plus loin la Pointe assassine,
L'Esprit cruel et le Rire impur,
Qui font pleurer les yeux de l'Azur
Et tout cet ail de basse cuisine !"
          Pas d'étoile pour l'Elysée dans le guide électoral. Mélange des genres. Abaissement de la fonction.

          Ce qui relie ces évènements ?
En tous les lieux, par tous les temps, Lui, ce Je de dupes intégral. Omnipotent, omniscient, qui se prétend tel, mais factice. Un Moi Président qui mérite un sévère rappel à l'ordre car

"Pour faire de grandes choses, il ne faut pas être un si grand génie;  il ne faut pas être au-dessus des hommes, il faut être avec eux."
Montesquieu - Sur l'homme.

 

*Voir sur mon blog Mediapart : "Un scénario idéal", 8 mai 2017
** Les tontons flingueurs, c'est bien connu...

 

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