Quelques raisons de plus sur le succès de Trump

Ce billet rebondit sur l'article rédigé par Michael Moore dans le Huffington Post, le 31 juillet 2016, démontrant par 5 raisons pourquoi Donald J. Trump sera le prochain président des États-Unis. Ce texte complète cette démonstration, en ajoutant également une raison fondamentale, celle de la question de l'identité américaine, une question malheureusement oubliée.

J’aimerais rebondir sur l’article de Michael Moore et ses cinq raisons pour lesquelles Donald J. Trump terminerait sa course avec succès à la Maison Blanche. Ses raisons sont justes et représentent la réalité de ce qu’est devenue la course à la présidence, qu’elle soit en Amérique, en France, ou quels que soient les autres types de « suprême » pouvoir dans un quelconque autre pays. Il s’agit avant tout d’une question d’apparence. Qu’importe le programme, qu’importe l’Histoire, nous sommes rentrés plein pieds dans une nouvelle ère où la Politique s’écrit comme un nom propre et est devenue une discipline et une perspective de carrière à temps plein. Voter pour Trump serait, selon Moore, une manière pour la population de se moquer d’un système qui serait malade. C’est entièrement vrai, et il serait sage de pousser le bouchon plus loin en nous accusant nous-même et nos ancêtres d’avoir laissé ce système pourrir pendant longtemps sans agir. Un mot de cette lettre, publiée dans le Huffignton Post, résonne dans ma tête : Moore nomme Trump le « mastodonte ». Impossible d’arrêter la machine en marche. Il faut se rendre à l’évidence. C’est vrai. Et comme pour toutes les évolutions politiques en Europe, nous n’avons jamais voulu nous tromper autant.

 

Il est clair que la Politique aujourd’hui est tributaire d’une course au pouvoir établie depuis un millénaire. Vous venez de lire un pléonasme ? Pas tout-à-fait. Dans les écoles, les professeurs nous enseignent les visions de la politique comme secondaires à une discipline étudiée. Un homme politique se démarquera un jour de sa profession d’avocat, ou de médecin, ou même de sculpteur si l’on veut, pour embrasser la « carrière » politique. On imaginera, avec un esprit bien carré, que l’ancien médecin deviendra ministre de la Santé, que l’avocat deviendra ministre de la Justice, et que le sculpteur deviendra ministre de la Culture. C’est stupide, bien entendu. Le lacis des trajectoires personnelles chez les hommes politique est tellement complexe que pour le comprendre, et pour comprendre également les responsabilités du terrain et les enjeux d’une profession de gérant de pays (une profession politique quoi), nous avons crée des études universitaires portant uniquement sur la politique. Au plus complexe le pays, au plus fouillées les études. C’est ainsi que nous voyons de plus en plus de personnalités, toujours plus subtiles et malignes les unes des autres, émerger et préparer leur course au pouvoir pendant trente ans ou plus. Une fois étudiants, ils savent déjà où s’engager. Bien sûr, ils passeront par une profession fonctionnaire hors système politique auparavant, afin de se donner un minimum de crédibilité, mais la course au pouvoir ne se fait pas en deux ans. Elle se prépare en minimum dix ans. Il est intéressant de voir à quel point, pour énormément d’hommes politiques, quelle que soit leur démarche de plus en plus inventive pour arriver à leur fin, cette « carrière » politique (j’insiste sur ce mot « carrière » comme une ambition qu’on brigue depuis notre âge printanier) s’est propulsée à l’avant plan, effectuant ainsi un basculement hiérarchique : là où la politique venait de l’indignation d’un professionnel par rapport à une certaine gestion, et qu’après trente ans de profession, il tentait de mettre sa brique à l’édifice dans une discipline politique, aujourd’hui, la profession n’est devenue plus qu’un substrat, un prétexte secondaire pour une envie politique, cette dernière devenant l’intention première. C’est à ce niveau, je pense, que les réalités du terrain se perdent.

Le Brexit nous a enseigné deux choses. Premièrement, ce n’est plus l’argent qui gère le monde. Financièrement parlant, les experts en marchés boursiers ont tous publiés ce qu’ils pouvaient publier, démontrant ainsi la catastrophe qu’impliquerait le « Brexil » et les implications politiques qu’elle aurait. Pourtant le Brexit est passé. Non, l’argent ne dirige plus. Deuxièmement, il faut remettre en perspective la vision de l’Europe par ceux qui souhaitent une autarcie. La vision d’un conseil, comme dit plus haut, d’homme politiques hors des réalités qui n’écoutent plus, en fait, la voix du peuple.

