Le Soleil sous les armes à l'heure du Hirak. Retours de Jean Sénac

Les éditions Terrasses poursuivent leur œuvre de valorisation d’un patrimoine que les initiés connaissent, mais que le grand public, tant français qu’algérien, ignore bien souvent. Ainsi du célèbre manifeste de Jean Sénac, Le Soleil sous les armes, sous-titré Éléments d’une Poésie de la Résistance Algérienne, paru au cœur de la guerre d’indépendance.

                                                                                                              « En poètes libres et lucides, fiers d'être les citoyens d'un aussi beau pays, nous aiderons à bâtir la cité radieuse des hommes. »

                                                                                                        Jean Sénac, Le Soleil sous les armes

 

 

          Outre la volonté de promouvoir des auteurs faisant le lien entre les deux rives de la Méditerranée, et bien souvent écartés des histoires littéraires et taxinomies officielles, les éditeurs entendent « faire tout tenir » : c’est-à-dire remettre à l’honneur un Sénac entier, et non mutilé, amputé de telle ou telle part de lui-même, comme ce fut trop souvent le cas par le passé. La préfacière Nathalie Quintane creuse ce sillon en affirmant qu’il n’y a pas d’un côté la Révolution, le fond, et de l’autre côté, la littérature, que l’on pourrait limiter à une question de forme : « Bien comprendre que quand vous écrivez ça ne marche jamais comme ça. »

          Par suite, Quintane défend le parti-pris poétique de Sénac : « Sans doute un rappel de L’Union libre, mais dépoétisée par l’outil poétique même (la comparaison) et l’une des vertus poétiques modernes, qui est d’agacer (Baudelaire agaça). » Selon la romancière, c’est cette « conjonction ou convergence d’ « incompatibles » ou d’inalliables » (la leçon surréaliste, dans la lignée de Lautréamont) qui fonde l’authentique poème (et une occasion de trancher une bonne fois pour toutes sur la poéticité ou non du célèbre vers « Belle comme un comité de gestion »). Avec Le Soleil sous les armes, Sénac fait donc « tout tenir » : le poète proclame la poésie « ouvertement résistante », car elle veille « aux avant-postes » dès lors que l’intégrité de l’homme est atteinte, et son idéal de liberté bafoué. À ce titre, la poésie est « écrite par tous » (ô la leçon d’Isidore Ducasse !) puisque le poète se doit d’être à l’écoute de son peuple souffrant et luttant pour rétablir ses droits. Il est celui qui « traduit sa respiration », qui « ajoute la ponctuation, équilibre la syntaxe et transmet le relais aux vigilants. » Quintane peut donc résolument proclamer dans sa préface : « Et que c’est (poésie) un rapport intégral avec ce qui se passe ; un rapport de ce qui se passe avec ce qui se passe. » Quintane place en fait l’essai de Sénac dans le droit fil de la « poésie de circonstance » : les Surréalistes belges l’entendaient ainsi, puisque la poésie, selon eux, se devait de posséder « une vertu immédiate de sommation entraînant à la manière du défi, de l’insulte, une réponse sensiblement adéquate ». Ainsi, Le Soleil sous les armes a bien été envisagé par son auteur comme une « arme » – et ce n’est certes pas métaphore. La vertu de sommation de la poésie s’entend dès la première phrase qui claque de tout son poids polysémique : « Poésie et Résistance apparaissent comme les tranchants d’une même lame où l’homme inlassablement affûte sa dignité. » Quintane le suggère dès l’entame de sa préface : cette formulation enregistre le poids du réel alors immédiat : l’exécution des patriotes algériens dont la veuve tranche le cou en cette année 1956, alors que Sénac rédige son essai.

