Ashraf Fayad, poète malgré tout

Depuis bientôt six ans, Ashraf Fayad croupit dans les geôles saoudiennes, accusé d’apostasie par le royaume wahhabite. Condamné en 2015 à la peine de mort par décapitation, il n’a dû la commutation de sa peine qu’à une mobilisation internationale. Un livre de Fayad, «Je vis des moments difficiles», paraît à la Maison de la poésie Rhône-Alpes, traduit et préfacé par le poète Abdellatif Laâbi.

Il est certaines expériences-limites qui interrogent le bien-fondé de l’entreprise poétique, et contraignent le lecteur à se mesurer à l’expérience en question, tout en l’amenant à réévaluer son propre rapport au monde. Ces livres, quelque format qu’ils adoptent, sont alors des livres essentiels. Essentiels au regard du poids qu’acquiert chaque mot ; essentiels également, pour ce qu’ils déplacent dans la conception du monde et du rapport qu’il nous faut entretenir avec celui-ci, tant pour l’auteur que pour son récepteur.

La romancière algérienne Assia Djebar dans son dernier opus, Nulle part dans la maison de mon père, surgi des profondeurs d’un psychisme dont le refoulement a constitué l’une des clefs de lecture, évoquait les livres « dans lesquels l’on trouve le corps couché de l’auteur ».

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Nul doute que le recueil Je vis des moments difficiles du poète palestinien Ashraf Fayad, traduit par Abdellatif Laâbi, et publié aujourd’hui par la Maison de la poésie Rhône-Alpes, fait partie de ces livres dans lesquels l’on trouve « le corps couché de l’auteur ». Que peut la poésie lorsque le corps subit un emprisonnement durable ? Que les conditions de détention, particulièrement difficiles, font désespérer du genre humain, et des valeurs que celui-ci aurait érigées et défendues tout au long de son histoire ?

Ashraf Fayad, vivant en Arabie saoudite depuis l’an 2000, arrêté le 1er janvier 2014, a été accusé d’apostasie, ainsi que d’avoir encouragé l’athéisme auprès de jeunes Saoudiens. Dénoncé par un pseudo-témoin, il aurait proféré dans un café d’Abha, dans le sud-ouest de l’Arabie saoudite, des propos contre Dieu. Condamné la même année à quatre ans de prison et huit cents coups de fouet, il fait appel et est condamné l’année suivante à la peine de mort par décapitation.

Après une mobilisation internationale à l’initiative des écrivains du Pen Club international, sa peine est commuée en huit années de prison et huit cents coups de fouet. Depuis, il croupit dans les geôles saoudiennes. La seule arme du poète réside dans le verbe : faut-il que cette arme soit puissante pour que la place du poète soit en prison, lorsque ce n’est pas la mort violente qui le guette ? Et Laâbi d’ironiser dans sa préface, « Lettre à Ashraf Fayad », sur cette place prémonitoire du poète au cachot, laquelle lui donnerait presque ses lettres de noblesse dans certaines sociétés particulièrement liberticides. Dès lors, le poète le clame en ouverture ; la poésie dans un tel contexte devient – au cœur du désespoir et de la dépossession – façon d’exposer l’aporie même qui frappe désormais l’existence : « Je suis cette partie de l’univers / qui s’est mis à dos / l’univers / Je suis cette partie de la terre / qui a rendu perplexe / la terre ».

Face au fracas du monde et aux ignominies de toutes sortes qui l’accablent, le poète doute parfois d’habiter un monde qui mérite le nom de « monde », mais sa tâche n’est-elle pas précisément de rendre « quelques mots habitables », selon la belle formule du poète algérien Jean Sénac, en attendant que le monde le devienne à son tour ? Ainsi, au terme de cette traversée des affects, épuisés, érodés, vidés de leur substance, et de l’examen des valeurs, toujours dévoyées, faussées, perverties, le poète peut-il s’exclamer : « Il se peut que la terre ne soit pas propice à la vie avant des années encore, et par conséquent il n’y aurait plus de raison de combattre l’occupation, de se mettre d’accord sur une définition du terrorisme, ou bien d’enseigner la natation. »

C’est précisément dans cette capacité du rebond, du pas de côté, du second degré, que se loge la poésie, dans cette aptitude à convoquer divers niveaux de réalité, et à les tresser ensemble. Et c’est précisément la raison pour laquelle les sociétés gouvernées selon une vérité établie, un dogme incontestable, ne peuvent souffrir les poètes, ces porteurs du germe du désordre. Ces catalyseurs de pluralité. Forcément blasphémateurs, puisque du côté du profane, et ne reconnaissant pas la notion de sacré. Ou la déplaçant : c’est l’humain même, dans ses fragilités et ses forces, qui est considéré comme sacré par le poète. Ici, nulle place pour le malentendu : l’un et l’autre protagonistes savent qui se tient en face.

Lorsque l’amour a fui, que ses mots ne sont plus envisageables, que la lassitude a tout envahi, que la morosité est le maître-mot du poète, que l’ennui règne, que la solitude abyssale nous isole tel un double vitrage de nos proches, désormais hors d’atteinte, que reste-t-il ? Les fonctions vitales élémentaires, mais aussi le langage, qui ne peut se départir de son détenteur. Les mots dérisoires, qu’il faut (double) entendre : l’usage de la langue, et a fortiori du verbe poétique, ne peut supporter une signification univoque.

Après avoir égrené les bienfaits de l’existence, le poète conclut en ces termes : « Malgré la musique, et même si tu es une réalité irréfutable, je ne suis toujours pas convaincu du fait que la vie est belle ! » Aucun constat n’est définitif : le poète oscille selon les jours, la qualité de l’air ambiant, le réveil des forces souterraines tapies en lui, du pessimisme le plus noir au vague élan porteur d’une promesse ténue.

Depuis bientôt six ans, Ashraf Fayad croupit en prison, au seul motif d’avoir proféré une parole libre, singulière, non soumise aux diktats de tous ordres. « À quoi bon les poètes en temps de détresse ? », s’interrogeait Hölderlin dans une strophe de l’élégie « Pain et vin ». Pour ceux qui s’interrogeraient encore, en ces temps à nouveau emplis de tumulte, la réponse est simple, implacable : la parole poétique comme une parole demeurée foncièrement libre, une parole de défi, c’est-à-dire de réponse à la crainte qui étend son manteau sur ce monde soumis au bruit et à la fureur.

Ashraf Fayad, Je vis des moments difficiles, traduit et préfacé par le poète Abdellatif Laâbi, Saint-Martin-d’Hères, Maison de la poésie Rhône-Alpes, coll. « Zeste », 2019, 79 p., 8 €.

Ndlr : Hervé Sanson est l’auteur de nombreuses études sur les littératures maghrébines de langue française.                           

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