Encore un 1er décembre sans capote!

Ces dernières années le safer sex est le grand absent de la lutte contre le sida. Pourquoi les responsables de la prévention s’obstinent-ils à ne pas relancer sa promotion ?

La messe de la Saint Sida du 1er décembre est finie. Le slogan alléchant du moment est : bientôt la fin du sida ! Mais avez-vous remarqué quel était le grand absent de toute cette communication ? Comment expliquez vous que plus personne ne parle de l’outil de prévention le plus connu, le plus facile d’accès et d’usage, le plus économique ? Le préservatif a disparu des campagnes d’information et de prévention[i].

On a donc entendu sur tous les médias, toujours les mêmes personnes (à qui on ne demande jamais d’annoncer leurs conflits d’intérêts[ii]), vanter notamment la PrEP, et évoquer les grandes difficultés de certains gays à supporter la capote, ou la mystérieuse contamination massive des migrants d’Afrique noire…

Ces grands professionnels de la lutte contre le sida, qui n’ont depuis longtemps plus rien à voir avec les activistes d’antan célébrés dans le film 120 battements[iii], semblent atteints d’une sorte de capotephobie, ou du moins d’un grand scepticisme sur les vertus du préservatif. À les entendre, celui-ci « ne convient pas à tout le monde », « n’est de toute façon pas efficace à 100 % », « est impossible à maintenir sur le long terme », « peut être difficile à imposer à son partenaire »…

Souligner les limites du préservatif est louable, constater qu’effectivement il y a eu depuis l’arrivée des trithérapies un relâchement de son usage et même un mouvement culturel contre (le bareback), ne peut en aucun cas justifier l’abandon des campagnes d’incitation à son usage.

Pourquoi encore cette année une énième campagne de santé Publique France en faveur du dépistage et rien sur la capote ? Pourquoi l’ANRS lance-t-elle un nouvel essai couteux sur la PrEP (PREVENIR) alors qu’on nous rappelle régulièrement que l’efficacité de la PrEP a déjà été démontrée par de nombreux essais dans le monde et qu’il n’y a donc plus lieu d’en discuter le bienfondé ? On aurait pu lancer d’autres études, sur l’usage du préservatif ou sur le pourquoi du succès de la prévention sur certains gays, qui au fil des ans restent séronégatifs tout en ayant une sexualité multi partenariale.

Non, les sidacrates s’obstinent, d’année en année, ils n’écoutent pas les faits, mais appliquent leur programme de médicalisation de la sexualité. Ils pensent qu’en plaçant sous contrôle médical les « groupes vulnérables » ils parviendront à éradiquer la maladie. Une meilleure connaissance des publics auxquels ils veulent s’adresser pourrait leur faire redécouvrir les vertus de la prévention traditionnelle.

Parmi les hommes qui ont du sexe avec d’autres hommes (HSH[iv]), il y a des profils bien différents. Le plus connu est celui du gay que l’on nommera « communautaire », il s’affirme gay et évolue dans le circuit gay (établissements, presse, sites internet…). Celui là est bien informé sur le sida et les autres IST, il se dépiste déjà régulièrement, utilise encore massivement la capote, mais plus systématiquement, et certains de ces gays (pas tous, et pas tout le temps dans leur vie) adoptent une culture sexuelle qui leur fait prendre beaucoup de risques. Notons que dans ce groupe des gays communautaires, les séropos sont nombreux, entre 15 et 20 %. Donc l’outil PrEP, tant mis en avant, ne va concerner que les séronégatifs, et parmi eux uniquement ceux qui prennent beaucoup de risques : et ils ne seront protégés que du VIH, pas des autres IST. On voit donc bien que pour ces gays, ni le dépistage, ni la PrEP ne peuvent les dispenser totalement du safer sex, à moins qu’ils adoptent tous une sexualité strictement monogame.

Parmi les HSH il y des « non gays » qui sont beaucoup moins identifiables : il s’agit d’hommes qui ont des pratiques homosexuelles sans s’identifier comme homosexuels, ni même bisexuels, encore moins gays ! Ils saisissent l’opportunité d’accéder à du sexe en côtoyant d’autres hommes, très discrètement, dans des espaces publics, en pleine nature, ou grâce aux applications de rencontre sur les smartphones. Certains côtoient les travestis ou les femmes trans, ce qui les conforte dans leur identité d’hétérosexuels. Il est probable que ce soit dans cette population que l’on trouve le plus de séropos qui s’ignorent. Comment mettrons-nous sous contrôle médical ces hommes ? La PrEP va-t-elle être un outil approprié pour un conducteur d’Uber qui s’offre entre deux courses nocturnes un arrêt sexe rapide chez un mec travesti ? Quant au père de famille qui va discrètement s’offrir un plaisir homosexuel avant de rentrer au domicile conjugal, dans un sauna gay ou sur un parking d’autoroute, espérons qu’il ait gardé le réflexe capote, car on imagine mal qu’il puisse prendre tous les jours un comprimé de PrEP devant son épouse.

Les migrants constituent le deuxième groupe de personnes après les HSH dont il faut se préoccuper. Et nos obsédés de la PrEP cogitent dans les nombreux congrès et autres réunions de l’entre soi auxquels ils participent régulièrement : comment faire prendre la PrEP aux migrants ? Comment réussir dans l’essai ANRS PREVENIR qui doit trouver 3000 participant en Île de France, à intégrer des femmes migrantes (alors qu’on a déjà tant de mal à intégrer des gays !) ?

