Falciani, Guy Debord et les fumeurs de havane

On le sent à l’inquiétude sourde et à la léthargie qui marquent l’attente de grands événements : in girum imus nocte et consumimur igni, nous tournons en rond dans la nuit et somme consumés par le feu. Si nous ne comprenons rien. Si ne faisons rien.

Qui a vu mardi soir sur France 2, dans l’émission Cash investigation sur l’évasion fiscale, la confrontation d’Elise Lucet et d’André Santini a compris qu’il se passait quelque chose. Une journaliste qu’on aurait fini par croire reléguée en concurrente de Jean-Pierre Pernaut monte en première ligne de l’investigation, avec d’efficaces méthodes de voyous. Pas pour enquêter sur des affaires anciennes ou achever quelque dictateur discrédité. Mais pour quelque chose qui nous concerne directement, ici et maintenant.
Bien sûr qu’on le savait déjà, mais avec les moyens du bord. On imaginait des choses. Par exemple que des parlementaires, des ministres, des dirigeants de multinationales, de hauts fonctionnaires, pouvaient se réunir sous un prétexte folklorique pour se concerter. Pas des comploteurs en réunion secrète, rien que des fumeurs de havanes, de bons amis, des amateurs. Certes le casting semble biaisé : pourquoi un directeur des douanes dans un club parlementaire ? Mais il y a du bon tabac dans la tabatière.

Si c’est moi qui le pense et le dis, si je le crois possible, si je me l’imagine, et si, parce que j’ai quelques traces glanées ici ou là, je le crois vrai, alors je ne suis qu’un quidam discréditable.
Mais que la caméra entre par effraction capter ces visages aux fondements falsifiés, et la vérité surgit immédiatement. Il n’y a pas de preuve au sens judiciaire, mais aucun des participants à cette réunion n’a d’illusions à se faire : tous ceux qui ont vu la scène ont très bien compris.

Ne mettons pas tout le monde, patrons, politiciens, journalistes, sbires, dans le même sac. Mais ceux qui sont dans le sac sont le cœur du système, là où les sociétés ne sont que des écrans, les communicants des murs, les prix et les coûts des manipulations comptables, les devises des multinationales des proclamations orwelliennes.

Les preuves judiciaires, dans cette société du spectacle, du secret et du leurre, ce ne sont pas les journalistes qui peuvent les amener, du moins pas de première main. Pour qu’elles soient systématiques, qu’elles concernent le système lui-même et pas seulement tel ou tel individu jeté dans l’arène en fonction des intérêts ponctuels de tel ou tel clan, elles ne peuvent pas se limiter aux contacts personnels. Elles doivent venir du cœur informatique du système. Ce sont des Julian Assange, Bradley Manning, Hervé Falciani, Edward Snowden qui peuvent les fournir.  Ne faisons pas la fine bouche sur leurs révélations spectaculaires. Elles sont la condition préalable de l’efficacité. Elles sont réellement redoutées. Julian Assange est toujours coincé dans l’ambassade d’Equateur à Londres. Bradley Manning est détenu dans les conditions que l’on sait. Edward Snowen entame sa cavale. Quant à Hervé Falciani, qui témoignait sur France 2, il risque vraiment sa vie. 

On ne fera rien sans ces nobles délateurs des règles du milieu. Et pas seulement pour que la justice s’empare des dossiers. Mais pour comprendre ce qu’il en est de ce système sans nom, sans visage, sans parti, qui n’est pas élu mais qui pourtant gouverne le monde et qu’il ne suffit pas d’appeler « finance » pour le combattre. Il faut éprouver la chose consistante qui se cache derrière ce vide qui, prétendait le candidat Hollande, gouverne le monde.

Combien se sont battus pour leur usine et n’ont finalement rencontré que le vide. Pourtant une usine, ça existe physiquement. Mais finalement, rien. Ne pas avoir de prise, ni par la main ni par la pensée, ce n’est pas manquer en soi de quelque chose. Tout ce qu’il faut nous l’avons. Tout ce qu’il faut ils l’ont. Mais c’est l’objet lui-même qui se dérobe et n’offre pas de prise. Parce qu’il est fait comme ça. Intelligemment fait, pour n’offrir aucune prise et beaucoup de leurres. Pour comprendre cette chose sans nom, ou qui en a trop, qu’on appelle système, crise, globalisation, il faut d’abord savoir qu’une telle chose est possible. Vivre avec « la chose » - c’est notre condition commune -, ne suffit pas. L’expérience permet de savoir que ça existe mais ne nous dit pas ce qui existe. D’un autre côté, la raison et un peu d’intuition nous permettent de dire que c’est possible, mais rien ne nous dit que ça existe. En somme, pour comprendre, il faut recoller ce qui existe et dont nous avons une expérience souvent confuse et toujours partielle au possible dont c’est l’existence. La compréhension passe par ce va et vient.