L’Europe est un bon exemple de ce détachement et cette individualisation conséquente de cet état d’esprit hors des réalités. Elle s’est érigée comme conseil supérieur et à établi des institutions propres à elle dans les pays la concernant, comme des écoles primaires et secondaires par exemple. Désormais, il y a un nouveau système scolaire, l’école du quartier, puis l’école européenne. En soi, la raison d’être de cet établissement est totalement logique, il s’agit de créer un espace d’apprentissage efficace pour les enfants de bureaucrates européens étant contraints, par leur profession, de déménager dans un autre pays. Les langues dans ces écoles ne sont plus un obstacle. Néanmoins, cette raison d’être nécessaire, mais crasse, contribue à un état d’esprit détaché. L’école du quartier est pour les habitants, l’école européenne se réserve aux « sans frontières ». Même chose concernant les plaques d’immatriculation automobiles ou les places de parking… Ces exemples prennent part en Belgique car c’est un terrain que je connais, mais ils ne sont pas seuls et je suis sûr que dans d’autres pays, ils surviennent également. En définitive, si l’on regarde les faits qu’accomplit le Conseil de l’Europe, ils sont gigantesques et plutôt positifs, mais l’image de tous les jours qu’elle propose à mon voisin qui achète son pain le dimanche est celle d’un homme « autre », et parfois même pas adapté à la culture du pays dans lequel il s’installe. Ces mots violents ne peuvent évidemment pas s’accorder à la totalité de ceux qui « travaillent à l’Europe », nombreux d’entre eux (et heureusement) font l’effort de contrer cette image de la manière qu’ils peuvent.

Dès lors, avec cette image nauséabonde, l’homme moyen veut se réapproprier ce qui est à lui : son terrain. Hors l’Europe et ses « autres », je ne sais pas ce qu’elle m’apporte, mais je sais que son image ne colle pas à mon chez-moi. Alors ouste ! Peut-être, aussi mauvais présage que le Brexit soit, ce choix des vieux provinciaux anglais pourrait remettre en perspective cette image que donne l’Europe à l’Europe. Une façon percutante de ramener les bureaucrates sur la terre ferme.

L’exemple de Moore avec Jesse Ventura est frappant. L’élection d’un tel personnage comme gouverneur du Minnesota tient du cynisme. « Élire Ventura a été leur [les votants] manière de se moquer d’un système malade ». Le système malade, qu’on vient de voir en Europe, se ressent un peu partout en fait. Je parle de la réalité du terrain en Europe, Moore détaille celle de l’Amérique. La carrière politique devenue supérieure, nageant dans l’éther brumeux des instances suprêmes. L’homme politique détaché représente au final, un métier comme un autre. Il y a Jean-Eude, ferronnier et au même niveau (relativisme oblige), Charles, homme politique (allons-nous vraiment rentrer dans un détail au niveau du parti politique ? Après tout, quelle différence ?).

 

Mais un homme politique ne peut pas se déraciner entièrement du terreau : il faut que l’on vote pour lui. C’est là la plus grande ironie ! Nous avons beau nous intéresser, suivre des cours sur la construction politique, rien n’est plus puissant que l’image et son arme atomique propre : les médias. L’exemple du terrorisme dans la période actuelle nous démontre la puissance médiatique, qui selon mon humble avis est elle-même réellement l’ennemi. Je ne plaide pas pour une censure. Au contraire ! Au moins, au mieux ! Mais j’attends du journalisme objectif, analytique et juste, et non du sensationnalisme, des avis dirigés selon les opinions et les pointages de doigts. L’image ! L’image ! L’image ! « Casse-toi, pôv’ con » de Sarkozy, le régime de Bart De Wever, le beau et sexy Justin Trudeau… Voilà ce que l’on retient de ces personnalités. Pourquoi s’attarder sur une politique pénible, et à tous les coups mensongère, si l’image donne déjà de quoi nourrir une après-midi pluvieuse ?

