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Billet de blog 8 juil. 2021

L'écrivain, «le témoin par excellence». Mohammed Dib par Habib Tengour

Habib Tengour, poète, anthropologue, dont le dernier recueil, La Sandale d’Empédocle, vient de paraître, est aussi un chercheur aguerri. Co-responsable d’un projet d’édition critique et génétique des nouvelles de Mohammed Dib, à paraître au CNRS, il s’intéresse depuis de nombreuses années aux manuscrits de Dib. Il réédite aujourd'hui en Algérie Le Désert sans détour, assorti d'un apparat critique.

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         Habib Tengour, poète, anthropologue, auteur d’une œuvre conséquente, l’une des dernières figures de la génération d’écrivains algériens apparue à l’aube des années quatre-vingt, et dont le dernier recueil, La Sandale d’Empédocle, vient tout juste de paraître[1], est aussi un chercheur aguerri. Co-responsable d’un projet d’édition critique et génétique des nouvelles de Mohammed Dib, à paraître au CNRS, il s’intéresse depuis de nombreuses années aux manuscrits et autres avant-textes de Mohammed Dib. Il convient de préciser ce que la dénomination « génétique des textes » entend désigner : une méthode d’analyse visant à étudier la genèse des œuvres littéraires à partir des différentes étapes d’élaboration du texte, des premières notes ou brouillons, aux tapuscrits puis épreuves finales, en passant par les divers manuscrits.

          Un premier travail, d’ordre génétique, mais qui n’avait pu être mené à son terme, avait déjà été mené par Habib Tengour sur l’œuvre poétique complète de Dib, parue chez La Différence en 2007. Cette année, aux éditions Apic, en Algérie, dans le prolongement de la célébration du centenaire de la naissance de l’écrivain algérien, Tengour a réédité Le Désert sans détour, court roman publié pour la première fois en 1992[2]. L’œuvre s’accompagne d’une notice génétique, c’est-à-dire d’un inventaire des divers états qu’a connu le texte dibien lors de sa genèse, d’une préface présentant les enjeux de cette œuvre, ainsi que sa situation au sein de l’œuvre de l’auteur de La Grande Maison, éclairant ainsi la lente maturation d’une œuvre qui, comme la plupart des œuvres de Dib, court sur plusieurs décennies, et enfin de moult notes, à la fois d’ordre informatif, mais aussi génétique, nous proposant des états alternatifs de tel ou tel passage et les repentirs inhérents. C’est donc le laboratoire de création du romancier qui nous est ici dévoilé dans ses points d’articulation et ses jointures essentiels.

            Habib Tengour a toujours déploré – et j’en fus maintes fois témoin – l’absence d’un champ littéraire pérenne, établi, en Algérie. Qui dit champ, selon lui, sous-tend l’existence d’une vie culturelle développée et autonome, de revues paraissant régulièrement et structurant les débats d’idées qui ont cours dans la société, d’éditions d’œuvres diverses, tant de l’étranger, qu’autochtones, mais accompagnées, comme l’usage le veut, d’apparats critiques, autrement dit de tout un maillage autoréflexif, un réseau d’interconnexions. Une littérature prenant conscience de son historicité, et qui fait retour sur elle-même et les œuvres qui l’ont nourrie. Rééditer un classique tel que Nedjma dans le pays qui l’a inspiré, sans assortir la nouvelle édition de notes éclairantes et d’un dossier pédagogique utile aux élèves et étudiants, n’a pas de sens, plus de soixante ans après la parution originale. La réédition du Désert sans détour chez Apic, en Algérie, est donc un premier pas aujourd’hui afin d’offrir une réédition critique, raisonnée, des « classiques » de la littérature algérienne. C’est toujours selon la même logique – faire que l’Algérie ne soit plus dépendante du centre que représente Paris, dictant l’actualité de l’édition, mais puisse être moteur dans la découverte des auteurs du monde entier – que Tengour a créé en 2018 la collection « Poèmes du monde » chez Apic qui propose en exclusivité la publication de recueils inédits de poètes du monde entier[3], dans une version bilingue (langue originale de création/français). Il est fort dommage qu’une telle entreprise, unique dans le paysage littéraire algérien, n’ait pas rencontré pour l’heure davantage d’échos dans la presse et les médias locaux.

