La sexualité gay : le bonheur dans la PrEP ?

Mettre les gays sous traitement médicamenteux, aux frais de la sécurité sociale, pour leur permettre de vivre une sexualité à risques : telle est la nouvelle politique de lutte contre le sida adoptée par le gouvernement français, la mairie de Paris, l’association AIDES et l'Agence nationale de recherche contre le sida (ANRS). Ou Comment se met en place un nouveau scandale sanitaire.

Après la conférence AIDS 2016 à Durban
La sexualité gay : le bonheur dans la PrEP ?


Les échos de la conférence internationale AIDS 2016 qui s’est tenue en juillet à Durban sont étonnants : nous aurions les moyens d’en finir avec le sida, grâce en particulier à ce merveilleux nouvel outil qu’est la PrEP : prophylaxie pré-exposition qui consiste à faire prendre aux séronégatifs un traitement préventif d’anti-rétroviraux, à savoir le Truvada®, commercialisé par les laboratoires Gilead. Et si nous ne parvenons pas à l’éradication du VIH, il faudra s’en prendre aux financeurs qui n’auront pas attribué assez de subventions aux organisations de lutte contre le sida pour appliquer à grande échelle la PrEP. Donc pour les hommes gays, les plus touchés par l’épidémie, il n’y aurait pas d’autre alternative que d’accepter ce nouveau paradigme de la prévention : médicaliser sa sexualité en la plaçant sous la protection des laboratoires pharmaceutiques, et lier son épanouissement sexuel au bon vouloir des comptes de la sécurité sociale. Cette politique, à supposer qu’elle puisse être réellement efficace, est-elle vraiment le bon moyen de préserver les acquis des luttes LGBT en faveur de la liberté sexuelle ?

Comment a-t-on pu faire avaler si facilement ce nouveau dogme, résumé par la formule adoptée par l’association française AIDES « La PrEP pour tous et partout[1] ». D’un outil que l’Agence nationale de recherche sur le sida et les hépatites (ANRS) nous présentait en 2011 comme très ciblé et à manier avec précaution, lors du lancement de l’essai thérapeutique IPERGAY destiné à évaluer son efficacité en prise intermittente, on est passé, à la suite d’une campagne marketing internationale, à l’injonction donnée aux politiques et aux financeurs de généraliser la PrEP, du moins, pour commencer, auprès des gays.

Aujourd’hui plus personne ne formule de réserve sur cette stratégie, ni dans le monde des associations de la lutte contre le sida, ni dans le milieu de la recherche scientifique, encore moins chez les responsables politiques qui valident ces choix. Pourtant la confiance envers la toute-puissance du biomédical en matière de prévention revient dans la pratique à saborder trente ans d’efforts pour agir sur les comportements et faire adopter le safer sex aux personnes les plus à risque.

Les choix d’aujourd’hui doivent être effectués en pleine connaissance de toutes les questions délicates posées par une consommation de médicaments à visée préventive.

 

1) La PrEP va-t-elle encore faire régresser l’usage du préservatif ?

Lorsque tous les moyens financiers et humains sont consacrés à la promotion de la PrEP, et que l’on délaisse ostensiblement la promotion de la culture du safer sex, il est plus que probable que l’usage du préservatif reculera encore. Tous les discours rassurants sur la prévention « combinée » ou « diversifiée », qui expliquent que la PrEP ne doit pas remplacer le préservatif mais devenir un outil « supplémentaire » sont contredits par les expériences en cours : les usagers de la PrEP dans l’essai Ipergay étaient 86 % en juin 2016 à ne plus utiliser le préservatif, ils étaient 77 % dix-huit mois plus tôt[2], et on constate la même chose à San Francisco[3]. La motivation principale des usagers de la PrEP est de s’épargner l’usage du préservatif. Il suffit d’observer les annonces sur les sites et les applications de rencontre : la prise de la PrEP pour un séronégatif, ou similairement le fait d’être en charge virale indétectable pour un séropositif, sont présentés comme la possibilité d’avoir des rapports non protégés par la capote. Incontestablement, le médicament est perçu comme une alternative et non comme un supplément de protection.