Connaissent-ils la réalité et la vie des migrants sans papier ? Par exemple donner la PrEP à un demandeur d’asile gay qui vit tant bien que mal dans un hôtel ou un centre d’hébergement, qui se nourrit à la soupe populaire, se transbahute toute la journée entre tel local associatif, telle cantine, tel lieu où il pourra trouver du wifi gratuit et qui s’inquiétera de ne pas avoir pu prendre une douche depuis deux jours ? En début de nuit il sera pourchassé par les gardiens des parcs de la Mairie de Paris (sans sida[v]), au petit matin s’il a trouvé refuge dans un campement dans la rue, il sera embarqué par la police, et devant l’inspecteur de l’OFPRA (organisme chargé de lui accorder ou pas le statut de réfugié) il devra prouver qu’il est bien gay en ayant à expliquer s’il est passif ou actif.

Le « Paris sans sida », que l’on vante avec de belles affiches sur les murs de la capitale, a l’ambition de donner la PrEP aux migrants, ce qui représente un coût de suivi médical à peu près équivalent à un RSA, alors que l’on installe ces migrants dans la précarité en leur refusant des papiers. Cherchez l’erreur !

Voilà donc le souci actuel de la lutte contre le sida : en voulant à tout prix promouvoir les outils de prévention biomédicaux, on délaisse la base de la prévention qui est le safer sex. Tout cela parce que l’on estime qu’il est trop difficile d’agir sur les comportements sexuels. Les plus extrémistes de cette idéologie rejettent l’idée même de safer sex qu’ils considèrent comme une entrave insupportable à leur liberté sexuelle[vi]. Mais en matière de prévention il ne faut pas idéologiser, il faut être pragmatique : l’adoption de pratiques à moindre risques, et en premier lieu l’usage du préservatif, ont fait leur preuve. L’apparition de nouveaux outils ne doit pas se faire au détriment des plus anciens[vii].

Comme dans la prévention routière, il faut sans cesse rappeler les bons usages, inciter à les adopter. Cesser la communication sur le safer sex comme on le fait depuis des années, est une grave erreur. Au contraire, il faut la renouveler, intégrer dans les messages les innovations technologiques concernant les préservatifs, et valoriser systématiquement le bien être ressenti lorsque l’on se protège très simplement et très ostensiblement avec un préservatif !

Pour cela il faudrait que les responsables politiques changent les règles du jeu de la lutte contre le sida : écouter davantage les rares associations non encore subventionnées, arrêter la politique de financement des associations « par projets », instaurer davantage de mobilité dans la sidacratie, et surtout cesser de travailler avec des agences de communication branchées !

 

[i] A notre connaissance, la dernière campagne grand public de Santé publique France en faveur du préservatif date de 2013, et on ne peut pas dire qu’elle était vraiment très sexy : d’affreux virus et bactéries étaient supposés bloqués par un film plastique (http://inpes.santepubliquefrance.fr/30000/actus2013/047-journee-mondiale-sida.asp). Depuis les campagnes qui se succèdent parlent de « prévention combinée » : on tente de populariser un concept très technique et complexe, à savoir l’existence de différents outils de prévention, mais du coup on s’emmêle dans des messages incompréhensibles pour le grand public, ou pire, messages mal interprétés et provocant de l’homophobie ! (Campagne de santé publique France fin 2016 intitulée « Avoir un amant, avec un ami, avec un inconnu, les situations varient, les modes de protection aussi »). La campagne de la Mairie de Paris, « Paris sans sida » est du même genre, au lieu de présenter les outils de prévention, elle expose les différents publics concernés avec des photos de personnes assez caricaturales, d’un gay branché, d’une femme migrante… Pour trouver un mode d’emploi il faut lire un texte tout petit en bas d’affiche.

[ii] Si certains professeurs de médecine spécialistes du sida, habitués des médias, devaient énoncer la liste des laboratoires avec lesquels ils travaillent, le public commencerait à avoir des doutes sur leur apparente objectivité. Dans un autre genre, présenter un salarié d’une association, véritable professionnel, comme un militant n’est pas rigoureusement honnête.

[iii] Les associations de lutte contre le sida se sont professionnalisées, à de rares exceptions près, elles fonctionnent essentiellement avec des salariés. Il s’est constitué une communauté d’acteurs de la lutte contre le sida, et un réseau : s’imbriquent les institutionnels (Santé publique France, ministère de la santé, ANRS…), les professionnels de santé, les laboratoires pharmaceutiques et des journalistes spécialisés. Dans les instances de concertation où se conçoivent les campagnes de prévention les activistes bénévoles sont archis minoritaires, voire souvent absents.

[iv] Abréviation utilisée par les professionnels de la lutte contre le sida qui est comme un « cache sexe » pour parler de pratiques homosexuelles sans pour autant désigner les personnes comme homosexuel ou gay.

[v] Paris sans sida : c’est le grand programme lancé par la Mairie de Paris pour faire face à l’épidémie, dont notamment le financement de consultations PrEP. Un volet « préservatif » avait été annoncé mais il n’a pas encore été mis en application.

[vi] https://blogs.mediapart.fr/herve-latapie/blog/070717/le-mirage-d-une-nouvelle-liberation-sexuelle-prep-en-questions-3

[vii] Dès les débuts de la conception de la PrEP il a été souligné que ses effets bénéfiques seraient contrebalancés négativement si sa mise en place devait accentuer le recul du préservatif.

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