L'improbable vision des élites africaines

Il n'y aura pas de nouvelles ou vraies indépendances africaines. Il est peut-être temps de sortir des mythes.

L'improbable vision des élites africaines.

Dans la conscience collective des Africains au sud du Sahara l'unité  du continent va de soi. Reste à lui conférer un sens: comment exister et peser?  "L'indépendance véritable", répond en coeur l'intelligentsia continentale et ses diasporas, qui rallient désormais grâce aux réseaux sociaux des franges si importantes de l'opinion qu'il est urgent de les prendre au sérieux en analysant cette vision. L'indépendance, affirme t-on, rendra leur dignité aux Africains et la légitimité à leurs dirigeants; elle renforcera naturellement l'unité, assainira la gestion publique, établira la justice, étouffera les guerres civiles, éradiquera la pauvreté, et imposera le respect aux autres nations... Tous ces fléaux étant bien entendu attribués au néocolonialisme occidental qui empêcherait le continent noir de réaliser son destin. Oser interroger la soutenabilité d'une telle vision vous ferait passer pour un aveugle manipulé dans le meilleurs des cas, si non un valet  de l'impérialisme. Malgré tout, je ne peux  m'empêcher de voir dans cette idéologie ramassée une dose de mythologie ou du moins, je n'y vois pas une construction  rationnelle capable de produire des réponses aux défis du présent et de l'avenir du continent.  

La première interrogation que l'on peut avoir est celle de savoir ce qu'est l'indépendance. Dans le milieu intellectuel africain - en évitant de citer les théoriciens pour écarter toutes polémiques infructueuses - l'indépendance est souvent présentée comme le droit de disposer de soi sans aucune limite, tant à l'intérieur de son pays, que dans ses relations avec les autres. C'est la "liberté du sauvage". Ainsi, le blâme prononcé par Emery Patrice Lumumba le jour de l'indépendance de son pays face à un roi des belges médusé et surtout tout puissance dans ce nouveau pays indépendant, est considéré comme un exemple fondateur et inspirateur du chemin de l'indépendance. Les notions de rapport de force, de ruse politique, de convenance diplomatique, de réalité du terrain qui s'imposent à la vie des Etats quels qu'ils soient sont reléguées au rang d'attitude de l'Oncle Tom. Est-ce réaliste? 

La seconde interrogation serait de savoir, qui, par une simple déclaration de vraie indépendance, aurait réussi à bâtir une nation équilibrée et prospère sans avoir imaginé et mis en oeuvre des solutions adaptées à ses défis. En effet, les plans concrets, à moyen et long terme de développement des pays africains postindépendances restent introuvables. Ni les élites ni les politiques n'ont forgé de visions intégrales abouties, considérant l'avancée sociale et économique comme un mouvement naturel qui aboutirait de la bonne foi d'un esprit nationaliste. Sans vision exprimée, évaluée et partagée, les gouvernements se sont retrouvés à gérer ce dont ils avaient hérité, continuant de fait la colonisation. Ils ont subi leur espace et leurs mouvements sociaux, sans jamais pouvoir prendre les devants. Alors, est-ce l'indépendance qui est en cause ou le contenu que nous ne lui avons pas donné? 

Et enfin, la troisième interrogation qui me vient, est de savoir de qui ou envers qui cette nouvelle ou réelle indépendance devrait-elle être obtenue. La dépendance africaine dépasse aujourd'hui le cadre de l'ancien colon et de sa famille sociétale qui est le monde occidental européoaméricain. C'est la Chine et les Nouveaux Pays Industrialisés (NPI) qui sont les partenaires principaux de l'Afrique, et ceux qui en détiennent la plus grosse dette. La réussite de ces NPI et le fait le partenariat avec ces derniers n'ait pas émancipé le continent de ses tares malgré qu'il soit dépourvu du complexe colonial, a prouvé les limites de la théories néocolonialistes. Mais il semble y avoir une obstination de l'élite africaine  à se maintenir dans le face à face Afrique/Europe car leur thèse néo-indépendantistes ne fonctionnerait que dans cette configuration là. Les ressortissants des ex-colonies françaises sont les plus nombreux à porter cette idéologie et à ne pas vouloir céder, mettant en avant l'épouvantail de la françafrique, concept aussi floue et omniprésent que le sorcier du village. Qu’est ce en réalité? 

