L'Afrique telle que je la vois

Je me rappelle la première fois la que je suis arrivé en Afrique Noire, c’était il y a 30 ans, par le poste frontière d’Assamaka, entre l’Algérie et le Niger. J’avais traversé l’Algérie en autobus. A Tamanrasset, il n’y avait plus de bus, alors j’ai fait de l’auto stop auprès d’un groupe de français qui descendaient au Niger. Je les avais rencontrés au camping de « Tam », ils avaient acheté des vieilles voitures en France et comptaient les revendre en Afrique de l’ouest. 

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André, dit l’Africain, était le chef du groupe et la figure charismatique. C’était un vieux baroudeur qui prétendait connaitre l’Afrique comme sa poche. André roulait à travers le désert sans guide, ni GPS, ni téléphone (inexistants à l’époque), juste avec la célèbre carte Michelin au 1 millionième qui couvrait toute l’Afrique de l’ouest. Une journée de route vous faisait avancer d’à peine quelques  centimètres sur la carte. Et encore, si tout allait bien… 

Sa technique consistait à aller vers le sud, en essayant de suivre les bonnes traces, c’est à dire les plus nombreuses et les plus fraiches. Mais André était plus une grande gueule qu’un fin connaisseur du désert. J’ai compris assez vite qu’ils m‘avaient embarqué pour pousser leurs voitures quand ils s’ensableraient, ce qui n’a pas manqué d’arriver dans les dunes de Laoni. On a mis trois jours à traverser ce cordon dunaire de 50 km de large. Evidemment, personne n’avait de plaques de désensablement, ni de pelle. Il fallait à chaque fois enlever le sable à la main sous la voiture, pousser de toutes ses forces pour faire quelques mètres, puis recommencer. C‘était une magnifique expérience.

Au bivouac, André nous berçait d’anecdotes africaines, mettant en scène la plupart du temps, des policiers, des douaniers, et des commerçants malhonnêtes. Mais, il s’en sortait toujours, nous laissait-il entendre, grâce à son humour universel et à sa connaissance profonde de la mentalité africaine. Puis on s’endormait à même le sable, sous les étoiles du Sahara, avec une insouciance difficilement concevable de nos jours dans une situation similaire. Un monde merveilleux, étrange, inquiétant nous attendait : l’Afrique Noire. 

Depuis longtemps, L’Afrique était un fantasme pour nous tous, jeunes européens. Je ne sais pas quand ni comment il était né. Une exposition, un reportage, une musique sur les ondes, des images du Paris-Dakar, les récits de René Caillé ou d’Amadou Hampaté Ba…? Qu’importe ! L’Afrique nous faisait rêver, l’Afrique nous fascinait. C’était notre part de rêve.

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Arrivés au poste frontière d’Assamaka, les agents frontaliers furent à la hauteur de la réputation que leur avait faite André. Même si le tutoiement et la plaisanterie étaient de mise, ils nous inquiétaient beaucoup. Après une demi-journée en leur compagnie, nous fûmes très soulagés quand ils nous ont finalement laissé passer. Ca y était ! Nous étions en Afrique Noire ! Le soir même, nous arrivâmes à Arlit, la première ville nigérienne. Là encore, je ne fus pas déçu. Ici rien n’était comme en France. Dans la rue, ou plutôt l’espace public, car il n’y avait pas vraiment de rues, on vous interpellait en permanence, pour un oui ou pour un non, pour faire connaissance, pour faire des affaires, pour jouer de votre naïveté. J’avais l’ impression que tout relevait du hasard ou de l’exubérance. J’ai su à ce moment-là ce que j’étais venu chercher en Afrique : un monde entièrement différent du mien. Et j’espérais secrètement qu’il ne lui ressemblerait jamais.

Bon dieu quel accueil ! Quel sens du contact ! Quelle chaleur humaine ! Au moins égale à celle de l’air ambiant ! Même le plus insignifiant d’entre nous était l’objet de toutes les curiosités et de toutes les convoitises. Nous étions couverts de poussière, mal rasés, avec trois sous en poche, une vraie bande de branquignols, mais les africains nous accueillaient comme des stars.

Pourquoi ? Pour notre argent ? Pour se divertir ? Parce qu’ici la vie est faite de rencontres ?

Je crois tout simplement que les africains aussi fantasmaient sur nous. Pour eux, les blancs étaient un mystère. Par exemple ils avaient inventé la voiture, mais ils ne savaient pas la réparer aussi bien qu’eux. « Le blanc est intelligent, mais il n’est pas malin. » disaient-ils. Ils voyaient l’Europe comme un Eldorado pour qui sait se débrouiller. Et vu comment ils  parvenaient à mener en bateau les européens qu’ils croisaient, ils ne pouvaient douter une seule seconde du succès qu’ils auraient là-bas.

Chacun voyait le continent d’en face avec des étoiles dans les yeux. Cette curiosité et cette admiration réciproque, c’était ça le vrai miracle de l’humanité. Je m’en rends compte à présent qu’il s’évanouit. Car tout est différent maintenant. On ne rêve plus de l ‘Afrique comme avant. Pourtant, ni eux, ni nous, n’avons beaucoup changé.

