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Billet de blog 11 janvier 2009

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[S&D-2] Au pluriel

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[S&D-2] Au pluriel

Bonjour,

Vous l'avez certainement remarqué, les "sciences" qui figurent dans l'initiative du Forum mondial Sciences & Démocratie sont au pluriel.

Sans entrer ici dans un débat sur le statut de la (des) sciences, il s'agit de souligner par cette marque grammaticale la complexité de la situation à laquelle ce forum tente de proposer une voie de sortie par une nouvelle alliance avec les mouvements sociaux.

Dans l'imagination populaire et médiatique, les sciences se résument trop souvent aux sciences de la nature (biologie, physique, chimie), parfois en y adjoignant la médecine, mais en oubliant les sciences humaines et sociales ou les sciences économiques. Sans préjuger ici du caractère "scientifique", "spécifique" ou "systémique" de ces sujets de recherche, il convient de considérer toutes ces disciplines universitaires dans notre réflexion pré-forum.

C'est pour cela que mon premier billet de fond va traiter d'une science toute particulière, la psychologie. Pour ceux qui douteraient du caractère scientifique de la psychologie, question que je ne traite pas ici, je renvoie aux travaux (passionnants, toujours passionnants) de Isabelle Stengers (éditions La Découverte, plein d'excellents livres). Ce qui m'interesse ici, qui répond au cadre du Forum Sciences & Démocratie, c'est l'irruption des questions portées dans les mouvements sociaux au sein de cette discipline aux Etats-Unis.

Ce n'est donc pas uniquement par goût du contrepied, comme vous allez le voir.

En août 2008 s'est tenu à Boston (Etats-Unis) le congrès de l'APA, American Psychological Association. Au coeur du débat une question relevant particulièrement des mouvements sociaux, et du mouvement anti-guerre, très important aux Etats-Unis, la question de la torture.

Question centrale : les psychologues, ou du moins ceux de l'APA, peuvent-il assister les militaires qui pratiquent la torture, notamment contre les détenus de Guantanamo ou les centres hors-sol ("black sites") de la CIA ?

L'affaire démarre avec la publication à l'été 2005 d'un rapport du groupe de travail PENS (Psychological Ethics and National Security) de l'APA. En 12 recommandations, ce rapport vise à couvrir les psychologues qui participent aux interrogatoires aux côtés des militaires. Alors que l'association reprend en article premier de ses status le principe d'Hippocrate "do not harm" (ne pas nuire), le mémo estime néanmoins qu'il est éthique d'agir comme consultant dans le recueil d'informations destinées à la sécurité nationale. Il précise que les psychologues participant à des interrogatoires reliés au terrorisme remplissent "un rôle valable et éthique pour aider à la protection de notre nation, d'autres nations et d'innocents civils".

Le journal Salon.com a cependant montré que 6 des 10 psychologues qui ont rédigé ce code très laxiste, sont par ailleurs des consultants pour l'armée étatsunienne. A l'image du Colonel Larry James, qui était psychologue en chef à Guantanamo en 2003, et directeur de "l'unité des sciences comportementales"(sic) à Abu-Ghraib en 2004.

On retrouve bien ici la question centrale posée dans le Forum S & D, de l'indépendance des scientifiques par rapport aux puissances économiques et militaires. On y trouve aussi tous les manquements à la conception même de leur science par certains, trop tentés d'épouser les vues de leurs commanditaires.

C'est ce qui fut révélé un an plus tard, quand on appris que les psychologues qui ont mis au point le programme de soutien aux soldats dit SERE (Survival, Evasion, resistance, an Escape) se servaient du "reverse engeneering" de ce processus pour mieux organiser les interrogatoires à Guantanamo et des sites hors sol de la CIA. Le programme SERE vise à entraîner physiquement et psychologiquement les soldats des Etats-Unis à se protéger, survivre, et résister s'il devaient être placés dans les conditions de torture menées par "des pays non-démocratiques". En utilisant à l'inverse la connaissance des méthodes de résistance, les soi-disant psychologues James Mitchell and Bruce Jessen, ont formé les questionneurs de Guantanamo, au nom même de leur spécialité en formation pour l'APA ! Ils ont créé une société de service auprès de la CIA et de l'armée : "Mitchell, Jessen, and Associates, LLC (MJA) is an executive consulting firm specializing in the area of understanding, predicting, and improving performance in high-risk and extreme situations. MJA develops specialized assessment and selection programs for high-risk occupations, devises and conducts tailored training for related, high-risk programs, and is additionally approved by the American Psychological Association to offer continuing professional education for psychologists.".

Ce qui est caricatural dans cet enchaînement, c'est que ce sont les Etats-unis qui deviennent eux-mêmes ce pays pratiquant la torture en dehors des conventions internationales, ce dont justement le programme SERE est censé protéger ses soldats... Et que ce sont les mêmes psychologues du programme SERE qui ont développé les techniques dites d'interrogatoire poussé, notamment le "waterboarding" (étouffer la personne interrogée avec de l'eau) qu'ils ont essayé de le rendre légal par un vote du Congrès, heureusement rejeté grâce à la mobilisation.

