SEIU vs SODEXO : quand la frustration et l’appât du gain mènent à l’acharnement

De tous temps, les relations entre les entreprises et les syndicats ont en grande partie été conflictuelles, mais ont globalement suivi une logique et un mode de fonctionnement compréhensible. La problématique des parties prenantes est relativement simple ; les entreprises (ici Sodexo) n’ont pas pour vocation première l’altruisme et la générosité mais le profit. Pour leur part, les syndicats (ici, Service Employees International Union, SEIU) souhaitent un partage plus juste de ces richesses en faveur des salariés qui donnent une grande part de leur vie à ces entreprises. Tout cela est, comme on l’appelle, de bonne guerre. Les avantages sociaux ainsi gagnés n’empêchent pas l’entreprise de contenter ses actionnaires et le monde économique continue de tourner : l’équilibre est maintenu. Mais quand cette « bonne guerre » tourne à l’acharnement systématique, la situation devient bien compliquée, d’autant plus quand le syndicat apparait être le méchant de l’histoire. Et il est étonnant de constater que SEIU n’a rien à envier à Sodexo en termes de moyens aussi bien humains que techniques et financiers. Un scénario haletant mêlant avidité et passion.

 

Une affaire très simple et à la fois très compliquée

 

SEIU est donc le nom du syndicat américain qui est opposé à l’entreprise de restauration collective Sodexo depuis début 2010. En apparence, il s’agit d’un conflit social classique mais en s’intéressant de plus près à l’affaire, on se rend compte qu’elle est plus complexe qu’elle n’y parait. De quoi Sodexo est-elle accusée ? De ne pas payer assez ses employés, ce qui est courant. Mais aux Etats-Unis, le SEIU reproche en plus à l’entreprise de ne pas laisser ses salariés se syndiquer librement. Hélas pour le syndicat, le taux de syndicalisation de Sodexo USA est de 15% soit le double de la moyenne nationale. La réalité est en effet plus triviale. Tout ce que désire SEIU, bien plus que la représentation et la défense des 120 000 salariés nord-américains, ce sont les cotisations qu’ils représentent : une véritable manne financière ainsi qu’une place dominante, voire exclusive, dans le monde de la restauration. Argent et pouvoir donc.

 

Pour comprendre toute cette histoire rocambolesque, il faut s’intéresser à SEIU et à son ancien patron, Andy Stern. Ce dernier a fait de SEIU une véritable machine de guerre avec des moyens financiers et humains impressionnants, très loin de l’image que l’on a d’un syndicat, le tout doté d’une volonté de fer. Bref, Stern a fait de SEIU un interlocuteur sérieux avec qui on ne rigole pas tous les jours. Et pour développer le syndicat, l’essentiel, ce sont les adhérents et les cotisations qu’ils représentent. Stern a donc privilégié le développement du nombre de ses ouailles. En 10 ans, il a réussi à ramener plus de 700 000 adhérents, passant d’un peu moins d’1.5 millions en 2000 à 2.2 millions d’adhérents en 2009. Mais plus que des élections représentatives classiques, le syndicat s’est servi des pratiques appelées « trigger agreements » (union shop et closed shop) garantissant, par le biais d’accords directement négociés avec les directions des entreprises, de représenter systématiquement les employés de ces entreprises, avec cotisations obligatoires, sans même leur demander leur avis… Ici, l’acharnement de SEIU à récupérer les salariés de Sodexo renferme en plus un petit goût de vengeance et de passion frustrée qui donne tout son charme à cette affaire.