« C’est le monde qui a changé », me dit-on, « la réalité n’est plus la même ». 

« Certes, mais comment s’est créée et s’est imposée cette ‘réalité’ ? », me dis-je.

Une telle aventure en Afrique, aussi peu préparée, est devenue inconcevable de nos jours. Des personnes abreuvées d’informations, mais n’ayant jamais mis un pied en Afrique tenteraient, avec les meilleures intentions du monde, de vous dissuader d’y aller: « N’as-tu pas écouté les infos ? Entendu parler des prises d’otages à l’Est ? De la rébellion au Nord ? Du coup d’état au Sud ? D’ébola à l’Ouest? Etc, etc…

Les technologies de communication ont tellement évolué en 30 ans que nous sommes passés de l’écoute ou la lecture d’un journal quotidien à un déluge permanent de nouvelles. Souvent, la même information est répétée en boucle par une multitude de médias. Il est difficile dans cette cacophonie de se faire sa propre opinion.

Finis les reportages à la Kapuscinski où le reporter en appelait à notre sensibilité et à notre réflexion pour interpréter ce qu’il avait observé. Autrefois le journaliste nous interpellait, à présent il nous mitraille.  

Ainsi la répétition quotidienne d’une information univoque, est parvenue à modifier profondément notre perception de l’Afrique.  Autrefois, espace de rêves, de défis et d’aventures, elle a inspiré parmi nos plus beaux récits, du délicieux « Un homme sans l’Occident » de Diego Brosset, au « Petit Prince » de Saint Exupéry, l’Afrique est devenu à nos yeux une « no go zone », synonyme de prises d’otages, de misère ou d’épidémies dévastatrices..

En France par exemple, quotidiennement et pendant des années, le présentateur du journal télévisé, nous informait, la larme à l’oeil (Patrick Poivre d’Arvor le faisait très bien), que des otages français étaient détenus au Sahel par des terroristes djihadistes.  

Aucune explication, pas le moindre élément de réflexion n’étaient fournis aux téléspectateurs. On jouait sur l’émotion, c’est tout. Mais cela a suffi à éradiquer le tourisme dans toute la zone sahélo-saharienne. 

-« Pourquoi une telle insistance ? me demandais je.

-« Parce que l’Afrique fascine. » dira un journaliste…

L’anecdote la plus symptomatique du changement de regard que nous avons sur l’Afrique est sorti de la bouche de Nicolas Sarkozy lors de son discours à Dakar en 2007 « L’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire. » En populiste instinctif, il sentait que les français partageraient cette impression, noyés comme lui sous le même flot d’informations.

Le tollé est venu d’Afrique. Car bien évidemment, les Africains n’ont pas du tout la même vision des choses. Bon dieu ! Faut-il vraiment dire de telles évidences ? Qu’en Afrique, n’importe quel enfant, scolarisé ou non, en aurait autant à raconter sur son histoire, qu’un enfant d’Europe ou d’ailleurs ? Que l’Afrique n’est pas un continent plus dangereux que les autres ? Que l’Afrique n’est pas en retard ? Car tout dépend où on va..

D’ailleurs, à ce sujet, une autre des conséquences de notre vision de plus en plus simpliste de l’Afrique, est l’engouement qu’elle suscite chez nous pour l’aide au développement. De tout l’Occident, accourent des diplômés en herbe et des « experts », pour apporter des solutions à l’Afrique. Or, à l’heure où le mode de vie des pays développés pose question, donner des leçons de développement durable à un village africain aux traditions ancestrales, relève du dérangement mental pure et simple. 

Ah ! Mais je ne vous ai pas encore raconté la suite de mon aventure africaine ? Après plusieurs voyages en Afrique de l’Ouest, j’ai fini par m’installer au Mali où je vis et travaille depuis 25 ans. Durant toute cette période, je pense que ce qui m’a fait courir les plus grands dangers en tant que français résidant au Sahel sont les versements de rançons par nos Etats pour la libération des otages et l’hyper médiatisation des actes de terrorismes par nos journaux (merci Patrick Poivre D’Arvor !). Car sans cela, ni l’un ni l’autre n’aurait existé.

Connectés 24h sur 24, nous recevons un flot permanent d’informations que nous n’avons pas le temps de filtrer, ni d’analyser. A notre insu, ces informations nous donnent une perception du monde bébête, caricaturale, manichéenne et nous conduisent à des comportements idiots et dangereux. En définitive, à partir d’un certain seuil, plus on est informé et moins on comprend. Au stade ou nous en sommes, je crains que si l’on ne parvient à se boucher les oreilles, un nouveau danger menace l’humanité : l’abrutissement total de l’espèce !

Homo Connectus ! Souviens toi qu’enfant, tu n‘écoutais pas les infos, car elles perturbaient tes rêves. Tu écoutais seulement les histoires, et tu avais bien raison. C’est ton imagination qui concevait le monde. Adulte, pars courir le monde si tu veux le connaitre. Aujourd’hui comme hier, l’aventure t’attend.

 

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