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Billet de blog 29 déc. 2022

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La réforme

Une réforme est systématiquement « nécessaire ». La réforme est par nature « impopulaire ». La réforme est toujours « urgente » et « on a trop attendu pour la mener » . Recette : comment expliquer médiatiquement la nécessité d'une réforme.

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Le mois de janvier 2023 devrait voir une nouvelle offensive du pouvoir pour imposer une indispensable mise en place de nouvelles réformes (retraites, chômage...), dont on pourra observer qu'elles n'impactent que les classes populaires.

Voici, sur ce sujet, un extrait du livre de Selim Derkaoui et Nicolas Framont La guerre des mots (Editions Le passager clandestin - oct. 2020), que je trouve particulièrement pertinent.

Réforme : Terme bourgeois et médiatique utilisé pour désigner une loi ou un décret, ou tout ensemble de mesures politiques modifiant une partie du modèle social, du fonctionnement des services publics ou des rapports de pouvoir au travail en faveur des entreprises privées et de leurs actionnaires. « Il faut avoir le courage politique de réformer le pays », « la réforme des retraites est indispensable, on a trop attendu pour la faire ».

Attention, petit piège : selon le Larousse, la définition de réforme est « changement de caractère profond, radical apporté à quelque chose, en particulier à une institution, et visant à améliorer son fonctionnement » -le terme bourgeois "réforme" désigne au contraire une dégradation du fonctionnement, du moins en terme de justice sociale.

Une réforme est systématiquement « nécessaire » : le politique bourgeois ne la souhaite pas par plaisir – au contraire, il est généralement d'accord pour dire que la réforme sera douloureuse et qu'elle suscitera des craintes légitimes- mais bien par nécessité : telle évolution de courbe montre qu'on n'a plus le choix, qu'il faut par exemple « réformer l'assurance chômage en réduisant l'indemnisation et en incitant au retour à l'emploi » (comprendre : foutre la pression sur les glandus) pour « sauver l'assurance chômage de ses déficits ».

Bien entendu, pour que la réforme soit « nécessaire » aux yeux de tous, dont les journalistes, il faut que l'institution visée soit dans un sale état : un service public laissé à l'abandon, par exemple le réseau ferré mal entretenu de la SNCF, donnera plus facilement envie de le privatiser. Les Anglo-Saxons appellent cette stratégie "Starving the beast" ("affamer la bête").

On peut aussi créer de la dette pour placer l'institution en déficit et s'en alarmer : par exemple en ne luttant pas contre la fraude aux cotisations patronales pour laisser l'assurance chômage dans la mouise... Fraude estimée tout de même entre 6 et 20 milliards d'euros par an selon la Cour des Comptes.

La réforme est par nature « impopulaire » bien que nécessaire : elle risque de provoquer manifestations, pétitions et grèves, c'est dans sa nature. C'est d'ailleurs pourquoi le politique qui a « le courage » de réformer ne se laissera pas intimider par la plèbe.

La réforme est toujours « urgente » et « on a trop attendu pour la mener » : cela fait trente ans que les gouvernements successifs font des « réformes », et pourtant c'est toujours comme s'il n'y en avait jamais eu, comme si le gouvernement d'avant s'était couché face aux forces sombres et puissantes du conservatisme. Pourtant, ce n'est pas arrivé depuis... 2006, quand le mouvement social contre le CPE, "réforme" de précarisation du droit du travail, a fait reculer le gouvernement de Dominique de Villepin.

Recette pour « faire passer une réforme » :

1. « Organiser une grande consultation » : votre réforme est déjà dans les tuyaux mais ça coûte quoi d'organiser un grand raout avec les « partenaires sociaux » et « la société civile » ? Bonus : vous pouvez déjà diviser les opposants entre « ouverts au dialogue » (la CFDT) ou « arc-boutés sur leurs acquis » (la CGT).

2. Gérer les opposants en les traitants d'archaïques, de conservateurs et de résistants au changement. D'ailleurs, « ce n'est pas la rue qui décide » et « la violence est inadmissible » (et non, augmenter la misère des gens ce n'est pas violent enfin).

3. Après avoir réprimé à coups de LBD et de lacrymo, reconnaissez en prime time que « la méthode n'était peut-être pas adéquate ». Dites que vous auriez dû « davantage expliquer » et qu'à l'avenir il faudra « faire preuve de pédagogie ». Après avoir traité la foule comme du bétail, traitez-la comme un gosse.

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