Le recul de l’usage du préservatif va mécaniquement contrecarrer les effets positifs du médicament, ne serait-ce que par la reprise de la progression des autres IST. Nous allons être ramenés à la situation de l’avant-sida, lorsque la communauté gay était confrontée à une grave épidémie d’IST et que les médecins sonnaient l’alarme et propageaient leurs conseils de prévention dans la presse gay[4].

À plus long terme, si la PrEP se généralise comme le souhaitent ses promoteurs, que se passera-t-il lorsque, inévitablement, l’observance du traitement se relâchera ? Ou encore lorsque les « PrEPeurs » (comme ils se nomment sur les réseaux sociaux) abandonneront purement et simplement cette protection : comment vont-ils « diversifier » leur prévention ? Pourront-ils retrouver facilement le réflexe capote ?

2) Peut-on minimiser aussi aisément les effets indésirables de la prise d’un traitement préventif à moyen et long terme ?

Sur le groupe de discussion mis en place par AIDES sur Facebook (PrEP’Dial), les salariés de l’association répondent aux questions des premiers usagers de la PrEP, et rejettent systématiquement toutes les interrogations embarrassantes sur les effets indésirables (nausées, fatigue, troubles digestifs, perte de poids…), les contre-indications (insuffisance rénale), les effets possibles à long terme (sur ses reins, son foie, son microbiote intestinal, sa densité osseuse,…).

La santé est devenue un sujet d’actualité grand public : en ouvrant n’importe quel magazine, spécialisé ou non, ou en regardant des documentaires à la télévision, nous sommes mis en garde contre la surconsommation de médicaments. Partout, on nous incite à mieux manger, bio si possible, et à prendre soin de soi. Ces conseils ne concerneraient donc pas les gays ?

Pourtant les séropositifs, eux, savent déjà ce que signifie l’obligation d’observer un traitement lourd et de vivre avec l’angoisse que des complications inattendues surgissent.

Combien de temps sera-t-il possible de présenter la PrEP comme un outil de prévention anodin ?

3) Pourquoi ignorer l’histoire et les fâcheux antécédents de la pharmacopée préventive ?

Cette envie de faire du préventif avec des médicaments curatifs n’est pas nouvelle. On sait ce que cela peut impliquer, surtout avec un usage immodéré : mutations des virus et des bactéries, résistances aux traitements, effets inattendus et graves sur d’autres parties de l’organisme.

Ainsi le précurseur français de la santé sexuelle, le docteur Dominique Lachiver, écrivait en 1982 : « les médications à visée préventives sont elles aussi d’une efficacité relative. Certains de leurs inconvénients peuvent même être plus graves que les maladies elles-mêmes [au moment où il écrit on ne connait pas encore le sida]. De plus, elles risquent de donner à tort une impression de sécurité totale et par là de faire oublier les mesures efficaces[5] ».

Aujourd’hui l’alarme est lancée sur l’abus des antibiothérapies[6]. Le traitement du paludisme dans certaines régions devient problématique car on a épuisé les premières générations de médicaments comme la Nivaquine[7]. Les cas de tuberculose résistante, ou encore les allergies au traitement de la syphilis, sont encore rares mais constituent la hantise des services hospitaliers spécialisés. Faut-il aussi évoquer les scandales sanitaires du passé qui nous ont appris à nous méfier des manœuvres de l’industrie pharmaceutique (Vioxx, Médiator, Deroxat…), mais aussi de la clairvoyance facilement défaillante des autorités sanitaires (hormone de croissance, sang contaminé, vaccin contre la grippe H1N1, …)[8] ?

Il ne s’agit pas de faire preuve de trop de prudence, mais il est inquiétant d’écouter tous ceux qui connaissent bien cette histoire de la pharmacopée : ils appréhendent les suites de cette mise en place tonitruante de la PrEP, mais très peu d’entre eux acceptent de s’exprimer en public à ce sujet. Il est vrai qu’aujourd’hui les promoteurs de cette stratégie prophylactique règnent sur les circuits de financement de la recherche et de la prévention, sans parler des puissantes industries pharmaceutiques qu’il n’est jamais bon de contrarier.