La françafrique définit est un réseau de relations souvent illicites, corrompues dans les deux sens et inégalitaires entre la France et ses anciennes colonies en Afrique. D'abord affaire d'Etat, elle fut mise en place dans les années 1960 pour assurer à la France un approvisionnement en matières premières en préservant des régimes à sa solde. Au fil du temps et des privations des industries françaises, elle s'est muée petit à petit en intérêts particuliers bénéficiant à des partis politiques et des personnalités françaises comme africaines. Cette nouvelle forme a elle aussi été mise à mal par la moralisation grandissante de la vie politique française qui se caractérise par une réglementation de plus en plus sévères du financement de la vie politique française, des lois pouvant poursuivre toute personne morale ou physique s’étant rendu coupable de corruption même hors du territoire français (Cfr affaire Elf) ou qui d’origine étrangère aurait investi en France les fruits de cette corruption (Cfr affaire des biens mal acquis). La Françafrique a également perdu progressivement sa raison militaire qui permettait d’organiser des coups d’Etat en Afrique (affaire Bokassa par exemple) ou de soutenir des Chefs d’Etat sur le point d’être chassés par des rebellions non inféodés ou des masses populaires (Gabon, Tchad, Comores, Rwanda etc). Bien que de nombreux accords de défense entre la France et nombreuses de ses colonies subsistent, la couverture des opérations par des mandats internationaux, particulièrement onusiens avec l’accord de l’Union Africaine, a amoindri la capacité militaire d’intervention directe française. La plupart des potentats du continent font d’ailleurs former leurs forces répressives en Israël et au Maroc dont les ressortissants assurent parfois directement la garde. L'époque des coopérants français est très loin pour la plupart. Aussi, hors de la « Françafrique », les problèmes d'insécurité, de coups d'Etat, de misère, de corruption, d'absence d'Etat de droit, d'élections truquées, de tribalisme, d'économies non résilientes, de développement raté et autres sont les mêmes et parfois pires : Le Nigeria, la Somalie, le Liberia, la Sierra Leone, l’Ouganda, l’Angola, le République démocratique du Congo, le Soudan du sud, le Burundi, le Zimbabwe, l’Erythrée etc, ne sont pas des modèles de gestions, de démocratie ou des succès économiques ou monétaires (cfr le FCFA) enviables pour avoir échappé à l’influence française. Une France par ailleurs qui malgré toutes les tentacules et pompes à fric qui lui sont imputées sur un continent lui-même prétendument si doté, n’est pas plus riche que les autres pays de son giron, dépourvu de continent riche à exploiter...   

