Bolivie. La vice-reine Bartolina, générale en jupe

Elle aurait pu ne pas éprouver le besoin de se rebeller. Elle était née en 1750, un jour du mois d’août, dans une petite commune de l’actuel département bolivien de La Paz. Avec ses parents, elle parcourait villages et hameaux pour vendre des tissus de laine...

Mais c’est dans les mines et les campagnes que leur clientèle était la plus importante : ils y vendaient des feuilles de coca, considérées comme sacrées par les indiens qui en avaient besoin pour atténuer la faim et la fatigue. Bartolina et ses parents gagnaient peu, car ils devaient reverser un lourd impôt, surtout aux prêtres, sur la feuille de coca. Faire du commerce évita à Bartolina Sisa de se retrouver parmi les serviteurs des seigneurs féodaux, des chefs militaires ou des curés.

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C’est ainsi que, lorsque Bartolina se déplaçait, achetait et vendait, elle fut témoin de l’état de misère et d’humiliation dans lequel se trouvait la presque totalité de ses frères de race. Elle n’avait pas vingt ans lorsqu’elle s’émancipa et quitta ses parents. Un fait extraordinairement surprenant, car elle était très jeune et célibataire. Bartolina, une femme gaie, svelte, à la peau brune et aux yeux noirs, n’avait pas besoin d’un homme pour survivre économiquement. Il lui fallait seulement trouver sa moitié. Elle la rencontra en la personne de Julian Azapa, commerçant lui aussi, dont elle partagea le lit, les affaires, les rêves et avec lequel elle eut quatre enfants. Auparavant mineur en Oruro, en Bolivie, il avait dû quitter la ville, car les patrons l’auraient tué : il organisait les indigènes pour qu’ils refusent les exténuantes journées de travail et les mauvais traitements. Les nouvelles des soulèvements massifs d’indigènes, de métisses et de créoles pauvres contre le pouvoir colonial injuste parvinrent jusqu’à Bartolina et Julian.

À Potosi, ils étaient menés par Tomas Katari et à Cuzco par Tupac Amaru II. Tous ces événements achevèrent de convaincre le couple qu’ils devaient continuer le mouvement en organisant les leurs. Leur projet était d’assiéger La Paz jusqu’à ce que les royalistes se rendent. Le 13 mars 1781, à la tête de 20 000 hommes et femmes, ils lancèrent les actions militaires. En juin, presque cent mille rebelles les avaient rejoints. Julian fut proclamé Vice-roi de l’Inca, c’est pour cela qu’il adopta Tupac Katari comme nom de guerre. Bartolina, de par ses propres mérites, fut sacrée Vice-reine.

Bartolina était une générale en jupe. Une chef, politique et militaire, qui dirigeait ses troupes selon des méthodes innovantes : en effet, elles disposaient de la supériorité numérique, mais il fallait compenser le manque d’armes à feu. Le chef militaire espagnol comprit que c’était une femme qui se tenait à la tête des forces ennemies les mieux organisées. En mai, il disposa de plus d’hommes et essaya de briser le siège commandé par Bartolina. Il dut se retirer. En juin, les royalistes attaquèrent les troupes de Tupac Katari. Ils réussirent presque à les mettre en déroute, si bien que le vice-roi inca dut ordonner une retraite qui faillit finir en débandade.

Des renforts supplémentaires arrivèrent pour les Espagnols. Ceux-ci apportaient l’expérience acquise dans les guerres contre Tomas Katari et Tupac Amaru. Ils savaient déjà que pour faire la guerre il ne suffisait pas d’avoir des soldats, mais qu’il était aussi important de manipuler le comportement de l’adversaire pour le détruire moralement ou le battre. Ils commencèrent à répandre une rumeur selon laquelle les troupes de Julian étaient presque vaincues. Et que seuls seraient graciés ceux qui aideraient à la capture des « meneurs ». Sans avoir pu vérifier à temps les rumeurs, Bartolina décida le transfert de ses forces vers des zones plus sûres. Trop tard : quelques personnes de sa suite la capturèrent le 2 juillet 1781 et la livrèrent. C’est par la prison et par la mort que ceux-ci furent récompensés, contrairement à ce qui avait été annoncé.

