Jean Lassalle et Jérôme Cahuzac : Pieds crottés- mains propres et Souliers cirés-mains sales

Combien de temps durera l’opération mains propres à la française ? Trois mois ? Quinze jours ? Quand les quelques pages ouvertes seront fermées, dans plusieurs années, il n’y aura même sans doute jamais eu d’opération mains propres en France. Fondamentalement, ce formidable espoir que l’action judiciaire va faire le grand ménage, rétablir la justice morale et la justice sociale, s’avère vain. Une opération mains propres, ça ne peut exister. Il y en eut pourtant une en Italie dans les années 90. Aujourd’hui les Italiens ont changé de marque de savon et de robinets, mais dans les échanges de poignées de mains électorales, mafieuses et commerciales, les mains ne sont toujours pas propres.

 La cause de cet échec n’est pas seulement historique, au sens où cela aurait pu se passer autrement. La cause en est dans ce que sont fondamentalement et respectivement la politique et la justice. La justice qualifie, évalue et sanctionne, dans le cadre de la loi, des actes commis par des individus. La politique, c’est la réalité du pouvoir et de l’action collective. La justice n’a pas et n’aura jamais prise que sur des cas. Il est illusoire de lui demander de venir à bout d’un système.

 En Italie, l’imbrication de Cosa nostra, de la politique et des affaires avait rendu le système particulièrement résistant. L’opération mani pulite commença en février 1992 par un flagrant délit de remise de pot-de-vin à un dirigeant milanais du Parti socialiste italien, que Bettino Craxi, chef du parti, qualifia aussitôt de canaille isolée, niant tout caractère systématique à la corruption. Sous l’impulsion du juge Antonio Di Pietro et du pool de magistrats milanais massivement soutenus dans les premiers temps par l’opinion publique, les investigations s’étendirent rapidement à tout le pays. Les anciens partis politiques disparurent et ceux de leurs dirigeants qui n’étaient pas inculpés en reconstituèrent de nouveaux, sur la base de réelles convictions ou de simples proclamations de propreté. Campagnes de diffamation et menaces de mort cernaient la poignée de magistrats du pool. Et ce n’était pas menaces en l’air : les juges Falcone et Borsellino, qui avaient conduit la lutte antimafia à Palerme depuis des années, furent assassinés en mai et juillet 1992.

En 1994, Berlusconi, à la tête d’un parti politique fondé en toute hâte, devint premier ministre, fort de son empire télévisuel et des votes du Sud, allié à une Ligue du Nord xénophobe qui s’affichait plus propre que propre. Du point de vue de sa consistance sociale, de son savant dosage mafia-politique-affaires, de ses transversalités et de ses hiérarchies indicibles, le pouvoir était bien réparé. Les Italiens, trompés sur la base même de leurs espoirs, allaient maintenant être retournés. Il faut savoir que les pools de magistrats fonctionnaient sur la base d’un partage total d’informations tenues secrètes pour l’extérieur. Par ce secret partagé l’action judiciaire devenait une action collective. Voilà qui fut habilement requalifié de conspiration des juges contre la classe politique, de persécution de représentants dont la légitimité résulte du suffrage et de la confiance de leurs électeurs. En quelques années, les luttes contre la mafia et contre la corruption politique et économique s’effilochèrent, minées par des lois rétroactives, des amendements discrets, des amnisties.

Le 25 octobre 1999, dans le Corriere della Sera, le journaliste Angelico Panebianco en tirait la morale : « L’idée de pouvoir faire du droit pénal un moyen pour résoudre des problèmes collectifs devint dominante (…) Il est insensé de songer faire des procès à la Politique, tout comme il est insensé d’en faire, que sais-je, à l’économie ou à la culture ou à n’importe quel autre domaine de l’activité humaine. De même, par exemple, que seule l’économie, à travers le marché, peut effectuer l’action de se corriger, de même seule la politique peut, parfois, corriger la politique. Seule la politique, dans ce cas précis, pourra corriger, peut-être, avec le temps, ce rapport malade entre les institutions, la société méridionale et les organisations criminelles (…) »

De ce libéralisme radical, on peut tirer au moins une vraie leçon : si le jugement vous gêne et si la réalité qu’il juge vous insupporte, alors c’est sûrement qu’il faut prendre le taureau par d’autres cornes. La justice ne traite que du cas. Et quand, dans sa marche, elle révèle, par le nombre et par les connexions des individus impliqués, le système, elle déclenche une réaction systémique et délibérée. Le transfert de Berlusconi, passé en quelques mois du sport médiatique au sport politique, en est l’indice.

 Par principe juridique fondamental, le droit est collectif : il vaut pour tous dans le domaine qu’il définit. Mais par principe juridique fondamental, l’infraction au droit est individuelle. Quand une entreprise, une organisation, est condamnée, ce n’est pas un collectif qui est condamné mais une entité dotée d’une personnalité juridique. L’acte commis en bande organisée est une qualification juridique mais c’est toujours l’individu qui est inculpé pour un acte commis en bande organisée. Les bandes organisées n’ont pas de personnalité juridique en tant que telles. Elles ne seront touchées par la justice qu’au travers de cas, fussent le cas de tous ceux pris la main dans le même sac.

 L’individualisme, comme principe philosophique, est au cœur de notre système juridique. On ne condamne pas quelqu’un parce qu’il incarne l’esprit du mal, mais uniquement parce qu’il a mal agi. De la même façon, chaque condamné d’une action commise en bande organisée n’est pas condamné comme représentant la bande en tant que telle, mais pour sa contribution effective à l’action commise. Là s’arrête la justice. Elle ne traite donc pas du collectif. Il n’y a que l’action politique, dans ses formes législatives et gouvernementales et dans ce que l’on a coutume d’appeler les mobilisations de la société civile, qui a prise sur le collectif. Mais dans la mesure où il y a quelque chose de systématique et de déviant au cœur de la classe politique, des solidarités hiérarchiques et transversales, opaques et résistantes, il y a un vrai problème. Où sont les prises ?

 Il y a un homme politique dans notre pays qui devrait attirer davantage notre attention, non pas par son pouvoir étendu et son « savoir quoi faire » remarquable. C’est un homme qui marche à pied, mais qui « ne marche pas » dans le système. Jean Lassalle, le député qui marche, parcourt tout seul à pied, depuis le 10 avril, les routes du pays, à la rencontre de tout ce qu’on veut bien lui dire. Il ressort de ce qu’il en dit un profond désarroi. C’est ce qu’il nous reste à partager, en attendant mieux.

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