Cette idéologie hasardeuse fait apparaitre en réalité une absence de vision qui peut s'expliquer par le fait que l'élite africaine a été créée autour du mythe de l'indépendance dans lequel elle est construit tous ces espoirs. En effet, après la seconde guerre mondiale, ce sont les deux superpuissances, Etats-Unis et URSS, qui avaient impulsé les indépendances de tous les pays encore sous domination. Pour les premiers l’objectif était d’intensifier le libre échange à armes égales (doctrine Wilson, 1918), tandis que les seconds visaient l’union prolétarienne mondiale (doctrine Jdanov, 1947). Sous cette double pression, la décolonisation prenait corps. Les Etats colonisateurs commencèrent par l’intensification de la formation supérieure pour créer une élite au sens moderne du terme appelée à assumer l’autogouvernance de leurs futurs Etats indépendants et de fait, à appliquer le dessein des grandes puissances. Ainsi, en Afrique, si les revendications d’émancipation de l’homme noir s’exprimaient déjà  à cette époque où l’oppression, le racisme et l’exploitation étaient leur condition, les indépendances politiques – notamment sous le concept "Etat/nation/frontières" universalisé – sont, à la base, une idée du colonisateur que va s’approprier l’élite africaine et non le fruit d’un cheminement interne propre. L’indépendance a alors représenté pour l'élite fabriquée à cette fin, le Saint-graal. Mythifié à l'extrême elle est devenue dans leur vision, la condition absolue et unique pour atteindre le bonheur tant individuel que collectif : la richesse, l’émancipation, l’égalité avec les autres nations sur tous points. Mais une fois parvenue à l'échéance des souveraintés  nationales, sont vite apparus les conflits entre les identités plurielles composant ces pays artificiels et nuisant à leur cohésion, l’insuffisance des moyens de gestion, la limitation du pouvoir des Etats par des contrepouvoirs comme le marché, le droit international, et enfin, se sont révélées des inégalités abyssales entre Etats du monde face aux écarts technologiques. Lumumba avait trop peu de formation et d'expérience pour le comprendre. En même temps, l'octroie si gracieux des indépendances (obtenues pratiquement sans combattre pour la plupart des pays du continent) a pu faire croire aux élites africaines que tout leur serait donné ou facilité. Alors que pour les pays décolonisateurs, le jeu devait se jouer désormais à égalité, chacun jouant pour ses propres intérêts et avec sa propre force, la naïveté n'étant pas une excuse acceptée. Seuls le rapport de force et la ruse comptent. Les dirigeants politiques africains quant à eux, sans aucune culture nationale, avec des matières grises insuffisantes à disposition, ont alors développé par réflexes des conceptions claniques et rentières. Eduqués par la colonisation, ils se sont comportés en colons sur leurs propres peuples et territoires qu’ils ont considéré comme des prises de conquête. Tant et si bien que l’indépendance n’a pas permis ce qui était promis. Mais au lieu de relativiser le pouvoir de l’indépendance en complétant les dispositifs manquants et en corrigeant les ratés pour atteindre ce bonheur tant espéré, la pensée intellectuelle africaine est revenue  sur sa vision fantasmée de l’indépendance:  elle a  décidé que ce que nous avons connu juste là n’est donc pas « la vraie indépendance », celle-ci étant à obtenir. Ainsi, depuis les années 1980, l’élite Africaine appelle à une indépendance réelle!

En réalité, l’indépendance d’une nation est, en un mot, son autogouvernance. Tout simplement. Elle ne porte pas en elle la qualité de cette gouvernance. Dans les relations entre les pays, les plus forts gagnent sur les plus faibles, aussi naturellement que les lions mangent les antilopes ! Ce n'est pas une disposition introduite pour emmerder les Africains, mais c'est bien ce que subit la France vis à vis des Etats Unis, les Ukrainiens face aux Russes, les Philippins devant les Chinois, la même France face à l'Allemagne etc. Fort heureusement, ce monde, de plus en plus civilisé, permet à ceux qui savent en maitriser les ficelles de dépasser leur condition et même de dominer. C’est la leçon que nous donne l’Asie. Le néocolonialisme fut d’ailleurs inventé par Jean Paul Sartre en 1956 pour décrire la situation particulière dans laquelle se trouvait ce continent : soutien américain à Tchan Kaï Tchek qui a créé la fausse République de Chine (Taiwan) pour contrer la souveraineté de la Chine de Mao, alliée aux soviétiques; intervention en Corée divisant le pays en deux pour affaiblir encore la Chine; occupation française de l'Indochine; présence américaine en Indonésie pour soutenir les dictatures corrompues de Surkano puis Suarto alliés stratégiques; mise sous tutelle du Japon; soutien des régimes  des Philipines avec d’élites métisses (les Marcos, Aquino etc) acquises à leur cause ; occupation définitive des îles au large du Japon, occupation directe de Honk Kong par l'Angleterre, de Macao; guerre du Vietnam etc...  L'Afrique n'a jamais connu après ses indépendances des incursions aussi directes, farouches, longues et déterminées. La Constitution du Japon qui fut rédigée en 1945 par les occidentaux pour le priver de toute initiative militaire n'a été modifiée qu’en 2017. Cela n’a pas empêché entretemps le Japon de devenir la 2e puissance économique du monde, seulement une trentaine d’année après la guerre et deux bombes atomiques historiques, sans se soucier de revendiquer les pans de sa souveraineté entravée. Taiwan, sans reconnaissance internationale, privé d’un siège aux Nations Unies a connu un parcours tout aussi élogieux. La Corée du sud, territoire de pure stratégie militaire de l’OTAN qui abrite 7 bases militaires américaines, est devenue un des pays les plus riches au monde dans le même temps. Hong Kong sous protectorat anglais a éclos bien avant sa mère patrie la Chine qu’il a ensuite aidé à réussir son décollage économique en utilisant son importante structure bancaire et son savoir faire pour garantir les investissements dans les zones franches implantées sur la Chine continentale  dans les années 1980. Le territoire est retrocédé à la Chine depuis 1997 mais les hongkongais continuent à bénéficier d'exceptions légales importantes et issues de leur colonisation, telles que d'un passeport différent de celui du reste des chinois, leur donnant notamment accès à l'Union Européenne sans visa. Tous ces pays n’ont pas revendiqué de « nouvelles vraies indépendances » chimériques. En Amérique latine, ce ne sont pas non plus les discours enflammés contre l’Occident qui ont permis à des pays comme le Brésil de décoller, mais bien au contraire, ceux qui les ont maintenus, sont demeurés au bas de l’échelle.