4) Pourquoi les promoteurs de la PrEP font-ils l’impasse sur la question des comportements sexuels des gays ?

Un des grands arguments des partisans de la PrEP est qu’elle « améliore le plaisir et diminue l’angoisse lors de rapports sexuels[9]. » Et cela est présenté comme une réponse aux difficultés que les gays rencontrent dans l’utilisation du préservatif. Ce point de vue est exprimé régulièrement par France Lert, chercheuse épidémiologiste, auteure de nombreux rapports sur la lutte contre le sida en France, chargée de mission par la Mairie de Paris pour définir la politique contre le sida de la ville. Dans le bulletin de santé épidémiologiste en Île-de-France (n°22, décembre 2015), elle analyse ainsi la situation : « la stagnation de la courbe de l’épidémie est due à l’efficacité insuffisante des dispositifs et non aux comportements individuels et collectifs ». Son objectif est donc « d’alléger le poids de la responsabilité pesant sur les individus et les communautés ». En réunion de la commission « Paris sans sida » qu’elle préside, elle a expliqué qu’elle considère la PrEP comme une révolution semblable à l’apparition de la pilule contraceptive. Le médicament semble être perçu comme un outil magique qui va permettre aux gays de s’économiser une réflexion et une analyse de leurs pratiques sexuelles. On aurait enfin trouvé un moyen attrayant pour les mettre à l’abri des contaminations. On ne fait plus appel à l’inventivité et à la mobilisation culturelle de la communauté, on s’en remet à la loi du marché pharmaceutique et à la générosité du système de sécurité sociale.

Dans la prévention en santé sexuelle, il est devenu tabou d’interroger les pratiques des acteurs sociaux. Souligner l’inquiétante montée de la prise de risques dans la communauté homosexuelle, en particulier par certains gays séropositifs, est taxable de moralisme, voire d’homophobie et de sérophobie. Pourtant il ne s’agit pas d’une appréciation subjective ou d’un jugement sur la sexualité gay, mais d’un constat attesté par des indicateurs objectifs régulièrement exposés dans toutes les enquêtes scientifiques[10] : beaucoup de gays ont un nombre de partenaires occasionnels très supérieur à la moyenne observée chez les hétérosexuels, ils utilisent de moins en moins systématiquement le préservatif pour la pratique sexuelle qui présente le plus de risque de contamination (la sodomie), ils constituent la population la plus touchée par les IST (85 % des syphilis en France sont  liées à des pratiques homosexuelles, la moitié des gonorrhées, …), ils consomment de plus en plus de drogues. Pour les hommes qui aiment les hommes, tous ces indicateurs sont mauvais et se dégradent depuis une dizaine d’années, et pas seulement en France du reste. La PrEP va-t-elle être une réponse adaptée à cette situation ?

Notons tout d’abord que ce nouvel outil ne semble adresser un message qu’aux seuls séronégatifs, tandis que la question des prises de risques des séropositifs est minimisée. Or les gays séropositifs constituent une minorité active qui influence fortement la culture sexuelle gay. Cette gêne des associations de prévention vis-à-vis des séropositifs n’est pas nouvelle, la Cour des comptes en 2009 avait, dans un tout autre contexte où l’on ne parlait pas encore du traitement comme prévention, souligné que « même dans les canaux spécialisés de diffusion de messages de prévention en direction des homosexuels, les comportements responsables des personnes séropositives ne sont pas valorisés. »[11] Le seul message adressé aux séropositifs ces dernières années a été de les rassurer, de souligner l’efficacité des traitements qui leur assurent une charge virale indétectable et les rend ainsi non contaminants. Ce faisant on a non seulement évacué la question des difficultés de vivre avec le VIH (sociales, psychologiques et sexuelles), mais on a aussi favorisé le relâchement de l’usage du préservatif.

