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Billet de blog 13 sept. 2012

Droits des homos: le seul principe de l’égalité des droits mène à l'impasse

Mariage homosexuel, homoparentalité, insémination artificielle, fécondation in vitro, gestation pour autrui … la revendication des mêmes droits pour tous tient lieu de fil conducteur. Est-ce le bon fil ?

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Mariage homosexuel, homoparentalité, insémination artificielle, fécondation in vitro, gestation pour autrui … la revendication des mêmes droits pour tous tient lieu de fil conducteur. Est-ce le bon fil ?
Le projet de loi présenté par C. Taubira ( entretien au journal La Croix)  ouvre le mariage  et l'adoption aux couples de même sexe. C'était là l'une des promesses de campagne de F. Hollande. Mais une autre de ses promesses portait sur l'ouverture aux seules homosexuelles femmes de la procréation médicale assistée (insémination artificielle et  fécondation in vitro) aujourd’hui réservée aux couples hétérosexuels infertiles et cette promesse ne semble pas retenue.

Mme Taubira ne semble pas en mesure d'arbitrer entre deux principes : celui de l'égalité des droits et celui de principes philosophiques ou anthropologiques.
Ce serait un peu court, comme le fait une bonne partie de la presse - et Mathieu Magnaudeix dans Mediapart-, de réduire cette opposition de principes à un débat entre d'un côté les catholiques et la droite représentée par C. Boutin, et de l'autre la gauche, les verts, les associations homosexuelles.
Il s'agit bien d'un débat essentiel, philosophique  et éthique autant que politique

Le principe de l'égalité des droits devrait imposer cette  cohérence que si l'on reconnaît aux couples d’homosexuels la légitimité d’être parents en leur autorisant l’adoption, on devrait aussi leur accorder la procréation médicalement assistée. 
Et si l'on poursuit le raisonnement, comment accepter l’aide médicale pour toutes les femmes , et refuser ensuite d’accorder le même droit aux hommes , donc d’autoriser la gestation pour autrui.

En se plaçant seulement du point de vue du droit de chacun et de l’égalité des droits on voit bien l’intérêt du raisonnement qui permet très justement aux femmes de revendiquer le droit à disposer de leur corps et plus généralement de disposer des mêmes droits que les hommes, ou les homosexuels(les) de disposer des mêmes droits que les hétérosexuels(les)…. Pourquoi en effet, les uns n’auraient pas les mêmes droits que les autres,  tels que : droit au mariage, à l’adoption, à la procréation médicalement  assistée? Ou bien pourquoi une femme seule aurait le droit d’avoir un enfant sans avoir un conjoint ? Pourquoi une femme seule aurait le droit d’adopter et pas un homme ? Pourquoi une femme seule, un couple  de femmes homosexuelles, et pas un homme seul ou un couple d’hommes homosexuels ? Et pourquoi un homme ou une femme n’aurait pas le droit de changer de sexe ?

C’est ce qu’apparemment la Cour Européenne, confondant peut-être le sexe et le genre, a validé en reconnaissant « le droit de changer d’identité sexuelle » .

D’ailleurs la liste des « avoir les mêmes droits que » ne s’arrête pas là.
Poussant le paradoxe, ou plutôt maniant un malin « poil à gratter », Lionel Labosse ,  («Le  contrat universel. Au-delà du mariage gay » - cf. L.G. Tin, Le Monde du 20 04 12), met à mal - au nom du principe égalitaire - la revendication récurrente autant que tonitruante  du droit au mariage homosexuel.

Toutes les sexualités alternatives (homos, hétéros, bisexuelles…) considèrent la sexualité indépendamment du couple et de la fonction reproductrice. Pourquoi réduire les « marges»  et exclure  les « tri » ou « poly » amours,… ou le célibat…, et enfermer - grâce au mariage ou au pacs garants de la respectabilité bourgeoise ou patriarcale - dans une nouvelle orthodoxie  ou ortho-sexualité ?

S’il s’agit de régler des questions d’avantage fiscal, de cohabitation, ou de responsabilité à l’égard d’enfants, pourquoi ne pas imaginer une sorte de contrat universel (ou pacs amélioré) , donc non discriminant, et  - comme le proposait Derrida, cité par Labosse - supprimer le concept de mariage « valeur religieuse, sacrale, hétérosexuelle, patriarcale, qui n’a pas sa place dans un état laïc… » ? On le voit, à travers ces positionnements, les questions soulevées ne trouvent peut-être pas leur solution sur le seul plan du droit .

