Le fantôme de Pétain n'en finit pas de hanter la monarchie présidentielle

De De Gaulle à Macron en passant par Mitterrand, le fantôme de Pétain n'en finit pas de hanter la monarchie présidentielle.

À l’occasion du centenaire de la fin de la Première guerre mondiale, l’Etat-major des armées et son chef le Général Lecointre avaient le projet de rendre un hommage exceptionnel aux maréchaux de la Grande Guerre, dans une célébration toute militaire aux Invalides : Joffre, Foch, Pétain, Gallieni, Fayolle, Franchet d’Esperey, Lyautey et Maunoury. Et donc Philippe Pétain dont la présence parmi ces Grand Huit jetait un certain trouble pour ceux qui étaient au courant, à gauche et dans la communauté juive.

Mais des digues étaient posées. Lors de la présentation officielle à l'Elysée le 18 octobre de « l'Itinérance mémorielle et territoriale » du chef de l'Etat, il semblait clair que l'hommage des Invalides resterait une affaire interne de l'Armée mais que la commémoration officielle, celle de la Présidence, éviterait toute connotation trop militaire : «  Le sens de cette commémoration, ce n’est pas de célébrer la victoire de 1918. » On restait donc dans la tradition établie depuis plusieurs années de mettre l'accent sur l'Armistice, la paix retrouvée et les souffrances endurées, plutôt que sur la victoire sur l'ennemi et la gloire militaire. Le chef de l'Etat ne se rendrait pas aux Invalides et l'honneur rendu aux Grands Huit semblait même compromis. Cette fois le trouble était à droite et dans la hiérarchie militaire.

En annonçant mercredi 7 novembre à Charleville-Mézières que l'hommage rendu le 11 novembre aux Invalides par l'Etat major, aux huit maréchaux dont Philippe Pétain, était légitime, Emmanuel Macron a subitement pris à contre-pied toute la communication mise en place par son entourage élyséen pour contenir dans les limites de la cour d'honneur des Invalides ce trop gênant hommage. Les mêmes s'efforcent maintenant d'étouffer le scandale délibérément provoqué par leur chef.

Les raisons d'une telle provocation peuvent sembler mystérieuse. Y aurait-il du Trump dans le Macron ? En fait quand on reprend les choses dans la durée il y a une grande continuité dans cette affaire. Continuité dans la logique et les intimes convictions de Macron. Il faut en effet se souvenir que le 8 mai 2016, alors qu'il se mettait en marche pour l'Elysée il s'était très médiatiquement fait inviter à la commémoration annuelle que la ville d'Orléans organise en l'honneur de sa libératrice, Jeanne d'Arc. Il y avait prononcé un discours peu modeste. Puis, en août, il avait rendu une visite tout aussi médiatique à Philippe de Villiers au Puy-du-Fou, et les deux avaient devisé sur la transcendance de la fonction, présidentielle et monarchique, c'est tout un, de Clovis à Lui-même.

Étrange pour un, à cette date, un encore tout récent ministre socialiste. Mais c'est que Macron a rejoint le Parti socialiste à la sortie de l'ENA. Pour les jeunes énarques ambitieux qui visent les cabinets les plus prestigieux, et plus si affinité, il y a deux portes de sortie qui sont surtout des portes d'entrée dans la carrière. La porte de gauche et la porte de droite. Les motivations ne tiennent pas toujours à l'intime conviction et dépendent souvent des circonstances et opportunités. En réalité, Macron n'a jamais vibré à la mémoire de Jaurès ou de Blum. Sa fibre profonde est traditionnellement catholique et monarchique.

Mais en cela il est également en grande continuité avec les deux grands personnages qui habitèrent l'Elysée, Charles de Gaulle et François Mitterrand. Seul Jacques Chirac avait rompu le cycle. Charles de Gaulle considérait que la gloire de Pétain à Verdun « ne saurait être contestée ni méconnue par la Patrie », attribuant sa trahison de 1940 au naufrage de la vieillesse. Du moins il s'en tint là, sauf le 11 novembre 1968, pour le cinquantenaire, où il fit déposer une gerbe sur sa tombe. Elle fut arrachée par les nostalgiques de Vichy. Et surtout François Mitterrand qui rituellement déposait ou faisait déposer chaque 11 novembre une rose sur la pierre tombale de l’Île d'Yeu. L'histoire ne dit pas si elle était rouge. A ceux de son entourage qui s'en étonnaient il répondait : « Vous n'avez rien compris, vous n'étiez pas là ». Là où ? A Verdun ? Mais Mitterrand n'y était pas non plus. Où alors ?

Décidément le fantôme de Pétain ne finit pas de hanter les couloirs de la monarchie présidentielle.

 

https://www.lci.fr/politique/bernard-kouchner-on-rend-hommage-aux-marechaux-de-la-premiere-guerre-mondiale-dont-le-marechal-petain-2103809.html

 

https://www.lopinion.fr/blog/secret-defense/11-novembre-l-elysee-ne-veut-pas-commemoration-trop-militaire-166057

 

https://www.lopinion.fr/blog/secret-defense/11-novembre-l-etat-major-voudrait-honorer-marechaux-ca-coince-165621

 

https://www.nouvelobs.com/topnews/20181107.AFP8477/une-polemique-sur-petain-s-invite-sur-le-periple-14-18-de-macron.html

 

http://www.lefigaro.fr/histoire/centenaire-14-18/2018/11/07/26002-20181107ARTFIG00253-polemique-sur-petain-aux-invalides-l-armee-rendra-hommage-a-tous-ses-chefs.php

 

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