          Dans son essai, le poète algérien « de graphie française » place la Résistance algérienne – et la poésie qu’elle inspire – dans le sillon de la poésie de résistance française. Char, Camus : les maîtres en littérature de Sénac, et authentiques Résistants, permettent à celui-ci d’ouvrir le combat émancipateur des Algériens à l’universalité, plaçant les jalons d’une réconciliation à venir entre ancien colonisateur et ancien colonisé. C’est à ce titre que l’essai de Sénac brasse des vers de diverses époques et diverses sources, puisqu’émanant d’Algériens, arabo-berbères, mais aussi d’Européens d’Algérie, ou bien encore de Français, voire d’auteurs du 19e siècle, comme Hugo ou Rimbaud. Brassant les champs linguistiques – français, arabe, kabyle. Quand bien même le poète doit transiter par le tamis de la traduction afin de donner à entendre la poésie kabyle, ou la poésie populaire arabe. Cette approche totalisante, généreuse, s’écarte résolument de tout esprit de chapelle, et d’une vision sectaire, étriquée de l’identité nationale. La question identitaire et linguistique forme précisément la clé de voûte du manifeste sénacquien. La langue française n’empêche nullement l’adhésion à la communauté nationale algérienne ; Sénac l’affirme par conséquent : « Loin de nous « franciser », la culture française ne pouvait qu’attiser notre soif de liberté, voire d’originalité. » Mais cette certitude tranquille n’empêche pas la lucidité quant à la nature du peuple algérien, composé à quatre-vingt-dix pour cent d’Arabo-berbères musulmans. Ainsi, les écrivains algériens de langue française s’insèrent dans un contexte spécifique : « Poètes de langue française, nous resterons ainsi fidèles au souffle de notre peuple, à son tumultueux passé, et nous transmettrons fièrement le relais à nos frères, les poètes arabes de demain. » Ils participent donc ce que Sénac nomme « une littérature de transition ». La définition célèbre de l’algérianité élaborée par Sénac prend sa source dans les postulats précédents : « Est écrivain algérien tout écrivain ayant définitivement opté pour la nation algérienne » ; elle est aussi, selon Lamis Saïdi, poétesse algérienne auteure de la postface, mais aussi traductrice en arabe des poèmes d’Anna Gréki, une réponse forgée par Yahia el Ouahrani à sa propre situation personnelle, et à sa quête d’un nom (celui du père d’abord, d’une nation qui l’inclurait, ensuite), fil que l’étude du père Déjeux à la suite du Soleil sous les armes déroule, faisant apparaitre une poétique cohérente et un réseau structuré de signes .

          L’ouvrage édité par Terrasses fait montre d’une grande richesse, puisqu’à l’essai de Sénac, il adjoint le volume d’hommage au poète paru aux éditions Saint-Germain-des-Prés en 1981, Jean Sénac vivant (seul le recueil de ses poèmes de jeunesse, Les Désordres, n’a pas été maintenu). Outre l’étude du père Déjeux, nous retiendrons parmi les hommages des poètes algériens les vers puissamment évocateurs de Salah Guemriche : « Écoutez-moi gens des rues Écoutez-moi / En vérité je vous le dis / YAHIA N’EST PAS MORT ASSASSINÉ / YAHIA est mort ACHEVÉ (…) Écoutez-moi gens des rues Écoutez-moi / En vérité je vous le dis / YAHIA N’AVAIT PAS RENDEZ-VOUS AVEC LA MORT / CE SOIR-LÀ / LA MORT NE FAISAIT QUE PASSER ». La mort d’un poète échappe toujours, certes, et Guemriche rejoint ici un Bencheikh qui affirmait : « De toutes façons, la cible était trop haute pour le meurtrier, Jean Sénac était ailleurs. » Evtouchenko, dont le télégramme adressé à Marguerite Benhoura à la mort du poète figure aussi dans cet ensemble, l’écrivait autrement : «  D’AILLEURS AUSSI TRAGIQUE QUE SOIT LA MORT D’UN POÈTE ELLE N’EST PAS AUSSI TERRIBLE QUE QUAND LA MORT L’ATTAQUE DE L’INTÉRIEUR QUAND IL MEURT COMME POÈTE MAIS QU’IL SURVIT PHYSIQUEMENT STOP » Au regard de la mort intérieure, la mort extérieure n’est rien car elle ne peut empêcher l’œuvre et la parole du poète de demeurer dans le souvenir des lecteurs et de ceux qui l’ont connu. Ainsi, trois poètes relativisent la disparition physique de Sénac ; celui-ci n’avait-il pas anticipé dans le poème « Wilde, Lorca, et puis… », moins de deux ans avant sa mort : « L’heure est venue pour vous de m’abattre, de tuer / En moi votre propre liberté, de nier / La fête qui vous obsède. Soleil frappé, des années saccagées / Remontera / MON CORPS. »