Aujourd’hui ce sont les mêmes signaux qui sont adressés aux séronégatifs : la protection chimique proposée par le Truvada® revient à ringardiser l’usage du latex ! Il est significatif que peu à peu les comportements des usagers de la PrEP rejoignent ceux des gays séropositifs. Il est en train de se produire avec la PrEP exactement le même phénomène qu’avec le bareback aux débuts des années 2000 : à cette époque, les gays séropositifs ont voulu s’épargner l’usage du préservatif entre eux, puisqu’il n’y avait pas de risque de contamination entre personnes déjà contaminées. Peu à peu, ces pratiques qui se cantonnaient à une minorité séropositive se sont propagées à plus grande échelle et aux séronégatifs. Le non-usage du préservatif s’est vu de plus en plus valorisé dans l’ensemble de la communauté homosexuelle. Mais on a oublié de préciser clairement dans quels cas particuliers on pouvait se passer de préservatif, par exemple être en couple monogame en connaissant le statut sérologique de son partenaire. Mais ces conditions sont très rares dans l’environnement social et culturel de la sexualité gay. Abandonner le safer sex quand on pratique le multi-partenariat ne sera jamais une réduction des risques, mais exactement l’inverse[12].

Cette observation des évolutions des pratiques sexuelles dans la communauté gay devrait donc inciter les promoteurs de la PrEP à être plus prudent : ils surestiment la puissance de l’ordonnance. La sexualité est une pratique socialement et culturellement déterminée. Imaginent-ils que le public ciblé par la PrEP, à savoir les homosexuels et bisexuels séronégatifs qui délaissent la capote, et s’exposent donc massivement à toutes les IST, vont se soumettre à une observance médicamenteuse rigoureuse sur le long terme plus facilement qu’au safer sex ? Et les gays séronégatifs vont-ils être plus observant de leur traitement, au demeurant très compliqué quand il est « intermittent », que des malades obligés de le prendre ? C’est un pari audacieux qui risque au bout du compte d’imposer aux homosexuels une contrainte tout aussi pesante, et moins directement probante, que le port du préservatif.

Cette réponse médicale et commerciale aux problèmes de santé sexuelle des gays ne semble plus avoir de limite, l’arsenal médicamenteux va devenir très fourni : antirétroviraux pour le VIH (curatifs ou préventifs), antibiotiques pour les IST, stimulateurs sexuels pour la performance et drogues pour finir en beauté ! Mais comme l’a déclaré en réunion de la commission Paris sans sida la représentante de la Mairie de Paris[13] : « on n’a pas à dire aux gays quelle doit être leur sexualité. » Il fut pourtant une époque où les gays eux-mêmes inventaient des moyens de pratiquer une sexualité libre mais à moindre risque[14], ces années-là, ils taclaient les laboratoires pour qu’ils trouvent un remède, aujourd’hui les mêmes laboratoires élargissent leur marché potentiel.

5) Quel sera le bilan économique de cette politique « partout la PrEP » ?

La France se distingue, puisque sa ministre de la santé, Marisol Touraine, très proche de l’association AIDES[15], s’est empressée de faire prendre en charge par la sécurité sociale le Truvada® à usage préventif, et intégralement, sans même appliquer un ticket modérateur symbolique. Les Anglais vont suivre notre exemple grâce à la pression des activistes pro-PrEP locaux. Nos voisins suisses, pourtant toujours à la pointe des innovations en matière de prévention, eux, restent hostiles à toute idée de remboursement automatique. Les Allemands hésitent et n’envisagent pas encore une prise en charge aussi facile qu’en France.

