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Billet de blog 12 janvier 2009

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[S&D-3] Géo-engineering

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[S&D-3] Géo-engineering

Bonjour,

Le Forum mondial Sciences & Démocratie voudrait, en mobilisant les chercheurs et les universitaires dans une nouvelle alliance avec les mouvements sociaux, porter le message d'un nouvel imaginaire scientifique. En travaillant à l'indépendance de la recherche vis-à-vis des pouvoirs économiques et militaires, on pourrait penser que l'esprit d'excellence qui anime les scientifiques aidera toute la société à penser et faire vivre un monde différent. Un monde dans lequel les progrès de la connaissance et les avancées de la technologie viseraient avant tout à la satisfaction des besoins des humains et non la course à la valeur d'échange. Un vieux rêve de la philosophie des Lumières.

Malheureusement, sous couvert de technicité, de complexité et parfois même sous le prétexte de la science, une partie du monde de la recherche est fort éloignée de cette image. Pour un certain nombre de scientifiques, le monde est tout simplement une machine. Et malgré la faible connaissance de ses mécanismes, il pensent sans hésitation pouvoir perfectionner la machine.

Les sciences de la nature veulent expliquer le fonctionnement du monde, c'est-à-dire trouver des lois répétables qui pourraient faire coincider au mieux le modèle et la réalité. Il s'agit toujours d'approximations, mais globalement, avec la modestie nécessaire, les sciences de la nature ont su trouver des métaphores, des modèles ou des façons d'appréhender le monde qui se sont révélés efficaces. Les modèles permettent de se projeter dans l'avenir, et quand le modèle est bon de prédire celui-ci. C'est particulièrement vrai dans les sciences mécaniques, y compris dans les sciences des planètes. Depuis longtemps les modèles de Newton, puis d'Einstein on permis de faire les calcul pour prédire les positions des astres et même envoyer des hommes sur la Lune.

Il en est ainsi des modèles climatiques. Des approximations évidemment, car les phénomènes sont instables, complexes, et loin du "point d'équilibre". Mais avec l'augmentation de la puissance de calcul mise à disposition des climatologues, avec la capacité à retoucher en permanence les modèles en fonction de leur différence avec les phénomènes météos qui adviennent réellement, les spécialistes savent prédire un peu mieux le temps qu'il fera. Ils ont aussi une idée des grandes tendances sur les années à venir. Et la tendance majeure est au réchauffement climatique. Un terme d'ailleurs trompeur, car si la moyenne va augmenter, les variations et les événements exceptionnels aussi. Le réchauffement pourrait se traduire par un temps plus froid en certains endroits. Et des phénomènes dévastateurs : cyclones très violents, vagues de froid, périodes de sécheresse ou au contraire inondations...

Les experts du GIEC (Groupe d'Experts Intergouvernnemental sur l'Evolution du Climat) étudient depuis 1988 l'évolution du climat... et s'accordent pour dire que la menace d'un bouleversement climatique global est à nos portes, se traduisant notamment par une hausse de la moyenne des températures. Ils ajoutent que la main de l'homme dans ce phénomène est la source principale, notamment par le rejet dans l'atmosphère des gaz à effets de serre.

Les membres du GIEC vont aussi de la description à la prescription et proposent chaque année des perspectives aux décideurs politiques pour limiter au mieux ce phénomène. Car quelques degrés en moyenne sur un siècle, cela peut profondément modifier l'écosystème terrestre, la répartion des espèces vivantes, animales et végétales, faire monter le niveau des mers, et susciter des phénomènes violents (ouragans, sècheresses, innondations...) de plus en plus difficiles à maîtriser. Tout ceci se traduisant par des crises sociales graves, des déplacements de populations, des difficultés d'approvisionnement. Tous sujets hautement politiques.

Or nos décideurs politiques excellent principalement à ne pas décider. Laisser faire le marché, l'économie, le doucereux bien-être béat du consommateur et l'incurie écologique des producteurs focalisés sur la valeur d'échange et la simple loi de l'offre et de la demande... économique.

D'où les échecs politiques répétés depuis la tentative de Kyoto d'un accord mondial sur les politiques de protection globale du climat de la planète. Une absence de décision qui s'est encore manifestée à la fin de 2008 lors de la conférence de Poznan.

Qu'à cela ne tienne, si les politiques démissionnent, il s'en trouve évidemment, pour prendre le relais avec leurs propres méthodes. Ainsi certains dans la communauté scientifique, plus particulièrement parmi les scientifiques liés à des industries géo-environnementales, expliquent qu'il suffirait de trouver une solution technique. Remplacer la décision par l'innovation. Une forme de poujadisme scientifique, qui viserait à se débarasser de ces processus insatisfaisants du débat politique pour s'en tenir aux méthodes de l'ingénieur.

