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Billet de blog 21 mars 2020

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Pourquoi le mal ?

La conformité au groupe constitue la seconde pression, évoquée plus haut. La peur de se faire rejeter du groupe, de se retrouver banni de la société, résulte en premier lieu de la pression sociale générale.

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 Quand l'ordre de tuer advient, ce qui importe avant tout c'est de ne pas perdre la face, de ne pas passer pour un lâche. « Est ce que je peux lâcher mes camarades qui vont faire ce sale boulot de tuer ? » Tout se joue dans le regard que ces hommes portent les uns sur les autres.
Tout se joue dans leur orgueil à ne pas laisser transparaître de la pitié pour ceux qu'ils s'apprêtent à tuer. Au Rwanda des femmes enceintes étaient éventrées, les bébés arrachés du corps maternel et exposés aux yeux de tous, des femmes violées avec des pieux, des crânes étaient ouverts, des
hommes et des femmes étaient mutilés découpés en morceaux, comme s'il s'agissait d'aller voir l'intérieur des corps, voir ce qui est caché. C'était une dissection à vif. Au-delà de la tuerie y avait-il le désir de détruire le lieu de la fécondation, le lieu de la Vie, le lieu de l'amour, le lieu de la
pensée ? Y avait-il le désir de modeler et de remodeler les corps ?
Pour faire ce « travail » les tueurs vont devoir prendre des drogues et avoir recours à des procédés qui vont leur permettre de s'échapper mentalement de cette situation tout en restant acteur. Cette « fuite » est soit artificielle, soit purement psychique. La première consiste à consommer de l'alcool, de la drogue, ou un médicament adapté. Ces produits ont pour objet de lever les inhibitions des exécutants et de les plonger dans un état d'euphorie, d'apaisement qui les aident pour tuer et pour supporter l'ambiance de terreur, de sang et de mort qui les entoure et qu'ils façonnent en même temps. La seconde consiste à se fabriquer une armure psychique de protection contre le monde extérieur. La personne est là, mais en même temps elle n'est plus là. Elle se « dédouble » pour échapper à l'ambiance de mort et de souffrances : cris, odeurs, visions de cauchemar, etc. Cette capacité humaine à se séparer de soi ( appelée aussi schizophrénie ) peut être utile pour se supporter en train de tuer.
Pour Robert Lifton, plus un individu s'enfonce dans le meurtre et plus il se crée un autre Moi, qui se détache du premier Moi et qui en prend même le contrôle. La gouvernance de ce Moi assassin sur l'individu tout entier lui permet de plus en plus de déréaliser sa conduite de tueur, en le libérant en principe de tout sentiment de culpabilité. « Le meurtre de masse étant avant tout le produit d'un processus sociopolitique, il en résulte que n'importe quel type d'individu, quels que soient sa personnalité ou son statut social, peut s'y trouver impliqué. »
Les conditions d'impunité créées par la guerre permirent à certains de donner libre cours à leurs fantasmes meurtriers. Mais les personnalités perverses ou sadiques furent minoritaires comme l'attestent Bruno Bettelheim ou Primo Levi. Les acteurs de ces crimes étaient des êtres humains « terriblement normaux ». Ils ont fait et font de notre époque une période monstrueuse. L'histoire humaine du XXème siècle est là pour nous le rappeler.
Au Rwanda la violence fut d'un degré de cruauté rarement atteint dans les autres génocides. « Elle reposa sur une double transgression : celle de l'interdit du meurtre au sein de la famille, qui parvient à faire exploser littéralement le noyau familial ; et celle de la loi fondamentale du « Tu ne tueras pas », qui amène des religieux à ne plus être des défenseurs de la vie du prochain, mais bien des artisans de sa mort. »
« Comprendre les raisons du passage à l'acte individuel dans le massacre, suppose de toujours prendre en compte au moins deux registres, distincts mais entrecroisés. Le premier relève de la scène officielle, publique : celle de l'idéologie, de la sécurité et de l'imaginaire. (...) Ces raisons collectives de massacrer sont à la fois le produit de passions ( instrumentalisées par les pouvoirs ) et d'un contexte favorable( contribuant à leur donner plus de résonance historique ). Le second registre se déroule sur une scène plus officieuse, d'une scène privée, composée des mille et une raisons pour lesquelles et par lesquelles les individus vont passer à l'acte. Ici aussi, la passion et l'intérêt peuvent se conjuguer. D'abord dans le sens de l'envie et du profit, comme on l'a déjà vu. En d'autres cas, l'appât du meurtre est purement financier : l'individu se fait
simplement mercenaire. De même les motivations de carrière et de promotion sociale sont à prendre en compte, surtout dans les corps constitués, en vue d'un avancement de grade dans la police ou l'armée. Se montrer intraitable dans l'exécution des ordres, c'est attirer sur soi la considération de ses chefs. Mais ce carriérisme n'est qu'un facteur parmi d'autres. En d'autres circonstances, ce qui prévaudra sera une logique de l'urgence dictée par le dilemme de sécurité : tuer ou être tué. Dans le cas de massacres de voisinage, des ressentiments anciens peuvent
aussi expliquer en partie un basculement local dans la violence. Qu'elles soient liées ici ou là à la réussite matérielle de tel ou tel, à des conflits de propriété ou encore à des différents amoureux, ces querelles non résolues du passé peuvent conduire des voisins à se joindre à la tuerie par jalousie ou par vengeance. Ces multiples intrusions de micro-guerres privées, à l'intérieur même de la macro-guerre publique, sont fréquentes
et très souvent repérables dans ce que l'on nomme les guerres civiles. » ...« Celui qui tue est un homme, celui qui commet ou subit une
injustice est un homme. (...) Le sentiment de notre existence dépend pour une bonne part du regard que les autres portent sur nous : aussi peut-on qualifier de non humaine l'expérience de qui a vécu des jours où l'homme a été un objet aux yeux de l'homme. » Primo Levi

Cet univers qui abolit toutes les limites, qui permet tous les passages à l'acte, puisque tout est permis n'est pas pour autant sans normes. Il tient à la fois du chaos et de l'ordre. L'instauration de l'extrême violence aboutit à ériger l'impunité en règle. Le passage à l'acte, se produit dans une situation d'effervescence sociale. Si la reconnaissance de notre humanité passe par le regard de l'autre et la rencontre de notre visage, à l'inverse je reconnais autrui par son visage, comme un autre moi-même. C'est pourquoi le tueur se doit de défigurer au plus vite cet autre semblable qu'il vient de tuer, pour ne plus avoir à le considérer comme un être humain. Avec Sofsky, Jacques Sémelin affirme « que le pouvoir absolu n'a d'autre but que lui-même, que la jouissance de la violence pour la violence. Le pouvoir absolu tend à une action absolue sur ses victimes. Et pour que dure le plus longtemps possible ce plaisir, il s'agit de retenir la mort de la victime. Faire durer ses souffrances, la voir peu à peu saigner de toutes parts, l'entendre crier le plus longtemps possible pour implorer la grâce du bourreau, c'est assurer à celui-ci une sensation de jouissance absolue : l'extase de sa toute-puissance. »

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