Dans le débat introduit ici, il est une autre référence que celle du droit et de l’égalité des droits,  rarement nommée parce que sans aucun doute dérangeante : la différence des sexes, un fait de nature irréductible à la maîtrise que l’on prétend ou espère opérer sur cette nature.
Ainsi l’espèce humaine pour se reproduire a besoin d’un homme et d’une femme.
Ce constat de réalité n’infirme en rien d’autres constats, à savoir que:
- pour faire des humains, il faut une incontournable association de nature et de culture (et là, on touche à l'autre principe, celui de la dimension  philosophique ou anthropologique).
- les humains sont des être sociaux et, pour « faire société », il faut de l’échange donner, recevoir, rendre de ce que l’on a contre ce que l’on n’a pas. Echange de biens, de mots, de femmes , comme l’ont mis en avant les anthropologues, tel M. Mauss …   A condition de ne pas confondre, peut-être,  histoire de l’humanité et histoire de l’humanité patriarcale qui a fait de l’échange des femmes un moyen de sa domination.

Par delà les innombrables querelles sur l’inné et l’acquis, la nature et la culture, par delà ses rebondissements contemporains, tel le débat sur « le sexe et le genre » qui a fait surface en France avec  son inscription au programme de SVT, avec la manière dont les manuels  scolaires  en ont traité et les mauvais procès faits  par l’UMP ou l’Eglise catholique... on savait, avec l’anthropologie, dont Lévi-Strauss,  avec Bolk ( la néoténie »), avec le colloque de Royaumont ( « l’unité de l’homme » ), et  Edgar Morin « le paradigme perdu, la nature humaine » et beaucoup d’autres, sans oublier Françoise Héritier « Masculin/Féminin » :

- que les  hommes sont faits de nature et de culture ;
- que l’on ne peut référer à la  seule nature ou  à la seule génétique autant  que certains le veulent parfois ;
- mais aussi qu’il nous faut identifier les limites du programme que la bible, ou plus récemment Descartes (1637) nous assignait lorsqu’il nous invitait à  «se rendre maître et possesseur de la nature »…,  « à  [inventer] une infinité d’artifices qui feraient qu’on jouirait sans aucune peine des fruits de la terre et de toutes les commodités  qui s’y trouvent… » ( Discours de la méthode, VI) .
On voit peut-être à travers ces quelques références que tous les  axes d’une indispensable réflexion (technique, anthropologique, philosophique, éthique, politique, écologique…) sont potentiellement mobilisés  et que l’on ne saurait s’en tirer intellectuellement avec nos seuls principes de l’égalité des droits.

On commence depuis peu à mesurer  ce que le programme cartésien de « maîtrise de la nature » - ou son pendant plus contemporain de « progrès scientifique et technique »  sensé relever tous les défis - peuvent représenter  de menaces pour notre terre … et notre humanité.
La reproduction in vitro, le clonage, la vente d’organes, les OGM, les bio et nano-technologies et tous les « artefacts » imaginables…, ne sont qu’une facette de l’enfermement et de la possible fuite en avant technologiques . Et pointer ce risque  d’une  fuite en avant technologique aveugle  et de sa menace pour l’avenir de notre humanité ne met en œuvre qu’une focale de notre représentation…

En réalité, à moins de se mettre un casque sur la tête pour ne rien voir et rien entendre, la croyance dans le  progrès (comme traduction contemporaine de maîtrise de la nature) est tellement intériorisée, sacralisée, telle un mythe ou une religion inscrite dans le marbre de notre culture que l’on peut craindre qu’elle ne soit inébranlable. Pour s’en affranchir,  peut-être faut-il en repérer et en questionner les fondements, les justifications, les avatars ?

Je renvoie, pour nous y aider, notamment à la lecture de Dany-Robert Dufour ( « L'individu qui vient… après le libéralisme » - Denoël, 2011). Cet auteur nous fait re-visiter dans un parcours exigeant, comportant un véritable droit d’inventaire, et une prise de risque, (celui d’être catalogué de réac. ) ce qu’il appelle les grandes « épistémê » (= manières de penser, parler,  de se représenter les choses…, ou  les grands « récits » ( terme très en vogue) théologico-politiques qui ont structuré l’histoire des sociétés humaines (en tout cas occidentales) : le récit monothéiste et le récit du « logos » grec en particulier.
L’homme, on le sait, être de langage, de discours,  et pas seulement de chromosomes… est pour une part essentielle le produit du « récit » qui l’a produit.
Les grands récits occidentaux antérieurs ( « logos » grec et monothéisme judéo-chrétien) avaient certes instauré et dissimulé  des contradictions ou des impasses majeures  qui permettaient et permettent encore de conforter leur emprise en assujettissant,  en asservissant aussi bien les esclaves que les femmes.
Mais au nom du « logos grec », ou au nom du monothéisme judéo-chrétien, ils avaient instauré une dialectique entre le passionnel et l’intelligible ( ou le spirituel), … et même une sujétion, une répression nécessaire des passions ou pulsions, un « dressage »… pour que la société puisse tant bien que mal échapper à la tyrannie des passions.

