Télex n.1, de Jean-Jacques Schuhl - Profonde superficialité

Du dandy, Jean-Jacques Schuhl a beaucoup d’attributs. Il a cette nonchalance typique de l’oiseau de nuit, cette attention au vêtement et au style, ce goût du cinéma, cette superficialité brillante qui lui a fait très peu publier. Écrire, à le lire, n’est pas un souci — n’est pas un projet, ni une vision. Il n’écrit pas pour durer, il se nourrit de l’éphémère et nous livre de courts textes, spectraux, comme jetés à la volée. Jean-Jacques Schuhl n’est pas un écrivain léger : c’est un écrivain superficiel, dans le bon sens du terme. Brillant, il reste à la surface des choses. Il n’approfondit pas, il suggère. Il ne sculpte pas pour graver dans le marbre, mais laisse aux lecteurs de subtiles images sur l’écran de leurs rétines — des images en noir et blanc, et des photos fantomatiques d’actrices et de mannequins aux lèvres rose poussière.

Quatre livres, donc, en quarante ans, comme autant de vestiges diaphanes d’une oeuvre qui n’a pas été complètement écrite. Rose poussière, le texte underground, au titre chuchoté de bouche en bouche comme un mot de passe. Ingrid Caven, roman baroque où le destin d’une actrice mythique se mêle au conte et à l’onirisme. Entrée des fantômes en 2010, texte hybride où se juxtaposent un début de roman et l’évocation nébuleuse d’une existence de créateur. Et puis il y avait eu en 1976 Télex n.1, deuxième texte, longtemps maintenu dans l’ombre de son illustre prédécesseur. Deuxième texte mal-aimé également, que son auteur n’hésitait pas à renier publiquement — et qui, des années durant, n’avait pas été réimprimé. Télex n.1, on ne pouvait plus le trouver nulle part, ou alors dans certaines librairies qui, disait-on sur Internet, en avaient encore quelques exemplaires d’occasion.

Comme Rose poussièreTélex n.1 avait continué de vivre sa vie, de manière secrète et quelque peu mystérieuse. Et avait acquis, par sa rareté même, un parfum de mythe qui n’aurait rien à envier au "Shocking" d’Elsa Schiaparelli.

Dorénavant, Télex n.1 est de nouveau lisible facilement – il vient d’être réédité dans la collection "L’Imaginaire" chez Gallimard, qui démontre à nouveau qu’elle est assurément l’une des plus belles collections dans l’actuel paysage éditorial français.

Qu’est-ce donc que Télex n.1 ? Plusieurs choses : un point de jonction entre l’écriture expérimentale de Rose poussière et les obsessions, déployées de manière plus classique, d’Ingrid Caven et d’Entrée des fantômes ; un jalon dans l’écriture de Jean-Jacques Schuhl ; un condensé de ses lieux ; enfin, un long poème en prose hypnotique où les images se reflètent les unes dans les autres au sein d’un grand vertige.

Télex n.1 est un condensé des lieux schuhliens : un grand hôtel, le Ritz. Plus précisément : la chambre d’hôtel, ce lieu à mi-chemin entre l’intimité et la distance, entre le familier et l’impersonnel — lieu de prédilection pour un auteur aussi attentif aux surfaces. Superficiel. Les existences de chambre d’hôtel se superposent — l’une recouvre l’autre, comme dans un palimpseste l’ancienne ligne est remplacée par la nouvelle. Seulement, quelque chose est toujours lisible, en transparence — comme est visible une page de journal en transparence d’une autre. Les chambres d’hôtel, le papier journal, deux motifs capitaux de Télex n.1. L’hôtel avec ses fantômes, ses chuchotements d’existence, le journal avec son chaos organisé, ses photos qui se côtoient comme au hasard, Twiggy se retrouvant bien malgré elle en compagnie du Pape.

Des chambres du Ritz, Twiggy, Coco Chanel… on retrouve — ou plutôt, on découvre à nouveau — les figures chères de Schuhl. "Figures", et non "personnages". Extériorité — et non intériorité. Surface — et non gouffre. Horizontalité — et non plus verticalité, profondeur.

"Figures" — comme on trouverait des contours d’un bas-relief sous le sable. Comme un dessin, une esquisse, mais surtout "figures", comme une image sur de la pellicule. Qu’elle soit inscrite en relief sur une frise ou une image sur du film — les figures sont toujours inscrites sur une surface. Le texte de Schuhl n’élabore pas une intrigue. Cela ne veut pas dire qu’il ne s’y passe rien, qu’aucun mouvement n’est à l’oeuvre dans Télex n.1. La grande réussite de ce texte est de créer de l’énergie dans une succession de scènes apparemment fixes — données tel quel, brouillées, incomplètes. Seulement, quelque chose est à l’oeuvre.