L’analyse coût-avantage de la PrEP serait favorable, nous dit-on. Sauf que l’on oublie dans le calcul de comparer l’usage de la PrEP avec le coût d’une autre politique, basée sur d’autres principes. Que couterait une vaste campagne de réhabilitation et de remise à la mode du préservatif, en faisant mieux connaître ses différents modèles et en familiarisant davantage les jeunes aux subtilités de son bon usage ? Pourquoi les promoteurs de l’essai IPERGAY ont-t-il refusé de comparer leur stratégie avec un programme de counseling alternatif axé sur l’éducation au safer sex et non à la prise d’un médicament ?[16] Comment se fait-il que l’on accepte de rembourser une boîte de médicament à 500 euros (pour un mois) mais pas des consultations de psychologues ou sexologues à 50 euros ? Le coût du suivi de la PrEP va être énorme : si on fait les comptes, trois mois de suivi coûteront en moyenne près de 1000 euros (médicaments, visites et analyses médicales)[17] sans compter les traitements des inévitables IST contractées par les usagers de la PrEP. Les mille premiers usagers de PrEP français vont coûter cette année 4 millions d’euros à la sécurité sociale, pendant que le Sidaction va attribuer péniblement 500.000 euros de subventions consacrées à la prévention auprès du public gay. Même si le laboratoire Gilead accepte de réduire le prix de son Truvada®, nous n’avons aucune garantie que cette sur-médicalisation va pouvoir s’atténuer peu à peu, d’autant moins que les jeunes générations, au bout du compte, ne vont pas recevoir l’éducation au safer sex, mais au contraire être incitées à utiliser la PrEP.

Combien de temps la collectivité va-t-elle accepter cette dépense pour une communauté que l’on aura encouragé à préférer consommer des traitements médicamenteux lourds plutôt que de maitriser ses pratiques sexuelles et les rendre moins à risques ? Pour l’instant le grand public ignore tout de ces choix stratégiques de la politique de santé publique ; viendra un jour où il faudra que les responsables politiques justifient l’inévitable explosion des dépenses. Espérons pour eux que les résultats seront aussi merveilleux que ceux annoncés à San Francisco, lesquels ont été bien relayés par quelques journalistes français envoyés opportunément juste avant le 1er décembre 2015 en voyage de presse à San Francisco financé par… l’ANRS[18].

Cet empressement à dépenser des sommes énormes pour la PrEP est d’autant plus surprenant, qu’au même moment l’ANRS s’est montrée étrangement sceptique sur une recherche effectuée par l’un des pionniers français de la lutte contre le sida, le bouillonnant et intuitif docteur Jacques Leibowitch. Son essai ICCARRE (Intermittent en Cycle Court les Anti-Retroviraux Restent Efficaces) débouche sur la possibilité de réduire considérablement les traitements des personnes séropositives, donc de diminuer leur nocivité sur l’organisme et d’alléger autant la facture pour la sécurité sociale. Curieuse coïncidence, lorsque l’ANRS, dirigée par les initiateurs de la PrEP[19], préparaient à partir de 2009-2010 le lancement d’IPERGAY (l’essai le plus couteux jamais entrepris par l’agence, soit la somme banale de 10 millions d’euros[20]), la recherche du docteur Jacques Leibowitch était éconduite. À Durban, les intuitions du docteur Leibowitch ont été confirmées par la publication des excellents résultats de l’essai ICCARRE (rebaptisé ANRS 4D), mais son succès a été peu médiatisé, la priorité actuelle de l’ANRS est de faire prendre ces médicaments aux séronégatifs !

 

On assiste à un formidable lobbying en faveur de la PrEP. Non pas à la mise en place d’un outil de prévention spécifique, destiné à un public particulier et très ciblé, et « qui soit réalisé avec un accompagnement (counseling) visant à favoriser l’adhésion à cette modalité de prévention et l’adoption à terme de pratiques sexuelles à moindre risque vis-à-vis de toutes les IST[21] », mais au lancement d’une vaste campagne de « mise sous PrEP » de toutes les populations dites jadis « groupes à risques », et en premier lieu les gays, seuls à connaitre une augmentation des contaminations ces dernières années. Lorsqu’on écoute le grand ordonnateur de cette campagne, le professeur Jean-Michel Molina, on est frappé de son optimisme militant[22] : il parle de révolution, s’exalte en annonçant aux gays qu’ils doivent être les premiers à être débarrassés de cette épidémie, il minimise la question de la progression des IST et expérimente même dans son hôpital la prise d’antibiotiques préventifs pour la juguler[23]. Il déclare dans la revue Transversal du Sidaction (numéro 82, juin/juillet 2016) « qu’il y avait 400 personnes dans IPERGAY, il faut désormais passer à au moins 4000 personnes à Paris et en Île-de-France, pour ne pas dire 40 000 ! », et l’association AIDES se vante de mettre tous ses moyens dans cette épopée de la « PrEP à grande échelle ».