Pour autant, ce glissement de terrain n'est pas anecdotique. Le rapport de l'APA cité plus haut faisait aussi état d'un débat entre ses membres portant sur le référent en matière de droits de l'homme : les Lois, Déclarations et conventions internationales ou la Loi des Etats-Unis : "While all Task Force members felt that respect for human rights is critical, some task force members felt strongly that international standards of human rights should be built into the ethics code and others felt that the laws of the United States should be the touchstone.".

Ces pratiques choquent les psychologues professionnels. Ceux dont le métier est d'abord le soin aux personnes, évidemment, mais aussi une partie de celles et ceux qui agissent comme psychologue-conseils dans les entreprises, les administrations, les cabinets de consultants, et qui sont la majorité des membres de l'APA. Cette question va provoquer un remue-ménage dans les rangs de l'association.

La révélation des tortures de Guantanamo par la Croix-Rouge, les photos de Abu-Ghraib, ont encouragé les membres de l'APA opposés à ces pratiques à engager un véritable débat interne à leur profession et leur association. D'autant qu'ils pouvaient s'appuyer sur d'autres associations qui ont fermement et radicalement interdit à leurs membres de participer à ces interrogatoires, comme l'AMA (American Medical Association) et l'APA (American Psychiatric Association - ne pas confondre, les psychiatres sont aussi médecins).

En pointe sur ce combat scientifique et éthique essentiel le Docteur Steven Reisner, qui a créé Psychologists for an ethical APA. Il s'est présenté à la présidence de l'APA en 2008, et a obtenu 4674 voix sur les 18 286 exprimées. Un beau résultat pour une campagne intransigeante.

Mieux encore, une pétition, qui est devenue un référendum interne à l'APA a permis, le 17 septembre 2008, par 8792 voix contre 6157, de mettre un point d'arrêt à ces glissements éthiques, en interdisant la participation des psychologues de l'APA à dix-neuf techniques d'interrogatoire, dont le waterboarding. Les initiateurs, comme le psychanalyste Brad Olson, se félicitent de cette démonstration. Ainsi Stephen Soldz, "alors que depuis des années les instances de l'APA nous assuraient que la participation des psychologues aux conditions de détention de l'administration Bush rendaient les choses meilleures, le démenti est venu directement des professionnels."

Ce débat interne à une profession, les glissements éthiques, la perte de l'indépendance des chercheurs et praticiens devant les puissances qui les emploient, et l'aveuglement qui en découle, ecrivent un résumé des questions et contradictions qui agitent tous les milieux scientifiques et universitaires.

On voit aussi dans ce débat qu'aucune profession scientifique n'est homogène. Nul ne peut parler au nom d'une "communauté scientifique". Les débats sociaux et culturels traversent les sciences et les scientifiques comme le reste dela société. D'où l'importance de l'alliance avec les mouvements de la société civile, comme moteur essentiel pour ré-orienter la recherche vers les intérêts de toute la société et le respect dans le monde entier des Droits Humains.

Caen, le 5 janvier 2009
Hervé Le Crosnier

P.S. : alors que je termine cet article la nouvelle vient de tomber : Leon E. Panetta vient d'être nommé par Barack Obama nouveau Directeur de la CIA. C'est en relation profonde avec le texte ci-dessus. Panetta ne possède aucune expérience dans le renseignement, mais. Il a été nommé parce que les autres personnes susceptibles de briguer ce poste ont toutes défendues les méthodes d'interrogatoire et les conditions de détention de Guantanamo, à l'image de John O Brennan ou de la députée démocrate de Californie Jane Harman.

P.P.S : les psychologues diraient certainement "Il n'y a pas de hasard". Aujourd'hui même, sur le site nonfiction.fr, Tvetan Todorov répond à un interview en déclarant : "Si la torture est légalisée, l'idée de justice perd son sens".

Notes, références, autres lectures

Report of the American Psychological Association Presidential Task Force on Psychological Ethics and National Security
http://www.apa.org/releases/PENSTaskForceReportFinal.pdf

Psychological warfare, Mark Benjamin, Salon.com, 26 juillet 2006.
http://www.salon.com/news/feature/2006/07/26/interrogation/index.html

Psychologists group still rocked by torture debate, Mark Benjamin, Salon.com, 4 août 2006
http://www.salon.com/news/feature/2006/08/04/apa/

Tzvetan Todorov : "Si la torture est légalisée, l'idée de justice perd son sens". Non-fiction, 5 janvier 2009.
http://www.nonfiction.fr/article-2028-p4-tzvetan_todorov__si_la_torture_est_legalisee_lidee_de_justice_perd_son_sens.htm

Memo Offered Justification for Use of Torture : Justice Dept. Gave Advice in 2002, Dana Priest et R. Jeffrey Smith, The Washington Post, 8 juin 2004, page A01
http://www.washingtonpost.com/wp-dyn/articles/A23373-2004Jun7.html

Psychologists Clash on Aiding Interrogations, Benedict Carey, The New York Times, 15 août 2008
http://www.nytimes.com/2008/08/16/washington/16psych.html

Psychologists for an ethical APA
http://www.ethicalapa.com/index.html

How Psychologists Have Abetted the CIA : The Torture Trainers and the American Psychological Association, Stephen Soldz, 24 juin 2008.
http://www.counterpunch.org/soldz06252008.html

Interrogation Psychologists: The Making of a Professional Crisis. [documentaire video de 46 minutes]
http://focusreframed.com/?p=99

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