Alors, donner un résumé de Télex n.1 ? On ne pourrait s’y risquer. Ce que l’on pourrait dire, c’est qu’il s’agit de scènes dans différentes chambres du Ritz. On n’aurait rien dit. Qu’il s’agit d’une méditation sur la nature des images. On ne dirait rien de plus. Une tentative de capter le mystère inhérent à toute image. Ce serait déjà plus juste, mais encore imprécis.

Exemple : le ruban du téléscripteur se déroule au fur et à mesure qu’il s’écrit, les cliquetis de la machine résonnent, et peu à peu, les feuilles s’amassent en bandelettes, bandelettes qui deviennent, à la faveur d’une juxtaposition poétique, les bandelettes de gaze masquant un visage qui émergerait de ses opérations chirurgicales — comme émerge, finalement, toute image en noir et blanc de sa feuille de papier, avec son aura bizarre, hybride, comme un fantôme. Rappelons le titre du dernier ouvrage publié par Schuhl : Entrée des fantômes.

"Je pars de l’idée que nous agissons constamment sur un fond d’images – que nous les ayons vues ou non." (p. 17)

Ces images, ce "fond d’images" ce sont les fantômes qui nous font agir. Ce sont les fantômes qui font sourire un travesti comme sourirait Rita Hayworth, ce sont les fantômes vers qui nous faisons signe quand nous agissons, et qui aiment à se superposer à nous, sans même, parfois, que nous en ayons conscience. Schuhl ne dit pas : "nous agissons constamment sur un arrière-plan d’images". Il dit : un "fond" d’images. Une profondeur. Une sorte de chute vertigineuse. Télex n.1 n’a qu’un seul but : d’une situation originelle, creuser, par le jeu des évocations, du collage, de la juxtaposition étonnante, ce fond d’images auquel une scène fait appel. En un mot : approfondir la superficialité par le biais de la superficialité. Faire jouer l’image avec d’autres images. Ne pas recourir à autre chose que la surface, pour montrer la profondeur de la surface. C’est ainsi que Schuhl évacue toute psychologie, tout art traditionnel du roman, pour livrer en 1976 un texte nouveau, qui nous parvient aujourd’hui toujours aussi neuf, toujours aussi stimulant.

Faire ce choix, c’est renoncer volontairement au discours plein, au discours totalisant et à la croyance, que l’on pourrait trouver naïve, du pouvoir absolument fondateur de la fiction : "le contraire d’une prose oratoire, d’un discours plein, mais plutôt un texte avec des vides, un texte creux comme les papyrus assyriens, les bouts de phrases, bouts de mots sur des pierres, mots rongés par le temps." (p. 22)

On pourrait dire également : une écriture spectrale, qui ne retient rien mais accueille, prodiguant assez de liberté pour laisser passer quelques silhouettes d’anges mineurs. Les laisser dans l’ombre, comme en négatif, les laisser dans leurs contours, en évoquant sans trop de précisions leur physionomie. Après tout, "c’est le costume qui compte" (p. 26), le corps qui le remplit est peut-être celui de l’homme invisible, et les accessoires, les objets, prennent le relai pour constituer ce long poème de la vie moderne. Et deviennent les reliques d’une époque qui les aura traversés comme les auront portés, manipulés, construits, les corps humains derrière eux et qui demeurent dans le mystère et leur "opacité funéraire" de papier journal. Pour arriver à ce retournement d’une expression bien connue : "Elle a des formes qui mettent merveilleusement en valeur ses vêtements." (p. 47)

Nul n’aura mieux, dans un "livre cousu de fil blanc" (p. 70) mis en évidence la beauté de la nuit, de la vie moderne, la beauté qu’il y a, en tournant le bouton d’un poste de radio, à ne pas choisir un canal, et dans la nuit, laisser venir à soi les bruits du monde, incohérents, soudés par le biais de la technologie, rapiécés les uns aux autres, une musique cubaine succédant à un discours chinois, un bulletin d’informations à un concerto classique. Nul n’aura mieux, derrière les films de nos plus grandes actrices, derrière les clichés de nos mannequins les plus magnétiques, laissé affleurer ce qui nous plait en elles : qu’elles sont un appel vers des scènes plus hautes, plus profondes, plus enfouies, qu’elles sont les avatars de scènes déjà jouées, qu’elles sont, en définitive, des manifestations concrètes du mythe. Et comme Schuhl l’écrit si bien : "peut-être les mythes – fût-ce un rire ou un porte-cigarette – ne sont-ils là que pour nous inviter à ne pas être nous-mêmes et à nous diviser à l’infini ?" (p. 15)

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