Bon courage !

Jean-Michel Blanquer va demander aux établissements d'assurer toutes les heures de cours.

          "Quand on les prend au sérieux, même les enfants les plus terribles finissent toujours par se montrer dignes de la confiance qu'on leur accorde." Philippe Meirieu.

         

          Je ne vais pas me faire que des amis, qu'importe, "Mieux vaudrait un sage ennemi."(1) Je lis sur le compte twitter du Café pédagogique : "Grenelle : JM Blanquer va demander aux établissements d'assurer toutes les heures de cours." et en commentaire : "On souhaite bon courage aux personnels de direction..."

          Boudiou, vouloir "assurer toutes les heures de cours", c'est du mordant, c'est du flagrant ! Donc, on présuppose ingénument, mais à juste titre, que toutes les heures de cours ne sont pas assurées…ce qui est manifeste tant les établissements scolaires sont confrontés, tous les jours, à de grandes difficultés pour le remplacement des professeurs absents, et cette source de préjudices et de désordres divers tourmente les personnels d'encadrement, afflige les parents…réjouit les enfants. (2)

          L'éducation constitue, pourtant, un droit fondamental pour les élèves et la mission d'intérêt général d'enseignement, la continuité, la qualité, l'égalité qu'il impose, font à l'État une obligation légale d'assurer les cours dans toutes les matières. Que le ministre le rappelle, à sa façon, à moins de nier l'évidence en tatouillant les grands principes fondamentaux du service public scolaire, après tout, il n'y aurait rien à redire.

          Mais, en souhaitant ironiquement "bon courage" aux personnels de direction, l'honorable mais sceptique revue distille le doute, subodore les difficultés, voire suggère, mezzo voce, que la mission se révèlera impossible…pour ceux qui auraient l'audace de l'accepter.

          Et, en effet, a-t-on oublié, par exemple, le décret du 26 août 2005 qui prévoyait, concernant les absences de courte durée, de faire appel aux enseignants de l'établissement moyennant un paiement en heures supplémentaires majorées. Ce décret Robien qui a fait hurler les professeurs, avec une attendrissante mauvaise foi, genre "ouais, je suis prof de français, on m'obligera à faire des maths pour remplacer un collègue dans cette discipline", ce dont il ne fut évidemment jamais question (3), mais qui offrait pourtant des pistes intéressantes. (4) Ce n'était pas simple, pourtant il y avait des possibles. On le mit aux fillettes.

          Et, derechef, ça recommence, tollé général !  "assurer toutes les heures de cours", voyons, quel scénario, c'est démago ! Mais il ne s'agit pas de chicotter des professeurs victimes d'une quelconque quérulence chronique. Car il faut admettre que la gestion du remplacement dans les établissements scolaires du second degré est particulièrement complexe du fait de la multiplicité des matières enseignées, du nombre et de la répartition géographique des établissements, d'une pénurie d'enseignants dans certaines disciplines, de la rigidité d'un système et d'une culture archaïques, partant peu enclins à des adaptations ductiles, du poids des "contraintes" budgétaires.

          D'autant plus que l'état soi-même est un ardent fournisseur en dérangements, un véritable expert en désorganisation. Il suffit d'évoquer les fins d'années dans les collèges et les lycées impactés par l'organisation des examens, les congés de formation pris sur le temps scolaire, la participation des professeurs à divers jurys, conseils et autres comités, l'affectation de titulaires remplaçants sur des postes à l'année…

          Il faut pourtant reconnaître que, d'une manière générale, la suppléance des enseignants absents sur des périodes longues et prévisibles est assurée par les services rectoraux d’une manière efficace, à plus de 96 % selon les rapports officiels. (5)

          En revanche, les remplacements de courte durée constituent le problème le plus épineux, notamment lorsqu'ils sont imprévisibles : l’essentiel des heures d’absence non remplacées, soit plus de 80% de leur total, relève de cette catégorie et de la responsabilité des établissements pour les couvrir, conformément à l'article L. 912-1 du code de l’éducation qui précise : "[Les enseignants] contribuent à la continuité de l'enseignement sous l'autorité du chef d'établissement en assurant des enseignements complémentaires."

          Encore faudrait-il qu'ils en aient les capacités et les moyens.