 

Des explications enracinées dans un passé contrarié

 

L’acharnement contre Sodexo est en réalité l’expression actuelle d’un conflit larvé qui oppose SEIU à un autre syndicat. En effet, si Stern est parti à l’assaut de Sodexo, c’est parce qu’il n’a pas pu récupérer dans le giron de SEIU les employés américains du groupe, majoritairement affiliés à Unite Here. Unite Here est un syndicat issu de la fusion d’Unite et d’Here. Au début Unite et Here s’entendaient très bien, mais quand l’ancien patron de Here (John Wilhelm) s’est disputé avec l’ancien patron de Unite (Bruce Raynor), uniquement porté sur le nombre de ses affiliés comme son bon ami Stern, ce dernier s’est rapproché de SEIU et l’idylle a volé en éclats, laissant Wilhelm seul aux commandes de Unite Here. L’on pourrait épiloguer longuement sur ces romances contrariées mais au final, la guerre a été déclarée par SEIU contre le syndicat de Raynor dans le but d’emporter le gros des cotisations d’Unite Here.

 

Aujourd’hui, après de nombreux procès et tractations financières, la hache de guerre semble avoir été enterrée entre SEIU et Unite Here. En apparence seulement, car SEIU ne peut compter sur Unite Here pour appuyer ses revendications, pourtant classiques dans l’ensemble du monde syndical (salaire, couverture sociale etc.). Et comme SEIU n’a pas pu récupérer les affiliés d’Unite Here (dont ceux de Sodexo), le syndicat américain a décidé de s’en prendre directement à l’entreprise. Certes, cette explication n’est pas très noble et beaucoup moins valeureuse que la défense des salariés de Sodexo et de leur salaire, couverture santé etc. Mais quitte à ne pas mâcher ses mots autant le dire franchement : SEIU, en difficulté financière suite à ses démêlés avec Unite Here et n’ayant pas pu se refinancer par la récupération massive des cotisations des adhérents, a décidé d’aller se fournir en argent frais à la source : dans l’entreprise.

 

Un mode opératoire implacable

 

Sodexo, qui affiche une belle entente avec les syndicats (300 accords collectifs avec 30 syndicats différents) n’a jamais refusé SEIU qui représente 9% de ses employés. Mais cela ne suffit pas au syndicat américain qui veut à tout prix la part d’Unite Here (21% des employés) et celles de tous les autres syndicats américains pendant qu’il y est. Pour cela, SEIU a alors dégainé l’artillerie lourde : la « corporate campaign ». C’est-à-dire que le syndicat a mobilisé troupes et argent et est parti à l’assaut de Sodexo. Feu sur tous les fronts ! Le syndicat s’attaque à tout ce qui importe à l’entreprise : ses actionnaires (remue-ménage lors des assemblées générales) et ses clients (notamment les Universités américaines) etc. en menant une véritable campagne de dénigrement systématique. Le but est simple, tout faire pour terrasser l’ennemi et que, une fois fatigué, lâché de toute part, et sa réputation dégradée, il demande grâce et accepte les « trigger agreements » exposés plus haut (closed shop et union shop), ce qui garantirait l’exclusivité représentative à SEIU. Encore une fois, peu importe la volonté des employés de choisir SEIU ou Unite Here, où même de ne pas se syndiquer. Au contraire, gare à eux si l’envie leur prend d’aller voir chez un autre syndicat si l’herbe est plus verte.

 

Mais dans cette campagne de déstabilisation, Sodexo ne se laisse pas faire ! Car c’est un gros morceau auquel s’attaque SEIU puisque l’entreprise de restauration se targue d’une politique sociale à toute épreuve : taux de satisfaction de ses employés élevé, décorations sociales tous azimuts, diplômes d’entreprise où il fait bon travailler, présence dans des indices dits « soutenables », bonne appréciation des agences de notations en investissement socialement responsable, engagement dans des programmes humanitaires etc. Autant de fronts pour SEIU, autant de possibilités d’actions et de leviers à actionner ! Bref, tout est fait pour crier à qui veut l’entendre que tout cet affichage de responsabilité sociale est complètement faux et que les revendications de SEIU sont représentatives des 380 000 employés de Sodexo.

