Opinion d’un soignant. Chapitre trois

J’ai envie de vomir. Écœuré, je suis écœuré... je suis las.

Je suis écœuré par ces politiques qui disent nous diriger, alors qu’ils ne sont même pas capables de réagir rapidement à un problème. Je suis écœuré par ses « scientifiques » qui ne voient qu’un aspect du problème. Je suis écœuré par mes condisciples qui colportent des opinions de réseaux sociaux sans la moindre analyse critique. Je suis écœuré par mes concitoyens qui pensent qu’une vérité scientifique est établie par un sondage populaire.Je suis écœuré au-delà de tout ce que l’on peut imaginer. Déjà dans les années 2000 j’ai été suffisamment écœuré par le népotisme de la recherche scientifique pour abandonner mon poste de chercheur.

Docteur ès sciences en immunologie, titulaire d’un CES de pharmacologie clinique et pharmacocinétique, maitre es sciences en biochimie, sur les listes d’aptitude aux fonctions de maître de conférences des universités, j’ai été heurté de plein fouet par le népotisme lorsque j’ai été «dégagé» d’un poste de maitre de conférences pour laisser la place à un petit marquis bien en cour.

C’est à la suite de cela que je me suis reconverti vers ce que je croyais être plus simple à vivre, un poste plus humble, mais à mes yeux très important, d’infirmier.

Bien sûr fusionnant mes connaissances infirmières avec mes connaissances passées ,j’ai, à de nombreuses reprises, été surpris par des différences "ponctuelles" dans le discours médical et la démarche scientifique. Aujourd’hui avec le covid 19 je repasse par une phase d’écœurement de plus grande intensité.

La première question que nous aurions dû tous nous poser c’est  qu’est-ce qu’une épidémie ? Et pour simplifier je dirais simplement que c’est la transmission d’un agent pathogène au sein d’une population. Apparaît alors plusieurs axes pour lutter contre une épidémie. Le premier, et le plus évident, c’est la nature de l’agent pathogène. Le second, peut-être moins évident, c’est comment il se transmet. La troisième, présente en filigrane, c’est la dangerosité de l’agent pathogène. Le quatrième, beaucoup moins évident, c’est la caractérisation des individus atteints. Enfin et pas toujours bien compris, son origine

Le premier axe, la nature du pathogène, se comprend facilement. On ne lutte pas de la façon, avec les mêmes médicaments, contre une bactérie, un champignons, un virus. Ainsi, malgré les phénomènes de résistance, nous avons à notre disposition de nombreux antibiotiques pour lutter contre les bactéries. Si nous avons quelques classes des médicaments contre les champignons, pour l’instant ils restent efficaces dans la majorité des infections, comme la teigne ou l’aspergillose. Pour les virus nous sommes assez pauvres en médicaments efficaces, mais si nous avons la chance qu’il soit déjà connu, nous avons la vaccination. Pour ces trois pathogènes biologiques il existe de nombreux produits biocides pour les surfaces inertes.

Pour les modalités de transmission il existe trois grands modes, qui peuvent se recouper pour un agent. Soit il se transmet par contact, d’individu à individu, individu à surfaces inertes et de surfaces inertes à individu. Soit il se transmet par l’air. Dans l’air on a deux grands modes de transmission, le pflüge ou gouttelettes, et l’aérosol.Suivant son mode de contamination il est possible de mettre en œuvre des mesures de protections appropriées , protection contact, gouttelettes ou air.

La dangerosité d’un pathogène dépend de deux facteurs : sa virulence, et sa contagiosité. Si le pathogène est extrêmement virulent il va rapidement tuer tous les hôtes et ne pouvoir se reproduire. Évidemment s’il est peu virulent il ne tuera pas grand monde mais alors ses hôtes vont développer une immunité de groupe et ne pourra pas non plus se reproduire. On comprend bien de la même façon l’incidence que peut avoir sa contagiosité.

La caractérisation des individus atteints rejoint la notion de virulence, mais va mettre en évidence l’existence de groupes d’individus présentant des symptômes graves, et d’autres groupes ne présentant pas les mêmes symptômes. On peut également mettre dans ce point la notion de densité de la population.

Ce que je viens de vous dire ce sont des souvenirs de mes premières années de fac et c’est très grossièrement ce que j’ai retenu. Cet enseignement date d’avant l’épidémie du HIV, soit près de 40 ans.