 Guy Debord n’a jamais vraiment connu « la chose », mais c’est pourtant bien d’elle dont il parle dans ses Commentaires sur la société spectacle, publiés en 1988. Témoin des années de plomb italiennes, il a eu l’intuition de sa possibilité. Et parce qu’il était un rationaliste conséquent, il en a exploré les principes en quelques formules abruptes. Il a exploré les possibles d’une forme de domination dont il n’a vu que les premières manifestations, mais qui devient notre quotidien. Comme cet extrait du commentaire XXXII, qui permet de comprendre les espoirs et les angoisses qui agitent les carrières d’élite dans les démocraties européennes :

 « Semblablement, la mise en place de la domination spectaculaire est une transformation sociale si profonde qu’elle a radicalement changé l’art de gouverner. Cette simplification, qui a si vite porté de tels fruits dans la pratique, n’a pas encore été pleinement comprise théoriquement. De vieux préjugés partout démentis, des précautions devenues inutiles, et jusqu’à des traces de scrupules d’autres temps, entravent encore un peu dans la pensée d’assez nombreux gouvernants cette compréhension, que toute la pratique établit et confirme chaque jour. Non seulement on fait croire aux assujettis qu’ils sont encore, pour l’essentiel, dans un monde que l’on a fait disparaître, mais les gouvernants eux-mêmes souffrent parfois de l’inconséquence de s’y croire encore par quelques côtés. Il leur arrive de penser à une part de ce qu’ils ont supprimé, comme si c’était demeuré une réalité, et qui devrait rester présente dans leurs calculs. Ce retard ne se prolongera pas beaucoup. Qui a pu en faire tant sans peine ira forcément plus loin. On ne doit pas croire que puissent se maintenir durablement, comme un archaïsme, dans les environs du pouvoir réel, ceux qui n’auraient pas assez vite compris toute la plasticité des nouvelles règles de leur jeu, et son espèce de grandeur barbare. Le destin de ce spectacle n’est certainement pas de finir en despotisme éclairé.
Il faut conclure qu’une relève est imminente et inéluctable dans la caste cooptée qui gère la domination, et notamment dirige la protection de cette domination. En une telle matière, la nouveauté, bien sûr, ne sera jamais exposée sur la scène du spectacle. Elle apparaît seulement comme la foudre, qu’on ne reconnaît qu’à ses coups. Cette relève, qui va décisivement parachever l’œuvre des temps spectaculaires, s’opère discrètement, et quoique concernant des gens déjà installés tous dans la sphère même du pouvoir, conspirativement. Elle sélectionnera ceux qui y prendront part sur cette exigence principale : qu’ils sachent clairement de quels obstacles ils sont délivrés, et de quoi ils sont capables. »

 Tous, en Europe, ne sont pas à mettre dans le même sac, mais ceux qui sont au cœur du système sont ceux qui ont compris la grandeur barbare des nouvelles règles. C’est pourquoi Hervé Falciani a raison : ce n’est pas aux hommes qu’il faut s’attaquer. Qu’importe un Cahuzac. Les journalistes ont fait leur travail, c’est bien. Que la justice fasse son travail. Pour ce qui concerne l’action politique c’est à la chose, à ses institutions intouchables, à ses lieux clos et à ses réseaux secrets qu’il faut s’attaquer. Dans le patronat, la classe politique, la banque, les services et administrations, les institutions internationales, beaucoup n’ont pas encore clairement compris de quels obstacles ils étaient délivrés, d’autres renâclent devant les règles du nouveau monde. Beaucoup ont peur, sans doute. Mais on pourra difficilement se passer d’eux. Et ce n’est pas notre faiblesse qui leur donnera le courage nécessaire.

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