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Billet de blog 23 juin 2020

Un autre Memmi: quelques aspects occultés ou relégués

Albert Memmi, récemment disparu, laisse une œuvre de premier plan, que l’on réduit souvent à son pan sociologique, alors que l’itinéraire de Memmi fut bien plus divers et complexe que l’on a coutume de le dire. Ce billet entend rappeler quelques-unes des dimensions essentielles de cet intellectuel important du XXe siècle : le romancier, le promoteur de ses pairs, et enfin le moraliste.

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         Certes, il fut le penseur de la décolonisation : du Portrait du colonisé précédé du Portrait du colonisateur (1957) à l’ultime Portrait du décolonisé (2004), ses réflexions sur les rapports de domination, et sur ce qu’il nommait la dominance, ont marqué le champ sociologique français. La question juive l’imposa également comme l’un des penseurs majeurs de notre temps (Portrait d’un Juif, 1962 ; La libération du Juif, 1966). Albert Memmi nous a quittés le 22 mai dernier, voici un peu plus d’un mois, dans sa centième année. Mais le penseur de la dominance, de la judéité, mais aussi du racisme (1982) et de la dépendance (1979), ne doit pas occulter, selon nous, trois des autres dimensions de cet intellectuel franco-tunisien.

          La première concerne l’écrivain : il convient de rappeler qu’Albert Memmi fut un romancier majeur des lettres francophones. Depuis La Statue de sel en 1953 qui constitua un événement dans les lettres tunisiennes, et figure parmi les ouvrages fondateurs de la littérature maghrébine de langue française, en passant par Agar (1955), son second roman, explorant les difficultés rencontrées par les couples mixtes, jusqu’aux Scorpion (1969) et Désert (1977), qui, outre les expérimentations formelles dans le premier, abordaient le complexe identitaire de l’auteur et ses propres contradictions sous couvert fictionnel, ou le traitement de l’Histoire de l’Afrique du Nord et la présence de la minorité juive dans cette histoire, pour le second, l’œuvre fictionnelle de Memmi s’inscrit au premier plan des lettres franco-maghrébines. Le cinquième et dernier roman, Le Pharaon (1988), revisitait l’histoire contemporaine de la Tunisie, et la période-charnière qui menait à l’indépendance de ce protectorat français. Cette dernière œuvre permettait à notre auteur de tresser certaines de ses préoccupations majeures : l’engagement anticolonialiste, la réflexion sur la place des minorités dans un jeune état en construction, l’évocation d’une culture locale multi-séculaire et s’abreuvant à différentes sources, et formant un carrefour de sensibilités. C’est dire que ce dernier roman s’inspirait à la fois de l’Histoire proprement dite – on y croise certains personnages historiques, acteurs-clés de la décolonisation – mais aussi de l’itinéraire propre de Memmi, militant de cette période dans son pays natal. Bien que nourri à la langue et à la tradition littéraire classique françaises, admirateur du Classicisme et des Lumières (il affirma son admiration du style racinien dans La Statue de sel), Memmi n’a pourtant pas fait l’impasse sur le caractère avant-gardiste de l’entreprise littéraire : qu’il suffise de rappeler qu’il fut l’un des initiateurs de l’écriture colorée ! À l’origine, Le Scorpion devait être imprimé en différentes couleurs, mais le coût de fabrication s’avérant trop élevé, les différents discours présents dans ce roman furent transcrits dans des polices différentes, afin de distinguer, selon son projet, les diverses tonalités à l’œuvre. Ce goût de la narration ne quitta jamais Memmi : jusqu’au terme de son existence, il aimait offrir à ses visiteurs – ou leur demander – quelque anecdote, quelque récit haut en couleurs, voire même une simple histoire drôle ! Par ailleurs, cette inscription à certains égards dans la tradition littéraire occidentale, et notamment française, ne doit pas occulter le goût de Memmi pour la chair du verbe. La chair des mots, et le plaisir quasi sensuel de conter, ne quitte jamais l’écriture de Memmi, rappelant que son inspiration puisait aussi dans le terroir judéo-arabe de son pays natal.