            Il faut rendre grâce à Tengour de ne pas avoir forcément choisi le plus accessible des romans dibiens, ou le plus célèbre, mais l’un des plus mystérieux assurément. Tengour avertit dans sa préface : « Le désert sans détour est l’histoire d’une quête impossible, le retour à la patrie de deux protagonistes – « deux survivants, deux rescapés ? » On n’en sait rien. […] Le désert sans détour n’est pas un texte obscur, l’histoire de Hagg-Bar et Siklist nous touche parce qu’elle nous amène à nous interroger sur notre propre existence. Le roman ne nous parle pas par énigmes, quand bien même une des versions antérieurs du texte porte le titre : Le sphinx qui chantait. » Périple aux accents beckettiens, où les échos du Don Quijote se font également entendre, il est à coup sûr une parabole initiatique, au cœur du désert, l’une des clés selon Dib explicitant la psyché profonde de tout Algérien, qui amène le lecteur à s’interroger davantage qu’à trouver des réponses. Dans sa postface à La Nuit sauvage, Mohammed Dib l’affirmait par ailleurs : « Mais un écrivain n’enseigne pas, il désenseigne. Il n’apporte pas de réponses, il apporte des questions. » J’ajouterais que l’écrivain est aussi celui qui nous fait entrevoir l’invisible, entendre l’indicible : il forge la métaphore impossible. En témoigne l’excipit du Désert sans détour, qui se clôt sur une catachrèse inouïe – à la lettre : « Lui, Siklist, reste sans s’associer à ce chœur. Le chef, s’il l’est le moins du monde, s’avance alors vers lui et, tapant toujours des mains, feint de trébucher, mais c’est pour marquer en fait le contre-temps, la pulsion d’une frénésie domptée. Il lui a ainsi montré, au moyen d’une syncope, qu’ils chantaient. Il lui a fait voir l’éclat de notes inaudibles. »

           Ce que révèle par ailleurs l’apparat critique et génétique dont Tengour dote le texte ici réédité n’est autre que l’indétermination générique qui préside à l’élaboration d’une œuvre pour Dib. Le Désert sans détour ne déroge pas à la règle : la notice génétique, fort éclairante, qu’offre Tengour en postface au texte, nous montre précisément que le manuscrit a tour à tour emprunté le genre théâtral et le genre romanesque avant de se fixer sur ce dernier. Migrations génériques, genèse longue et propice à divers types de « recyclages » tout au long de l’œuvre, d’un titre à l’autre, la génétique des textes a permis ces dernières années de mieux comprendre la « mécanique » de la création dibienne, et combien celle-ci est profondément enracinée dans les enjeux de la modernité, voire la postmodernité, tout en privilégiant les cheminements du sens. Et Tengour de préciser dans sa préface qu’une parabole telle que Le Désert sans détour, dont la signification se voit continument interrogée, n’ignore pas pour autant le pays natal et les soubresauts qui le déchirent alors : « Quand Dib écrit Le Désert sans détour, l’Algérie est en plein bouleversement et va bientôt sombrer dans un chaos douloureux. Le livre interroge, à sa manière parabolique, ce qui est en train de se passer. Pour l’auteur, l’histoire du pays est une non transmission de mémoire faute de témoin. Et le poète, l’écrivain qui est le témoin par excellence, en mesure de conserver mémoire, est marginalisé, rejeté, sa parole non écoutée. »

          Et l’on comprend alors pourquoi Tengour a choisi cette œuvre de Dib, parmi tant d’autres : le réalisme brut, direct, non transposé, n’est pas toujours le meilleur biais pour témoigner d’une situation donnée. L’œuvre qui s’impose et perdure à travers les époques se doit de faire ce nécessaire détour et par l’alchimie de la vision propre au poète, formuler les questionnements intéressant tout homme, sa condition, et au-delà du particularisme évoqué, atteindre à l’universalité, seule à même de faire réfléchir le lecteur et faire bouger les lignes.

 [1] La Sandale d’Empédocle a paru aux éditions Non-Lieu, dans la collection « Poésie » en juin 2021.

 [2] Paru initialement aux éditions Sindbad à Paris. Jacques Ferrandez a fait paraître cette année aux éditions Actes Sud/BD une version illustrée du roman de Dib.

 [3] Une vingtaine de titres ont paru depuis 2018 : Michel Deguy, Issa Makhlouf, Marylin Hacker, Cécile Ouhmani, Charles Bernstein, Pierre Joris, Frédéric-Jacques Temple, Abdallah Zrika, Ghassan Zaqtan, Yusef Komyunakaa, Sarah Riggs, René Corona, figurent, entre autres, parmi les auteurs de cette collection.

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