Un projet d'écrivain: Mouloud Feraoun ou le renversement de perspective

La collection «Petits inédits maghrébins», publiée aux éditions El Kalima, à Alger, et dirigée par le professeur Guy Dugas, ajoute deux titres à son catalogue. Le onzième opus de la collection, intitulé "Les Tueurs et autres inédits", réunit des textes courts et de nature diverse de l’écrivain algérien Mouloud Feraoun.

Le onzième opus de la collection « Petits inédits maghrébins », que ses lecteurs nomment désormais PIM, ne révolutionnera pas l’image que se fait le public de l’écrivain kabyle Mouloud Feraoun, ainsi que le spécifie la préfacière, Safa Ouled Haddar : « Sans apporter de révélation extraordinaire sur Feraoun, l’ensemble de textes si varié qu’offre ce volume dessine en creux un portrait très attachant de l’auteur du Fils du pauvre ». Essai, conte, légende, fragment de narration, page de journal, poème : ces textes au statut hétérogène permettent en effet de dégager le double visage de cet intellectuel : d’une part, l’écrivain assuré de son métier, maîtrisant les ficelles de l’art narratif. Il suffit de lire le fragment narratif « Les Tueurs », écrit quelques semaines avant sa mort, semblant annoncer son assassinat, ainsi que la page inédite de journal publiée pour la première fois dans cet ouvrage, pour s’en convaincre. À ce titre, il convient de rompre définitivement avec certaines représentations convenues, un certain prêt-à-penser dommageable, nous semble-t-il, pour la reconnaissance de notre auteur et la valorisation de son œuvre : ainsi, du terme « littérature ethnographique » relayé, de critique en critique, à travers les décennies, et qui charrie hélas, depuis l’époque coloniale durant laquelle cette œuvre s’est déployée, un relent de considération condescendante, voire paternaliste (et que la préfacière même utilise une fois dans sa préface pour qualifier l’œuvre de Feraoun). L’inventaire du fonds d’archives détenu par la fondation Feraoun à Alger, effectué par une équipe de chercheurs de l’ITEM (dont l’auteur de cet article) en 2014, a permis de comprendre à quel point les romans de l’écrivain kabyle étaient le fruit d’un processus lent de genèse (les multiples versions du Fils du pauvre, échelonnées entre 1939 et 1950 en attestent) et résultaient d’un effort de composition, décelable dans l’organisation structurelle des œuvres. De même, Feraoun s’y entendait à déplacer les codes narratifs, ainsi qu’il a pu le faire avec Le Fils du pauvre qui innove au sein du genre autobiographique, ou bien en introduisant divers niveaux de discours, ou bien encore en ayant recours à l’ironie, empêchant le lecteur de le considérer comme un auteur naïf, à lire au premier degré.

          D’autre part, le gardien de la tradition et des coutumes de son pays, la Kabylie, affleure dans l’ensemble de l’œuvre : dans le présent volume, « Les beaux jours » (publié dans le recueil Jours de Kabylie en 1954), « Le beau de Tizi » (fruit d’une légende déterminant la fondation du village et de la lignée), « Ma Kabylie » qui reprend la même légende mais en apportant bien d’autres vues sur la culture et le mode de vie kabyles, et enfin « La Vache des orphelins » (publié en 1960 dans la revue Algeria), conte d’origine kabyle, renseignent sur le lettré cherchant à opérer l’heureuse conciliation entre ses deux cultures : la kabyle, dont il puise sa force et la stabilité de son propre enracinement au monde, mais qu’il ne se prive pas de critiquer sous certains aspects, et la française, dont il a tiré certains principes, l’adhésion aux valeurs laïques et civiques de la IIIe République, qu’il tâche d’appliquer quotidiennement dans son activité d’instituteur et de directeur d’école. Son humanisme, qu’il a d’abord côtoyé au sein de sa culture, s’est trouvé consolidé par une certaine culture française (et européenne) qu’il assimila sur les bancs de l’école. Ces divers textes exhaussant le promoteur de la culture ancestrale (et dont les Poèmes de Si Mohand publiés en 1960 chez Minuit participent) laissent entrevoir l’esprit dont sait faire preuve Feraoun ; ces divers textes, même lorsqu’ils ne font que décrire le village, son organisation, et les principes qui le régissent, ne se départissent jamais d’une subtilité d’analyse, d’une profondeur de perspective.

          La justesse et la beauté sereine de l’œuvre de Feraoun proviennent de cette volonté de rendre un hommage à son peuple qui lui soit fidèle. Ainsi que l’écrit Safa Ouled Haddar, « L’amour de Mouloud Feraoun pour sa terre natale et le devoir qu’il ressent de faire connaître la Kabylie, l’ont aussi poussé à s’intéresser à la culture de ses ancêtres. Il puise dans le registre populaire afin de montrer au monde qui sont ces Kabyles que la France a colonisés en croyant les avoir assimilés. » C’est précisément cette démarche qu’expose l’écrivain dans le chapitre deux du Fils du pauvre, lorsqu’il oppose au regard conventionnellement émerveillé du touriste d’alors sur sa région l’avertissement suivant : « Mille pardons à tous les touristes. C’est parce que vous passez en touristes que vous découvrez ces merveilles et cette poésie. Votre rêve se termine à votre retour chez vous et la banalité vous attend sur le seuil. » C’est aussi la volonté de modifier le regard des autres, des colonisateurs, sur les siens, qui marqua l’engagement de Feraoun, lorsqu’il prit la plume et s’affirma en tant que sujet, renversant ainsi le point de vue qui avait cours jusque-là.

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