          La seconde dimension d’Albert Memmi que j’aimerais rappeler à présent qu’il nous a quittés réside dans la promotion des lettres nord-africaines. Dès avril 1955, Memmi fut chargé par deux jeunes militants nationalistes, Béchir Ben Yahmed et Mohamed Ben Smaïl, de tenir la page culturelle de l’hebdomadaire L’Action. Il contribua donc à faire connaître à cette occasion les grands noms des lettres maghrébines : Mohammed Dib[1], Driss Chraïbi, Mouloud Mammeri, et bien d’autres… Cette action salutaire au service des autres se poursuivit dans les années soixante par l’élaboration des premières anthologies de littérature maghrébine : dès 1964, le premier tome, sous la direction de Memmi, et avec une équipe réunissant Arlette Roth, Jean Déjeux, Jacqueline Arnaud et Abdelkébir Khatibi, paraissait aux éditions Présence Africaine, consacré aux écrivains maghrébins de langue française. Le second tome, paru en 1969, s’intéressait aux écrivains français du Maghreb. Memmi n’abandonna jamais cet aspect de son travail : en 1985, son anthologie Écrivains francophones du Maghreb paraissait chez Seghers, suivie en 1987 par une Anthologie du roman maghrébin chez Nathan, coordonnée avec sa propre épouse, Germaine, et le père Jean Déjeux. Cette action au service du champ littéraire dont il était partie prenante n’est pas si répandue qu’il faille ne pas la rappeler.

          Enfin, un autre Memmi, et non le moindre, ne doit pas être passé sous silence : le mémorialiste pouvait être déjà décelé dans certaines pages de La Terre intérieure (1976), mais cette tendance n’aura de cesse de s’accentuer au fil des années. Ce seront d’abord les différents bréviaires-bilans qu’il publiera dans la dernière partie de son existence : Ce que je crois (1985) sera suivi du Nomade immobile (2000), autobiographie intellectuelle, laquelle sera reprise et complétée par Testament insolent en 2009. Les différents Bonheurs[2] publiés tout au long des années quatre-vingt-dix révèlent un Memmi soucieux de se fabriquer une philosophie de vie au quotidien, une sagesse pratique. Cette disposition pour les aphorismes, définitions et autres maximes perdurera jusqu’au terme de son existence : Memmi relisait régulièrement les dernières années Suétone ou Sénèque, qu’il admirait tout particulièrement.

          Ce goût de la maxime est bien à rapprocher de son appétence pour la définition (citons À contre-courants en 1993, ou le Dictionnaire critique à l’usage des incrédules en 2002) ou l’aphorisme, forme qu’il pratiquait déjà après-guerre (Le Partisan, texte inédit de 1946, existe aussi sous forme aphoristique), et qu’il pratiqua assidûment les dix dernières années de sa vie. Cette forme atteste d’un double visage d’Albert Memmi, incontournable si l’on veut saisir la singularité de son apport : la prédilection pour la formule concise, l’économie de son esthétique, afin d’atteindre sa cible, le dispute à la rigueur du penseur qui, par son goût pour la définition, cherche à établir ses découvertes selon une démarche précise et rationnelle. Le styliste n’oublie jamais le penseur et le penseur ne peut taire tout à fait le styliste.

 [1] Le dernier texte écrit par Albert Memmi est précisément un témoignage de cette aventure et un hommage appuyé à ce précurseur que fut Mohammed Dib. Voir « Mohammed Dib, ce précurseur », in Europe n° 1094-1095-1096, spécial Mohammed Dib/Jean Sénac juin-juillet-août 2020, p. 10-12.

 [2] Il s’agit d’un triptyque : Bonheurs (1992), Ah, quel bonheur ! (1995), et enfin L’exercice du Bonheur (1998), tous publiés chez Arléa.

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