Depuis Socrate et Platon nous savions que les passions chez l’homme (= «epithumia ») - nous dirions maintenant les pulsions ( animales) -  devaient être soumises  à l’esprit ou à la raison (= « noûs »), et l’éducation, l ‘école, la pédagogie, la philosophie, la culture ont (avaient) pour but essentiel l’apprentissage de la maîtrise des passions (de la « pléonexie » = désir d’avoir toujours plus).
Avec l’humanisme de la Renaissance, les « Lumières » françaises, et « l’Aufklarung » allemand, on avait commencé à s’affranchir des  répressions inutiles maintenues par le patriarcat et le dogme judéo-chrétien.
Pour Kant, cependant, reprenant le fil du logos grec, la passion est la  maladie de l’âme qui fait obstacle à la maîtrise de la raison… « Il faut soumettre l’homme aux lois de l’humanité » .
« L’homme, écrit-il aussi, ne porte pas  en lui, dans sa nature , les lois de l’humanité, elles lui sont transmises par la culture résultant de l’expérience des générations antérieures…
Notre société ne peut se réduire à des rapports marchands, car il existe une catégorie de biens qui ne peuvent être ni possédés ni aliénés ( justice, amour, amitié, désir, destin personnel ou collectif, vie et survie…). Il faut donc des règles. La loi c’est ce qui m’oblige à considérer l’autre, non comme un moyen, mais comme une fin en soi … »
Hobbes évoque la nécessité d’une « instance tierce » (sorte de surmoi politique) pour passer de l’état de nature à l’état de culture.
Freud traduira passion par pulsion (çà) et  suggérera qu’une répression pulsionnelle est nécessaire à la civilisation pour « contenir » les débordements pulsionnels.
Lacan parlera plus tard d’une nécessaire « soustraction de jouissance » .
Mais en parallèle avec les « Lumières » allemandes et françaises, et contre elles, on a assisté à  l’émergence et à la domination d’un nouveau « récit », d’une nouvelle religion qui structure et « re-lie » toutes les « économies » , l’économie de tous les produits/marchandises créées par l’homme et ses industries diverses mais aussi /surtout l’économie des valeurs symboliques-morales-juridiques-linguistiques-esthétiques… qui constituent le sujet humain .
Cette nouvelle religion,  qui comme toutes les religions fonctionne sur une promesse - ici le salut par la consommation sans fin de richesses - a, par delà des cheminements et avatars divers que décrit fort bien D-R Dufour, fait triompher  ces idées :
    ⁃    que l’intérêt personnel, l’amour de soi, la jouissance… sont les valeurs suprêmes,
    ⁃    que l’intérêt maximal, l’égoisme de chacun , au risque de la destruction d’autrui … et de tout … conduit à la prospérité générale (Hume) ,
    ⁃    que les vices privés font le bien public (Mandeville, « La fable des abeilles ») ,
    ⁃    que la satisfaction des passions est le but ultime (Sade )
    ⁃    que si chacun défend ses intérêts propres (égoïstes) les divers intérêts propres n’entrent pas en conflit  car il y a un « processus invisible » qui les maintient compatibles : …l’intérêt général est la somme des « self love », des intérêts particuliers (A. Smith) ,
    ⁃    qu’il n’y a donc pas besoin d’altruisme… ou de régulation raisonnée,
    ⁃    que tout homme est devenu un marchand et que tout peut être échangé, acheté, aliéné, « …marchandisé » pour le plus grand bien de tous.
Ce « récit libéral »,  cette nouvelle religion , celle du  « divin marché » (D. R. Dufour)  prétend donc affranchir a priori de toute contrainte.
Mais quel rapport entre l’émergence de  ce nouveau « récit » et nos questions ?
C’est que le « récit » libéral d’aujourd’hui se pose en libérateur, pas seulement de toute entrave au libre échange mais de tout interdit moral. Il libère en réalité les pulsions de toute  référence et de toute régulation symbolique, rabaisse et racornit les désirs en besoins de consommation, à la  mesure de ce qu’il peut mettre en adéquation : besoin /marchandise.
Envies, pulsions sont constamment sollicitées, flattées par une culture marchande qui s’évertue à placer en adéquation avec chacune d’elles un produit de la techno-science, un service marchand ou un fantasme bricolés par l’industrie culturelle…