Qui va réparer la machine-terre ?

C'est dans ce contexte que le journal britannique The Independant débute l'année 2009 en interviewant une brochettes de scientifiques du climat et du génie civil, qui s'accordent pour admettre que les stratégies politiques ont échoué, et qui plaident pour "une intervention technologique". Le géo-engineering constituerait un Plan B pour la planète

Nos ingénieurs ont sorti ce lapin de leur chapeau : si la collectivité ne peut pas empêcher le réchauffement global de la planète, notre technique imparable va s'occuper de la refroidir. Braves gens dormez en paix.

Tranchant ainsi le noeud gordien de la citoyenneté, de la responsabilité et de la volonté collective d'une justice climatique, nous voici de l'autre côté du miroir à imaginer les méthodes de refroidissement.

Petit florilège :

  • Créer des nuages au dessus de l'océan
  • Injecter des particules de sulfates dans la haute atmosphère pour refléter le soleil
  • Fertiliser les océans avec des particules de fer pour favoriser le développement du plancton qui absorberait le CO2
  • Mélanger l'eau de surface des océans avec l'eau profonde pour faire descendre le gaz carbonique stocké en surface
  • Installer des miroirs géants dans l'espace, entre la terre et le soleil
  • Capturer le carbone et l'injecter sous terre

Le numéro entier de novembre 2008 de la respectable revue Philosophical Transactions of the Royal Society est consacré au géo-engineering. Les coordinateurs avertissent dès la présentation : "These geo-scale interventions are undoubtedly risky: but the time may come when they are universally perceived to be less risky than doing nothing." (Ces interventions à la dimension de la planète sont sans aucun doute risquées. Mais le moment viendra où elles seront perçues comme étant moins risquées que de ne rien faire).

Ce message est en train de devenir le buzzword dans le domaine. Il a même réussi à convaincre James Lovelock, celui qui théorisa autrefois l'idée d'une continuité de toutes les espèces de la terre dans la métaphore de Gaia. Il déclare ainsi au Guardian le 7 octobre 2007 : "There may be all sorts of ecological consequences,but then the stakes are terribly high." (Il peut y avoir toutes sortes de conséquences écologiques, mais les enjeux sont aussi terriblement élevés)

Le terrain de jeu ultime de l'expérience est l'espèce humaine et la planète qui la porte. Rien de moins. Il n'y a pas intérêt à ce que l'expérience dérape... et pour justifier cela, on assimile les fourvoiements d'une économie insensible aux externalités écologiques à une autre expérience qui aurait déjà échouée. On est dans le modèle d'un scénario de film hollywoodien, quand une poignée d'hommes déterminés vont sauver le monde du désastre annoncé provoqués par les inconscients de la vague précédente.

Cette idée de la terraformation est un ressort puissant de la littérature de science fiction. Depuis Robinson Crusoë, les utopies doivent se dérouler sur des lieux éloignés que l'on va domestiquer. Il en est ainsi des planètes hostiles qui seront géo-engineerées pour accueillir les hommes en danger sur leur planète mère. Voir par exemple l'excellente Trilogie Martienne de Kim Stanley Robinson.

Mais il y a un pas énorme entre les expérimentations de papier de la science fiction, leurs séductions et les élans prométhéens qu'ils font naître chez le lecteur, et l'expérience de la planète sur laquelle nous vivons... en hôte respectueux, et non en despote voulant faire plier la nature dans l'alambic de la technoscience.

D'autant que ce n'est pas Bruce Willis qui pilote le navire, mais des chercheurs et des ingénieurs qui le font au nom de leur science. Une science qui ressemble profondément à celle de l'ingénieur du proverbe, qui ne connaissait que le marteau et pour qui le monde ressemblait toujours à des clous.

Les mouvements sociaux, notamment les mouvements écologistes, mais aussi les peuples qui vivent une forte relation à la terre, ou qui sont dans des zones potentiellement menacées par la montée des eaux, se tournent vers les politiques. Ils exigent des changements dans les comportements de l'infime minorité du monde qui tire profit et luxe de la surconsommation énergétique et du rejet des gaz à effet de serre dans l'atmosphère. Pendant ce temps, sans en référer à personne, d'autres imaginent des "expériences" à la dimension de la planète entière.

Car le débat autour du géo-engineering n'a aujourd'hui lieu qu'entre les spécialistes de la question, tous investis dans des expériences similaires et des relations identiques à la planète. Au mieux la presse interviewe les géo-ingénieurs et se met à rêver, comme The Independant au message d'une "solution" qui ne demanderait aucun changement de comportement. Mais le débat croisé entre les disciplines, l'intervention des citoyens face à l'enjeu restent Mars la Verte ; Mars la Bleue, Kim Stanley Robinson, Ed. Omnibus, 1648 p.

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