          Parmi les témoignages de ceux qui l’ont bien connu, les mots de Jean Pélégri résonneront encore longtemps car ils mettent l’accent sur la force de (ré)conciliation que le poète pied-noir incarnait : « Pélérin de l’impossible entre l’Orient et l’Occident, Janus toujours neuf et rebondissant, mais en même temps fidèle à chacun, il a osé franchir, et point seulement en esprit, mais de corps et d’âme, cette barrière toujours dressée, pour entrer dans le pays neuf de la guérison. Celui du Corpoème. » Des poètes français et francophones rendant hommage au poète algérien, la phrase de Claude Michel Cluny est de celles qui donnent à réfléchir, car elle fait écho à la mission poétique, vocation que le poète reconnaissait déjà à l’aube de ses vingt ans : « L’exemple de Sénac a fait la preuve, une fois encore, qu’il y a des servitudes élues qui nous grandissent. » Et le libanais Salah Stétié de se garder de faire de Sénac une sorte de moine laîque, un saint profane, ainsi que certains ont pu en avoir la tentation ; la grandeur de Sénac fut de vivre entièrement, de façon absolue, ses contradictions, jusqu’à la déchirure. Selon Stétié, Sénac l’Algérien fut « un Grec antique » ; affectionnant « les désordres », son maître-mot fut « jubilation » – jusqu’à la déflagration finale : « Le silex ne saurait éclater du feu qu’il cache. Le poète si. »

           Le recueil A-Corpoème constitue la pièce centrale du volume posthume : la lettre à René Char, datée de novembre 1950, et qui précède le recueil rédigé durant l’année 1968, donne certaines clefs. Rapportant à son destinataire une déambulation dans Paris au petit matin, après une nuit d’insomnie, il explique : « Pour une fois dans la glace JE ME SUIS VU ET J’AI VU. […] « J’étais présent au monde. J’ai possédé la vérité dans un corps total, âme et chair. » Dix-huit en amont, est-ce là préfiguration du corpoème, cette transsubstantiation profane qui opère la fusion entre la Chair et le Poème ? Au-delà de la poétique novatrice initiée ici, aporie sublime condamnée à l’échec triomphant, toutes les influences de Sénac parcourent ce recueil : les grandes voix de la poésie française et occidentale, mais aussi les voix du Maghreb et de l’Orient, truffent le texte de références plus ou moins transparentes. Une prosodie, une gestuelle du corps adviennent dans ce recueil : le vers poétique s’accorde aux élans, aux exultations, aux brisures du corps. Un combat s’engage : aux échos de la lutte céleste entre Jacob et l’Ange, « ce pauvre corps aussi / veut sa guerre de libération ! » Branché sur les divers mouvements de libération dans le monde (anticolonialistes, altermondialistes avant l’heure, mais aussi ceux des minorités sexuelles), A-Corpoème  se veut un défi permanent face aux forces mortifères qui nous enserrent. Ainsi que l’écrivait Jean Breton dans la section « Situation de Jean Sénac », cette œuvre est « une illusion désespérée (entre « la jouissance et la négation »), qui sans cesse renaît à l’espoir : « Ta chair chante dans ma chair ». Mais Sénac ajoute : « Vivre – Comme si ! » Dans le fracas d’un corps traquant fiévreusement sa tendresse, à la fin des fins demeure : le langage, éternel gagnant. « Mots, vertèbres transfigurées. », dernier envoi du poète, affirment bien ce magnétisme du verbe, et cette capacité du langage à « révéler ».

          Nathalie Quintane et Lamis Saïdi – l’une au liminaire de l’ouvrage, la seconde en clôture – interrogent l’actualité d’un tel manifeste dans l’Algérie d’aujourd’hui : « Une grande occasion pérenne peut-elle être répétée, ou plutôt, reprise ? » interroge Quintane d’entrée, tandis que Saïdi, à l’heure du Hirak, se plait à rêver à un Soleil sous les armes de 2019 qui aurait inclus les créations verbales de la jeunesse algérienne descendue dans la rue[1], laquelle n’aurait nul besoin en revanche d’un porte-parole quelconque – différence notable avec le contexte de parution de l’essai de Sénac, alors que la population algérienne était analphabète à quatre-vingt-dix pour cent. A contrario, le poète se doit de retrouver sa voix, unique, et de ne pas faire corps avec « le système de la tribu ». La préfacière et la postfacière de l’ouvrage édité chez Terrasses invoquent toutes deux « La casa del Mouradia », ce chant de supporter d’un club de football algérois, devenu l’hymne des manifestants. Nul doute que Sénac l’aurait ajouté à une version actualisée de son essai. Et parce que la poésie, les poètes, vivent d’être repris, adaptés, transformés, Saïdi livre une nouvelle version de la phrase camusienne adoptée en son temps par Sénac : « Celui qui écrit est à la hauteur de ceux qui marchent. »[2]

 

 

 [1] En 1957, Sénac écrivait au poète algérien Henri Kréa ceci : « La plus grand poète, c’est le peuple, avec toutes ses conneries. »

 [2] La phrase initiale est la suivante : « Celui qui écrit ne sera jamais à la hauteur de ceux qui meurent. » Camus contestera la reprise de sa phrase par Sénac dans Le Soleil sous les armes.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.