Pour le cas l’épidémie actuelle nous sommes face à un virus qui se transmet essentiellement par les gouttelettes (et vraisemblablement aussi par des aérosols), extrêmement contagieux, et d’une létalité relativement peu élevée. Pour ce dernier point je rappellerai que des virus comme Ebola, Marburg vont tuer entre 30 et 90 pour cent des personnes infectées, alors que le Sars-Co-V-2 a une létalité estimée entre 0,5 et 3 %.

Alors pourquoi aujourd’hui je suis las ? C’est d’entendre une ancienne ministre de la santé dire que cette épidémie n’était pas prévisible, c’est entendre le président de la république se gausser de ceux qui prédisent ces événements après qu’il se soient produits. Alors oui cette épidémie là nous ne la connaissions pas mais si nous avions tenu compte de ce que je viens de décrire il leur était facile d’imaginer une politique pour contrecarrer cette épidémie.

J’avais pour habitude de dire à mes étudiants : « quand on n’a un marteau dans la tête tous les problèmes sont des clous », je ne sais plus d’où je tenais cette phrase mais elle me permettait de mettre en garde les étudiants contre les a priori que nous acquérons au cours de nos études. Si vous demandez un médecin son point de vue lors d’une épidémie il va forcément l’orienter en raisonnant « traitement d’un malade » ou « protection du malade ». Et c’est pourquoi le conseil scientifique, ou du moins ce que nous ont dit les ministres, disait au début de l’épidémie que le masque n’est pas nécessaire. En fait, et j’espère ne pas me tromper, c’est que si un masque, hormis FFP2, ne protège pas le porteur de façon efficace contre l’infection, par contre tout moyen de protection, masque chirurgical, masque de soins, masque « alternatif », empêche la propagation du virus. Il fallait tenir compte du fait que lors d’une épidémie il y a un contaminé, et un contaminateur. Le gouvernement français ne s’est penché que sur les potentiels contaminés, et pas sur les contaminateurs, ce qui a donné ce discours, en tenant compte des stocks, que le masque doit être réservé aux soignants. Mais comme il n’y avait pas non plus de FFP2 les soignants étaient censés être protégés par un simple masque chirurgical.....

Revenons sur l’affirmation qu’il n’était pas possible de mettre en place une stratégie face à cette épidémie. À nouveau c’est le marteau dans la tête : nous avons rencontré dans le passé récent de nombreuses épidémies. La plus marquante, pour moi, en taille de propagation c’est bien évidemment celle du HIV. Nous avons vu, ou plutôt nous avons découvert, comment les moyens de transport moderne ont permis la large étendue d’une maladie. Les pathogènes avaient découvert l’avion de façon efficace. Mais d’autres épidémies nous sont tristement connues ; soit géographiquement très localisées comme les rotavirus dans les services de néonatalogie, soit plus disséminées comme la grippe saisonnière. Quels enseignements nos dirigeants ont-ils tiré de ces exemples ?Pas grand-chose, j’en ai peur. Bien sûr un certain nombre de paradigmes changent, ainsi le pouvoir économique du peuple chinois il y a une quinzaine d’années ne facilitait pas le transport aérien rapide de nouvelles espèces ou souches virales, mais aujourd’hui ?

Je redoute déjà la prochaine épidémie. Un temps d’incubation plus long, un mode de transmission différent, une létalité plus importante, et nous entendrons les dirigeants qui seront pouvoir à ce moment-là dire : « nous ne pouvions pas prévoir » ! Bien sûr il est hautement vraisemblable que les autorités chinoises n’ont pas livré toutes les observations qui ont pu être faites au début de l’épidémie, mais lorsque c’est devenu évident fin décembre, pourquoi ne pas avoir immédiatement passé des commandes de masques et de SHA ? Je pense que dans ce retard il faut voir la crainte des décideurs de se retrouver dans la position de Roselyne Bachelot, et se faire reprocher d’avoir paniqué. J’aurais préféré qu’ils paniquent. Je suis quand même surpris que nos ambassades, nos consulats, nos médecins sur place n’ont pas remonté d’informations vers la France. Défaillance de nos systèmes d’information ?

Maïmonide, philosophe du XIIème siècle disait  « la croyance aveugle est l’attribut du sot et la compréhension véritable, la vertu de l’homme avisé ».

Soyons avisés.

Hervé

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