Le gâchis !

Chronique post-électorale aptésienne.

            "...les hommes voient le meilleur et font le pire, ils se croient libres cependant."                                                                                  Spinoza, 1675.

            Le 28 juin 2020, les électrices et les électeurs de la commune d'Apt, capitale du Luberon, ce "chaudron de confitures" dont parlait Mme de Sévigné dans les années 1650, avaient le choix entre quatre listes.(1)

            Dans ces conditions, et au vu des résultats du 15 mars, les probabilités d'offrir aux Aptésiennes et aux Aptésiens une alternative politique à la droite sortante, qui a sans doute bénéficié du renfort de suffrages orphelins du Rassemblement national au premier  tour, étaient totalement nulles.

            La division assumée des trois listes concurrentes aura grandement contribué à cet échec. Celles et ceux qui auront refusé une possible union gagnante portent la lourde responsabilité de ce lamentable gâchis. Les résultats sont là qui le démontrent.(1)

            Les trois listes opposées à l'équipe sortante perdent des voix, toutes, par rapport au 1er tour, 256 au total. Cruel désaveu. La droite victorieuse gagne 126 voix entre les deux tours mais recueille bien moins que les 2140 suffrages en sa faveur d' octobre 2015 alors qu'une liste Front National rassemblait  440 voix.(1) Vraiment pas de quoi pavoiser, le résultat est cru  mais l'adhésion chagrine.

            Si on ajoute un taux de participation en recul, 37,72% contre 39,35% au 1er tour, le tableau est complet.

            Triste démocratie du désengagement et du désenchantement, 4649 électrices et électeurs se sont détournés de ce scrutin morose et ont décidé de ne pas choisir. Et on peut les comprendre.

            Car avaient-ils vraiment  le choix ? Compte tenu de l'état des lieux et du rapport de forces en présences, une alternative claire et bien identifiée, comme ce fut le cas par le passé, aurait permis, d'abord un débat conséquent et sain lors de la campagne, tronquée il est vrai pour les raisons que l'on sait, et mobilisé, sans doute, projet contre projet, les citoyennes et les citoyens par la perspective fiable du gain électoral et de la mise en œuvre de leur décision. Mais non, la dispersion a conduit à la confusion, la confusion à l'abstention.

            Une belle occasion manquée d'émulation démocratique alors même que l'élection municipale, par la proximité qu'elle induit entre édiles et administrés, est propice à son plein exercice.

           Alors, egos ou problèmes de personnes ? Manque de profondeur historique et de sens de l'intérêt général ? Absence d'analyse concrète de la situation concrète, politique, sociologique, culturelle, de la ville d'Apt ? Incapacité à fixer les enjeux prioritaires au dessus des attachements partisans ? Dogmatisme ? Impuissance à dépasser les conflits par la négociation, les compromis nécessaires ? Immaturité, amateurisme ? Anticipation mortifère de la défaite ? Les raisons ne manquent pas. "La bêtise insiste toujours, on s'en apercevrait si l'on ne pensait pas toujours à soi." écrit Albert Camus dans La Peste, il n'a peut-être pas tort.

            Etablir et proposer un projet auquel on croit, auquel on est attaché, est légitime et incontournable. Mais, si les conditions réelles de sa réception, de son appropriation par les électrices et les électeurs, de son efficience attendue, sont ignorées ou négligées, on se condamne à l'insuccès, notamment  si le contenu du programme se veut entreprenant et innovant. On laisse alors le champ libre aux tenants de l'ordre établi, à ceux qui occupent déjà la place ou aux charlatans prometteurs de remèdes miracles. Il ne peut y avoir d'énoncé sans énonciation.

            Participer free-lance au second tour avec pour seul objectif d'exister, de se compter, de se démarquer ou de constituer une opposition "forte" qui pourra discourir, mais sans agir, tout en se pensant dans le vent de l'histoire, est "une ambition de feuille morte".(2)

             Avec le système électoral actuel qui octroie une  prime à la liste arrivée en tête au second tour et lui permet d'emporter la majorité des sièges, seule l'union des trois listes alternatives aurait pu créer une dynamique crédible et offrir quelque chance de victoire.

            Ce ne fut pas le cas.

            "Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !"(3), clamerez-vous ? Mais c'est du théâtre !

           Et pourtant une alliance claire était soutenable et aurait pu, au delà d'une diversité de cheminements, de colorations et d'appartenances, produire une richesse bienfaisante dés lors qu'elle pouvait reposer sur de réelles fondations communes : des valeurs humanistes partagées, des programmes proches, des colistiers reconnus pour leurs engagements passés ou présents dans la vie politique, culturelle ou sociale de la ville, un heureux amalgame générationnel et citoyen.

            Il n'en fut rien.

             Dans une  tribune libre parue dans le journal "Le Pays d'Apt" d'octobre 2019, sous le titre "La commune, cheville ouvrière de la démocratie", j'écrivais notamment : "...la fédération des énergies et la convergence des ressources locales qui partagent une vision humaniste, écologique et participative de la vie communale, et qui s'y engagent sous des formes diverses, individuelles ou collectives, est impératif. Dans la clarté, en toute loyauté, sans à priori et sans exclusives. [...] Les nuances d'appréciation, les différentes approches politiques de celles et ceux qui souhaitent se présenter au suffrage sont tout à fait légitimes, nourrissent l'indispensable et salutaire débat démocratique. Toutefois je suis convaincu qu'elles ne sauraient constituer un obstacle insurmontable à la mise en œuvre d'un projet sur la base solide de valeurs communes, d'objectifs et de contenus partagés."

             Or, l'union, ils ne l'ont pas voulue !  

             Il faudra un certain courage pour en tirer les leçons, vers l'avenir, mais "La démocratie est d'abord un état d'esprit." (4)

 

           

 

                                                                                                                        

                                                                                                                       

(1) Listes et résultats du 1er tour :     

Demain vous appartient, liste de droite et du centre du maire sortant,  47,42%

Apt écologique citoyenne et solidaire, la tête de liste a reçu l'investiture LREM, 28,88%               

Apt nouveau cap ! liste majoritairement écologique mais aussi sociale et participative, 12,37%

Apt pour tous, liste de gauche, 11,32%.

 

Résultats 2ème tour :

Inscrits : 7455 - Votants : 2816 - Blancs/nuls : 93 - Exprimés : 2723

Demain vous appartient : 1479 voix

Apt écologique citoyenne et solidaire : 815 voix

Apt nouveau cap ! : 253 voix

Apt pour tous : 176 voix

 

Election partielle, octobre 2015 :

Apt ville vivante (droite et centre ) : 2140 voix

Apt pays d'avenir (union de la gauche) :1581 voix

Apt bleu marine (front national) : 440

 

(2) "Etre dans le vent : une ambition de feuille morte." Gustave Thibon.

(3) Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, Acte II, Scène VIII.

(4) Pierre Mendès-France.

           

 

 

 

 

 

 

 

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