Les Espagnols continuaient à ne pas croire qu’une femme, indienne de surcroît, les avaient affrontés avec une telle intelligence. Dans leur culture patriarcale et machiste, celle-là même qu’ils avaient imposée depuis 1492, la femme devait se contenter de servir. À La Paz, Bartolina fut accueillie par des insultes, des crachats et des pierres. Dans les cachots, on la tortura et on la viola pour la punir d’avoir humilié le pouvoir ; puis pour lui soutirer des informations sur l’insurrection. Ils n’en tirèrent pas un mot. Les Espagnols essayèrent de l’utiliser comme appât pour capturer son mari. Bartolina, cruellement fouettée, fut conduite près de la ligne de siège des indigènes, pour prouver qu’elle était vivante. Julian proposa de l’échanger contre un prêtre capturé, ce qui fut refusé. Alors, il comprit que même s’il se rendait, ils ne la remettraient pas en liberté.

Le siège de La Paz fut de nouveau organisé, mais 7 000 soldats arrivèrent pour le rompre définitivement. Après un mois d’intenses combats, une nouvelle trahison permit d’obtenir ce que les armes ennemies n’avaient pas réussi à obtenir : le 10 novembre, Tupac Katari fut livré. Après quatre jours d’horribles tortures, il fut attaché par les quatre extrémités à quatre chevaux, comme Tupac Amaru II. Mais lui fut écartelé. Bartolina dut assister à la scène. Comme pour Tupac Amaru II, les parties de son corps furent distribuées et exhibées dans plusieurs lieux pour servir d’« avertissement aux indiens rebelles ».

La sentence disait : « Ni le roi, ni l’État n’admettent qu’il reste semence, ou race de celui-ci ou de Tupac Amaru et Tupac Katari à cause du grand bruit et de l’impression que cet homme maudit a fait parmi les naturels… » Par la suite, de nombreuses voix indigènes se mirent à répéter les dernières paroles de Tupac Katari : « Je meurs aujourd’hui, mais je reviendrai et je serai des millions…! »

Des siècles plus tard, l’Irlandais Ben Kane s’est approprié cette phrase pour la mettre dans la bouche de son héros, le gladiateur Spartacus.

Après presque un an de détention et de souffrances quotidiennes, car les Espagnols cherchaient toujours à lui faire livrer les siens, le matin du 5 septembre 1782, la guerrière et vice-reine indienne fut exécutée. On lui lia les bras, l'attacha par le cou à la queue d’un cheval. Pendant qu’elle était traînée de la caserne jusqu’à la Plaza Mayor, un crieur lisait la sentence au son des tambours. Puis, son corps nu et disloqué fut placé sur un âne que l’on fit défiler. On dépeça le corps et les morceaux furent emportés et exposés « là où se trouvait son campement et où elle présidait ses assemblées séditieuses […] afin de servir d’avertissement public ». L’une de ses jambes fut envoyée dans une commune qui fait aujourd’hui partie du Pérou. Les Espagnols se devaient de la tuer ainsi car, comme disait la sentence contre son époux et celle contre Tupac Amaru II : « Sinon, il demeurerait un perpétuel ferment… » Et il en demeura bien un.

Lors de la Deuxième Rencontre d’Organisations et de Mouvements d’Amérique, qui s’est tenue le 5 septembre 1983 à Tiwanaku en Bolivie, fut institué le Jour International de la Femme indigène, en l’honneur de l’héroïne Bartolina.

 

* Ce texte fait partie du livre Latines, belles et rebelles, Editions le Temps des Cerises. Paris, mars 2015. 200 Pages, 15 euros.

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