L’engouement est tel, que plus personne n’ose sonner l’alarme. Pourtant en 2013, nous avions constitué un collectif intitulé « Parlons Q : la sexualité gay dans tous ses états »[24], nous avions publié un rapport rendant compte de discussions qui avaient duré plusieurs mois, en recommandant une autre politique de santé publique qui fasse appel à l’intelligence de la communauté gay et non à son consumérisme. Une véritable prévention comportementale qui refuse que les gays soient considérés comme incapables de développer une culture sexuelle libre et compatible avec leur santé.

Nous avons donc actuellement bel et bien un choix politique et économique, pris par la ministre de la santé, donc du gouvernement, repris au niveau local par l’équipe dirigeante de la Ville de Paris. Il ne s’agit pas d’une stratégie imposée et incontournable, comme le martèle l’association AIDES, mais bel et bien d’un arbitrage en faveur d’une politique de santé publique couteuse qui présente beaucoup d’incertitudes et de dangers à moyen et long terme.

Rendez-vous est donc pris avec l’avenir, nous verrons si ce consensus général sur « la prévention combinée », en fait cache-sexe de « la PrEP pour tous » règlera, ou pas, la question de la confrontation des gays à l’existence tenace des maladies sexuellement transmissibles. Nous saurons très vite si la sexualité gay trouvera son bonheur dans la PrEP[25].

 

 

 

 


[1] Voir par exemple l’appel de la Coalition Plus en juin 2016 qui déclare « La PrEP on la veut partout ! », campagne « PREParons un monde sans sida », http://www.coalitionplus.org/preparons-un-monde-sans-sida/, qui succède au communiqué de presse plus ancien de Aides « La PrEP pour touTEs et vite ! » en octobre 2014, http://www.aides.org/presse/resultats-dipergay-la-prep-pour-toutes-et-vite-2820.

 

[2] ANRS, communication de Monsieur Bruno Spire à Durban, juillet 2016.

 

[3] À San Francisco dans une clinique où on a mesuré l’impact de la PrEP sur l’usage du préservatif, on constate que 42 % des usagers déclarent l’utiliser moins (Corinne Lesne, Le Monde, 25 novembre 2015).

 

[4] On pourrait remonter à la première association homosexuelle française, Arcadie, qui publiait dans sa revue, dès le milieu des années 50, des conseils pour se prémunir des maladies vénériennes, et recommandait le dépistage régulier de la syphilis. Déjà il y avait une prise de conscience que les homosexuels sont davantage concernés par ces maladies. Voici par exemple une évocation faite par Roger Peyrefitte dans son livre Des français paru en 1970 : « Tout se guérit. Cependant les médecins qui soignent les homosexuels, jettent un cri d'alarme sur le progrès des maladies vénériennes. D'après les statistiques de l'hôpital Saint-Louis, la contamination homosexuelle de la syphilis était, il y a dix ans, un pour cent de la contamination masculine : elle est passée à vingt-deux pour cent… » En 1975 le Groupe de libération homosexuelle met en place une commission médicale. En 1977, pour promouvoir la liberté sexuelle, les militants distribuent des préservatifs à la sortie d’un lycée, ce qui à l’époque était une provocation passible d’incitation à la débauche. En 1979 apparait dans le journal Gai Pied la rubrique du « Gai Toubib » qui va promulguer au fil des mois des fiches pratiques très explicites (éloge du bidet, us et abus des gadgets, les hémorroïdes, les MST…). Et c’est en 1981, avant l’arrivée du sida, que se constitue l’Association des médecins gais.