L'indépendance nouvelle et la guéguerre qui se cache derrière qui consiste à trouver tous les arguments de querelle à l'ancien colonisateur est contreproductive, si non qu'elle révèle un complexe d'Oedipe qui peine à être dépassé. Cette attitude et ses arguments ne correspondent plus à la géopolitique contemporaine. Il n’y a pas d’obsession européenne à ne pas être dépassé par les Noirs, ni même de signes tangibles qu'un tel surpassement soit iminent, surtout avec de telles visions figées et d'arrière-garde. L'Asie a réussi à disputer à "l'occident blanche"  son hégémonie sur le monde, et comme on le constate, il n'y a pas eu de guerres contre elle, ni de complot de l'Occident tout d'un coup réunifié, pour les en empêcher. L'Asie de son côté n'y est pas parvenu par la revendication d'une spécifité asiatique dans le monde ni par la création des Etats Unis d'Asie! Elle y est parvenue par le travail, en se changeant elle, en intégrant les règles et on les dominant.  Il n'y a pas non plus d'administrateurs français chargés de suivre le fonctionnement de chaque pays africain et de donner les instructions à chaque président, appelé « préfet de la France » dans l’humour déresponsabilisant des néo-indépendantistes. La plupart des diplomates français du siège - et je sais de quoi je parle - sont incapables de désigner un pays sur la carte d’Afrique, n’ont pas la moindre idée des spécificités ethniques et ne demandent qu’à être affectés ailleurs. Les ambassadeurs de France passent leur temps à vendre des projets de l’Agence Française de Développement, qui est une entreprise publique française comme une autre. Il n’y a même plus d’espionnage, tant la presse est souvent mieux informée que les services. En revanche - là aussi je sais de quoi je parle - les opposants africains ne cessent de transmettre aux ambassades de France leurs projets de coup d’Etat – qui finissent dans les poubelles quand ils ne sont pas répétés aux palais concernés – convaincus que sans l’accord de Paris comme avec celui de Dieu, rien n’est possible ! 

Il ne m’est pas paru nécessaire ici d’explorer l’opinion de ces autres oiseaux qui prônent une Afrique qui se suffirait à elle-même et marcherait à son rythme, comme si l’impact de la puissance des autres n’avait pas d’effet sur sa faiblesse croissante à elle. Ces autistes n’ont simplement pas compris que les plus faibles sont appelés à souffrir puis à disparaitre. Il est inutile également de s'égosiller sur cet autre plumage d’"intellectuels" qui croit pouvoir bâtir la politique à moyen terme du continent sur l’expérience égyptienne d’il y’a 3 millénaires! 

L’Afrique perd son temps sur des pistes cul-de-sac constituées de théories fumeuses distillées telles des vérités révélées. Niant leur propre  responsabilité, déifiant le colon comme tenant la décision de leur bonheur juste par sa volonté, ils biaisent le présent et sont incapables se projeter dans le futur. Il est urgent de changer le fusil d’épaule et de construire une véritable vision géopolitique, économique et sociale africaine, qui soit à la foi radicale, réaliste et ambitieuse.

 Hervé Mahicka

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