          Les capacités sont énoncées dans le décret du 30 août 1985 relatif aux établissements publics locaux d'enseignement, notamment à l'article 2 qui stipule : "Les collèges, les lycées, les établissements d'éducation spéciale disposent en matière pédagogique et éducative d'une autonomie qui s'exerce dans le respect des dispositions législatives et réglementaires en vigueur ainsi que des objectifs pédagogiques et éducatifs fixés par le ministre de l'éducation nationale et les autorités académiques."(6) Par ailleurs, le Conseil pédagogique institué par la Loi du 23 avril 2005, en favorisant la concertation entre les professeurs et la coordination des enseignements dans le cadre du projet d'établissement peut émettre des avis et des réponses pertinentes pour la gestion de ces remplacements de courte durée.

          Les moyens, c'est autre chose…La suppression de milliers d'emplois de titulaires ces quinze dernières années, l'exploitation cynique des contractuels, la modestie de la formation des assistants d'éducation, l'insuffisance chronique des dotations horaires d'enseignement, qui au nom de la sacro-sainte rigueur comptable paralysent le plus souvent les velléités d'autonomie des établissements, brident toute tentative de solution.

          Mais, ce n'est pas seulement une question de moyens…Tant que l'organisation administrative générale des établissements, leur fonctionnement pédagogique, l'agencement et l'ergonomie de leurs locaux, le statut et les obligations de service des enseignants resteront ce qu'ils sont aujourd'hui, comme ils l'étaient grossièrement hier, tant que la réduction des inégalités scolaires ne sera pas une ardente obligation et que l'Ecole publique ne sera pas replacée au centre de la vie républicaine, les ministres successifs pourront toujours prier gentiment les établissements "d'assurer toutes les heures de cours".

          Qui aura l'audace et le courage de renverser la table, d'entreprendre une refondation radicale, avec quelque chance de réussir à surmonter ces carences ?

          Il est clair qu'on ne pourra pas réformer l'Education nationale sans les enseignants. Mais, c'est un préalable absolu, qui regagnera la confiance, cette clé qui ouvre toutes les portes, d'un corps enseignant qui, à force de rôtir le balai, a perdu toute considération envers une tutelle qui voit se succéder un chapelet de ministres plus ou moins compétents et motivés ? (7)

          Et surtout qui manquent d'autorité. Je veux dire une autorité fondée sur la clarté, la loyauté, le respect, la reconnaissance bienveillante envers les femmes et les hommes qui ont choisi un métier exigeant et qui doit être rémunéré en conséquence des services rendus, une direction et une action fondées, à la fois, sur l'expertise et le sens du dialogue, sur la durée, la continuité, la fiabilité, garanties par le soutien du gouvernement tout entier et par l'onction démocratique. Une force tranquille, un artisan jugé à l'œuvre. On en a connu, rares, je pense à Alain Savary…(8)

          Vouloir "assurer toutes les heures de cours" c'est contribuer à combattre les inégalités dont les élèves les plus fragiles sont les premières victimes, c'est un acte de justice sociale et un impératif républicain. Mission impossible ? Bon courage !

 

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1 - La Fontaine, L'Ours et l'Amateur des jardins

2 - Soyons clairs, il n'est pas question ici de pointer, encore moins de stigmatiser un supposé et fallacieux "absentéisme" des enseignants. D'ailleurs, le taux d'absence des enseignants n'est pas supérieur au taux d'absence constaté dans le reste de la fonction publique.

3 - Je l'ai vécu, j'étais principal d'un collège dans les Bouches-du-Rhône en 2005/2009.

4 - Un professeur de français pouvait lorsque c'était possible, remplacer un professeur de mathématiques absent et faire…du français (révision, rattrapage, soutien, étude d'un texte…dictée…)

5 - La jurisprudence a déjà condamné, à plusieurs reprises, l'État à verser des dommages et intérêts à des parents d'élèves quand les professeurs absents ne sont pas remplacés.

6 - "Cette responsabilité s'exerce dans les limites définies par le ministre de l'éducation nationale ; elle porte, notamment, sur : l'organisation de l'établissement en classes et en groupes d'élèves ainsi que les modalités de répartition des élèves ; l'emploi des dotations en heures d'enseignement mis à la disposition de l'établissement ; l'organisation du temps scolaire...Les décisions prises dans ces domaines par l'établissement sont adoptées par le conseil d'administration de l'établissement sur le rapport du chef d'établissement."

7 - Depuis 1958, un ministre de l'Education nationale a une durée de vie d'environ deux ans. Benoit Hamon, lui, a été obsolète après quatre mois et vingt-trois jours en 2014.

8 - Ministre dans le cabinet Mauroy en 1981-1984, il crée, notamment les zones d'éducation prioritaire (ZEP), les projets d'action éducative (PAE). Mais, lâché par F. Mitterrand il ne réussit pas à unifier l'institution scolaire dans un grand service public laïque.

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