 

Corporate campaign mode d’emploi

 

Aux Etats Unis, le syndicat a donc fait feu de tout bois : convaincre les employés de crier à l’injustice dans des vidéos Youtube très poignantes, créer des sites internet condamnant l’entreprise, appâter Danny Glover dans des manifestations et le convaincre de se faire arrêter par la police avec un t-shirt mauve (couleur de SEIU), mobiliser les étudiants (excellents relais dans la défense des droits sociaux personnifiés par l’organisation USAS, très proche de SEIU). Ces derniers sont vivement encouragés à aller frapper à la porte du directeur de leur université en criant au scandale quant aux conditions de travail de salariés de l’entreprise etc. Leur maîtrise des réseaux sociaux est pour SEIU un net atout. Et qu’importe si la concurrence, Compass et Aramark en tête, n’offrent pas de meilleures alternatives !

 

Pour le moment, les clients universitaires ne sont pas dupes et refusent de cautionner ces pratiques. Pour SEIU et l’USAS, il s’agit de montrer les crocs et de mordre partout. On est décidément très loin du syndicalisme français.

 

La campagne d’influence et de communication de SEIU n’a cependant pas rencontré le succès désiré, malgré l’embauche, pour l’occasion, de l’agence de communication Ketchum, plus connue pour son positionnement corporate que pour son activisme syndical. Mais s’il en faut plus, SEIU peut en fournir plus. La capacité d’adaptation et d’orchestration de cette entité syndicale est fascinante. En voyant que ses actions n’arrivaient pas à faire plier le français, SEIU a décidé de passer à la vitesse supérieure et d’attaquer sur un front autrement plus large. Le syndicat américain a réussi à embrigader dans sa lutte des syndicats de nationalités différentes et à les convaincre de crier au loup en meute. Dominicains, Marocains, Brésiliens etc. (il est plus facile de se scandaliser des salaires versés dans ces pays) ont donc rejoint l’intersyndicale anti-Sodexo et de concert, se sont réjouis d’un rapport (Voices for change – TransAfrica Forum) affichant les travers du Groupe. Et afin de s’assurer que ce qui est dit convient à SEIU, il est fait en sorte que ce rapport soit rédigé par une organisation présidée par Danny Glover, le t-shirt mauve SEIU menotté devant les caméras pour s’être élevé contre Sodexo, si vous suivez toujours.

 

Bien sûr, il ne faut pas oublier non plus le potentiel des étudiants. Puisque l’organisation américaine USAS n’a pas réussi à peser suffisamment auprès des directeurs d’Université, autant aller en chercher d’autres et pourquoi pas directement dans le pays d’origine de Sodexo. C’est pourquoi l’on a vu fleurir ponctuellement sur le net des vidéos où une délégation étudiante américaine de l’USAS au discours soigneusement façonné, vient filmer des membres de l’UNEF et l’UNL qui apportent verbalement leur soutien à la lutte contre Sodexo. Bien décidée à ne pas être laissée pour compte dans cette affaire et surtout en quête d’une lutte qui rassemble, sa raison d’être, l’USAS affiche haut et fort son soutien au combat mené par SEIU.

 

Bien malin qui pourra prédire la fin de cette histoire. Les moyens que SEIU a mis à la disposition de cette campagne contre Sodexo sont dignes des plus importantes campagnes marketing et montrent bien que l’affaire dépasse largement le cadre classique des conflits syndicaux. En son temps, l’acharnement de SEIU contre d’autres syndicats l’avait isolé et fait perdre en crédibilité. Dans le cas de Sodexo, la réponse viendra peut-être encore une fois des syndicats eux-mêmes, à l’image de Force Ouvrière émettant clairement son refus de se faire instrumentaliser par SEIU. En outre, alors que même la CGT salue la démarche de Sodexo de se diriger vers une convention cadre auprès de l’UITA (Fédération mondiale des syndicats de l’hôtellerie), cette dernière ne doit que très peu goûter l’action personnelle de SEIU qui s’apparente plus à une OPA hostile qu’à une véritable action émanant d’un « partenaire social ».

 

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