[5] En 1982, le docteur Louis-Dominique Lachiver fait paraître un livre intitulé La santé sexuelle, connaître, prévenir, guérir les Maladies Sexuellement Transmissibles, éditions Ramsay. Il était chef de la consultation des MST à l’Institut Arthur Vernes rue d’Assas et un des fondateurs de l’Association des Médecins Gais. Il débute ainsi son livre : « le plaisir sexuel se découvre, la conduite s’apprend. Cependant l’un et l’autre peuvent se perfectionner. Les dangers de la route s’oublient au volant, et c’est peut-être dommage, les risques du sexe s’oublient en faisant l’amour… et heureusement ! Le sexe a ses conducteurs paisibles, ses chauffards et ses cascadeurs. Le conducteur paisible évite les risques, le chauffard les ignore, le cascadeur les calcule ».

 

[6] Paul Benkimoun, « ʺSuperbactériesʺ la guerre est déclarée », dossier par Le Monde Science & Médecine mercredi 8 juin 2016.

[7] L'émergence en 2008 au Cambodge de souches de P. falciparum résistantes aux dérivés de l'artémisinine compromet gravement l'effort mondial de lutte contre le paludisme. Publication d’une cartographie par Didier Ménard, « A Worldwide Map of Plasmodium falciparum K13-Propeller Polymorphisms », New England Journal of Medicine, 23 juin 2016.

[8] Michel Rivosi, Serge Rader et Marie-Odile Bertella-Geffroy, Le racket des laboratoires pharmaceutiques, éditions Les Petits Matins, 2015.

 

[9] Le professeur Jean-Michel Molina l’indique dans ses conclusions sur l’essai IPERGAY (« La lettre de l’infectiologue », AIDS 2016)

 

[10] Enquêtes « Presse gaie » depuis 1985, dernière édition en 2011 ; Prevagay en 2009, actualisation effectuée en 2015, publication prévue en décembre 2016 ; Net gay Baromètre enquête en ligne tous les trois ans depuis 2003.

 

[11] Publié dans le rapport d’information de la commission des affaires sociales du sénat, « Lutte contre le VIH/Sida : renforcer la prévention, améliorer le pilotage de l’action publique », numéro 333, 2009-2010.

 

[12] Le rapport présenté en 2010 par France Lert et Gilles Pialoux, Prévention et réduction des risques dans les groupes à haut risque vis-à-vis du VIH et des IST, a officialisé cette approche, il a inspiré le plan national de lutte contre le VIH/Sida et les IST 2010-2014, dont l’échec en matière de prévention auprès des homosexuels vient d’être reconnu par le Haut conseil de la santé publique (rapport publié en février 2016).

 

[13] Propos tenus par la collaboratrice de Monsieur Bernard Jomier, adjoint au maire de Paris chargé de la santé, au cours d’une discussion sur la prise de risques des homosexuels.

 

[14] A la fin des années 80, se mettait en place en marge de l’association AIDES un groupe intitulé Santé et plaisirs gay. Ils organisèrent notamment des ateliers de safer sex, sous la forme de soirées de sexe collectif au cours desquelles étaient appliquées des règles très strictes pour ne pas prendre de risque. Les premières brochures de prévention furent rédigées et ce groupe va inspirer les premières campagnes de prévention ciblées vers ce public.

 

[15] Elle était par exemple présente au mariage du Président de l’association, Bruno Spire, aux côtés de Roselyne Bachelot, ancienne ministre de la Santé (Éric Favereau, « Unis pour la vie contre le sida », Libération, 23 juin 2013 ; vidéos du mariage accessible sur Youtube).

 

[16] Lors du lancement de l’essai IPERGAY, le syndicat national des entreprises gays (SNEG) avait effectué cette proposition, et réclamé un troisième bras, en plus du bras avec traitement et du bras avec placebo : un bras «hypercounselling» (conseils et accompagnement poussés) seul.  Proposition refusée… (Cité par Christophe Martet, « Ipergay, premier essai de Prep ʺà la demandeʺ chez les gays », , Yagg.com, publié le 7 mars 2011).