C’est à ce niveau que Trump est très intelligent. Au fil des débats, je l’entends devenir de plus en plus radical (si l’on écoute ses débuts dans les rouages politiques, il y a plus de trente ans), et en contrepartie j’écoute les réponses des « autres que Trump » (puisque maintenant tous les partis se confondent à ce niveau). Mises en garde, réponses, statistiques, justifications, des réactions plus que des actions face au mastodonte Trump. Nous avons beau prévenir, nous rassurer car « je ne peux pas croire qu’autant de stupidité arrivera au pouvoir », mais ces réactions ne sont que des réponses à celui qui choque. Et c’est celui qui choque qui mène la danse. Sur le plan de l’image, Trump me fascine d’intelligence (je sais que ces mots sont durs à lire, et à écrire pour moi !). Lorsque Barack Obama a été élu en 2008, il reflétait ce qu’était l’Amérique. Une masse afro-américaine enfin représentée. Obama représente les noirs, mais au-delà de ça, la crise identitaire obsédant l’Amérique depuis sa fondation. En effet, elle n’est autre, et c’est bien connu, qu’un terrain s’étant formés d’immigrés. Quelle est l’identité profonde de l’Amérique ? Ni blanc, ni noire, ni latino, ni jaune, ni anglaise, ni allemande, ni forçats, ni pionniers, ni psychopathes… Amérindiens, vous me direz. C’est vrai. Mais par peur, l’homme blanc a fait en sorte qu’ils ne deviennent plus jamais cette identité profonde. L’Amérique est restée, depuis sa découverte, une terre de tous les possibles et une terre où tout le monde se mélange. L’élection d’Obama permettait deux directions après ses mandats. De l’une, le fait qu’un homme noir arrive au pouvoir pouvait pousser les autres communautés à sortir du lot. Comme le dit Moore, une femme après, un homosexuel ensuite, puis si ça se trouve, pourquoi pas un transgenre ! Quelque part, je trouve rassurant de s’ouvrir l’esprit à d’autres choses que l’éternel homme blanc. Mais l’autre direction n’a été possible que grâce à Obama aussi ! Puisque ce dernier reflète par sa couleur de peau une partie fondamentale de l’identité américaine.

Trump y voit une possibilité ! Car en effet, il personnalise l’identité de l’américain profond : botox, autobronzant, teinture de cheveux, un peu gros… en bref, une image dans l’excès. Le Hollywood de la présidence (même si cette dernière institution porte à la critique). Dans les faits, voyons voir, Trump a fait l’armée et s’est assuré d’un succès phénoménal dans le monde des finances (s’arrangeant même pour être représenté dans une téléréalité sur son entreprise). Plus fort encore, son entreprise est une question de famille. Tout en lui représente l’Amérique profonde et ses histoires fallacieuses de « success story ». Il s’indépendantise de tous les partis politiques, de toutes les décisions faites auparavant, se contredit même comme tout bon homme politique (en laissant des décennies entre tous les mensonges afin de tasser tout ça). Le mastodonte Trump. Une facette de l’identité américaine que la population ne peut refuser. La terre de tous les excès. Trump en lui-même représente ces excès.

Je ne sais pas si voter pour lui est une façon de se moquer d’un système malade au même titre que ça l’était pour Jesse Ventura. Lorsque je vois l’audience qui écoute attentivement le discours de Trump à la convention républicaine, elle m’a l’air profondément d’accord avec « l’empereur » plutôt que de le prendre à la rigolade. C’est sans doute ce qui me fait peur aussi. Le système politique est malade. Le système politique est extrêmement complexe également. Beaucoup des électeurs se moquent de ce système. Les médias dirigent la course. L’image règne en maître. On s’en fout du programme politique, après tout quelle différence ? Trump représente mon identité américaine. Je vais voter pour lui.

 

Ce qui me fait peur encore plus est la place que prend cette identité dans les ambitions politiques. On ne peut nier qu’il faut un espace pour cette identité, ne fut-ce que dans les affaires culturelles du pays déjà. Une identité n’est pas la même d’un pays à l’autre, parfois même d’une province ou d’une région à l’autre. Mais lorsque l’identité prend une place trop importante, rajoutée à une création de peur vis-à-vis d’une guerre en préparation, le discours terrorise autant qu’une bombe. Trop d’identité dans un discours politique amène le fascisme. Les propos de Donald J. Trump, Boris Johnson, Geert Wilders, Marine Le Pen et d’autres sont remplis d’identité, à titre de liant pour des arguments maigres et populistes. L’identité devrait peut-être s’écarter définitivement du discours politique ? Puisque la critique sur l’image n’existe quasiment plus… Si Trump éparpille de l’identité américaine dans ses paroles, il la suinte aussi par son image. Chaque postillon devient une pluie du « vrai américain » puisque son image est l’identité de l’Amérique profonde. Je ne terminerai que par une boutade que j’aime toujours dire à mes amis : quelle est la ressemblance entre Trump, Johnson, Le Pen et Wilders ? Les discours extrêmes ? Non. Leur coiffeur. Et c’est quand même drôle de voir qu’il aura fallu un peu plus qu’un demi siècle pour passer de la moustache aux cheveux.

 

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