Il en résulte une nouvelle aliénation de masse qui laisse peu de marge aux petites libérations (sociales, sexuelles, familiales, culturelles) qui avaient fini par émerger des sujétions aux récits (patriarcal et religieux) antérieurs.
Dans une démocratie de marché (Cf. David Riesman « La foule solitaire », Serge Moscovici « L’âge des foules », Gérard Mendel « 54 millions d’individus sans appartenance », et C. Castoriadis, et A. Gorz…),  il n’y a plus que des agrégats de consommateurs où l’individu est réduit à ses pulsions et où l’égoïsme grégaire tient lieu de lien social.
L’individu « véritable » qui tente de sortir du troupeau, d’échapper au conditionnement marchand et à ses pulsions sans cesse attisées pour penser et agir par lui-même reste à inventer.

Comment résister à cette fascination ?
Comment résister… et construire des alternatives ?
Ce sont là des questions qui méritent d’autres investigations…

Aux questions posées et focalisées au départ, quelles réponses provisoires ?
Le débat tel qu'il se focalise en ce moment entre deux camps ( catholiques et droite façon C. Boutin d'un coté, et gauche, « verts », associations homosexuelles) de l'autre  est sans issue.
Se satisfaire du seul principe de l’égalité des droits mène à l'impasse.

Une régulation  s’impose au nom même de ce qui permet à la société humaine de « faire société » et de se reproduire. Espèce sexuée elle a besoin de l’altérité, de la différence des sexes pour se prolonger. Cette nécessité de l’autre sexe n’est pas d’emblée que technique. Même si techniquement c’était possible ( et cela l’est pour les femmes), elle est sociale en ce sens qu’à défaut d’échange consenti entre des personnes elle implique ou violence ( d’un sexe sur l’autre) ou échange marchand.

Et l’on touche là au libéralisme et à son principe de liberté sans règles…  de produire, d’acheter  et de vendre tout ce que l’on veut  comme un simple produit marchand : de la force de travail, des organes, des spermatozoïdes, des ovules, des utérus, etc.
Si l’on espère sortir de la simple affirmation pragmatique : puisque l’on sait techniquement le faire, on a le droit de le faire , il faut bien accepter d’en passer par un examen de ce que cela implique pour l’humain dans sa dimension sociale : différence des sexes, nécessité de masculin et de féminin pour se reproduire, nécessité d’échange libre entre des personnes libres…

Bref de la nécessité de règles communes que seule une société démocratique peut  adopter par délibération et consentement entre des hommes et des femmes égaux en droit et en dignité. Comme le formulait Lévi-Strauss, repris par Francoise Héritier (« Masculin-Féminin », O Jacob , 2002, p.151) : « Si le recours indispensable au corps de l’autre  n’est plus nécessaire, cela entraîne la perte du lien social par la rencontre sexuelle de l’homme et de la femme appartenant à des groupes différents de consanguinité ».
« Le mâle ne peut se reproduire seul à l’identique par clonage. Il a besoin d’ovules et d’utérus… . S’il n’est plus nécessaire de passer par l’amour , le désir et les relations sexuelles pour procréer, cela signifie que les femmes sont réduites  au rôle de production d’ovules… et donc instrumentalisées et soumises à la réalisation du fantasme masculin» (id. p. 152)…
Et pour reprendre encore Kant : « Notre société ne peut se réduire à des rapports marchands, car il existe une catégorie de biens qui ne peuvent être ni possédés ni aliénés ( justice, amour, amitié, désir, destin personnel ou collectif, vie et survie…). Il faut donc des règles. La loi c’est ce qui m’oblige à considérer l’autre, non comme un moyen, mais comme une fin en soi … »

Voilà, ma petite contribution, ce n’est que cela !
Mais je terminerai par cette fable du colibri, qui illustre ma démarche.
Un jour il y eut  un immense incendie de forêt.
Tous les animaux, terrifiés, atterrés, observaient, impuissants, le désastre.
Seul un petit colibri s’activait, allant chercher quelques gouttes avec son bec pour les jeter sur le feu. Après un moment, le tatou, agacé par cette agitation dérisoire, lui dit : « Colibri, tu n’es pas fou ? Ce n’est pas avec ces gouttes d’eau que tu vas éteindre le feu ! »
Et le colibri lui répondit : « je le sais, mais je fais ma part ! »

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