 

[17] Hypothèse d’un traitement intermittent à raison d’une demi boite de Truvada® par mois (250 €), un dépistage complet des IST et des effets secondaires possibles (190 €, chiffre indiqué par le professeur Molina à l’Hôpital Saint Louis), une consultation hospitalière au tarif minimum (23 €), en traitement continu la facture sera plus lourde, il faudrait également rajouter le coût du traitement des IST associées, parfois très lourd dans le cas des hépatites.

 

[18] Un voyage de presse a été organisé par l’ANRS du 16 au 20 novembre 2016. Trois journalistes qui y ont participé ont publié ensuite un article : Lydia Archimède, « A San Francisco, la PrEP fait déjà la différence », Le quotidien du médecin, n°9455, 3 décembre 2015 ; Éric Favereau, « San Francisco sans sida », Libération, 30 novembre 2015 ; Corine Lesnes,« San Francisco, la ville où le sida ne fait plus peur », Le Monde, 24 novembre 2015.

 

[19] Notamment Jean François Delfraissy (directeur de l’Agence), le professeur Jean-Michel Molina (coordinateur de l’essai IPERGAY), Bruno Spire (Président de AIDES et chercheur à l’Inserm).

 

[20] Lors du lancement de l’essai, le 5 mars 2011, au cours d’une conférence de présentation d’IPERGAY à l’Hôtel de ville de Paris, le directeur de l’ANRS, Jean-François Delfraissy, se vantait que ce serait l'essai le plus coûteux jamais entrepris par l'ANRS, 10 millions étaient budgétisé. Aujourd’hui lorsque l’on adresse des courriels à l’Agence pour obtenir un bilan chiffré du coût de cet essai on ne reçoit aucune réponse. (Christophe Martet, art. cit.).

[21] Recommandations du groupe d’experts, actualisation 2015, prophylaxie pré-exposition, sous la direction du Pr Philippe Morlat et sous l’égide du CNS et de l’ANRS.

 

[22] Voir et écouter par exemple la conclusion de son intervention à la journée du TRT5 (la prévention combinée, un atout individuel pour un enjeu collectif) le vendredi 10 juin 2016, http://trt-5.org/spip.php?article454.

[23] « Ipergay : une sous étude sur traitement préventif pour les IST », seronet.info, 10 Juillet 2015. De la doxycycline est fournie à un groupe de volontaires pour observer l’efficacité préventive envers les IST. Les personnes expérimentant cette prophylaxie relatent leurs effets secondaires désagréables sur le groupe Facebook PrEP’Dial.

[24] Le collectif Parlons Q s’est constitué en décembre 2013, il a réuni une cinquantaine de personnes et organisé de très nombreuses rencontres et discussions, notamment au Centre LGBT de Paris Île de France. Il a entrepris la consultation de nombreux professionnels de santé, des militants LGBT et salariés des associations de lutte contre le sida. Un rapport d’étape a été publié en juin 2014. Les propositions d’action mettaient l’accent sur la nécessité de remobiliser la communauté gay pour y promouvoir à nouveau la culture du safer sex, en particulier en ayant une réflexion sur le rôle des films pornographiques dans l’éducation sexuelle des jeunes. Mais aujourd’hui le mode d’organisation et surtout de financement de la prévention ne laisse plus de place aux initiatives spontanées venant du terrain, celles qui par le passé nous ont permis de réagir et d’affronter l’épidémie de sida. Les sidacrates, malgré leur bonne volonté, n’ont plus la même efficacité que les activistes d’antan.

 

[25] Le titre de ce texte est un hommage au sociologue Michael Pollak, pionnier des études sur les comportements des homosexuels. Il a ainsi publié en 1982 dans la revue Communications L’homosexualité masculine ou : le bonheur dans le ghetto ? Par la suite c’est lui qui mettra en place la première grande étude sur le sida et les gays (enquête Presse Gaie 1985), il évaluera aussi les travaux du groupe Santé et Plaisir Gay. Il est mort du sida en 1992. 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.