L'amour de ceux qui n'aiment pas

Notre époque veut jouir. Depuis 40 ans, le monde occidental a pris l'amour comme ce qui pouvait le rendre libre. De manière innocente au début puis de manière brutale et vulgaire aujourd'hui. L'amour signifie maintenant que l'on peut jouir de tout, à tout moment et être en permanence bercer par le sentiment amoureux. La confusion entre le désir et l'amour n'a jamais été aussi profonde. Et la confusion entre désir et appétit davantage.
Il ne nous faut manquer de rien. Or, si nous suivons Platon, l'amour est précisément le manque. On peut certes contester cela mais dire que le manque n'est pas une articulation fondamentale de l'amour revient à dire que l'attachement n'est pas possible donc tout amour physiologiquement impossible. Cependant puisqu'aujourd'hui nous ne manquons de rien et sommes gavés de tout, pourquoi autant de divorces, de séparations, d'individualisme et de désillusions amoureuses ?
Notre époque vit le sentiment que l'amour est mortel. Avant cela n'était pas le cas et d'ailleurs, Dieu vivant, rien n'était mortel. La mort de Dieu, si on l'entend par la fin de toute croyance en un au-delà, a mis l'homme face à sa finitude. Et tout ce dans quoi il s'engagera sera mortel quand ce n'est pas absurde. Ce qui a changé c'est que le désenchantement provient de cette finitude qui est à la fois un mur et un horizon. On peut opposer à ceci la puissance du commencement et d'achèvement dans un Tout fixé et à l'intérieur duquel chacun trouve sa place. Janus, le Dieu des commencements était le plus fêté à Rome. Mais si nous voulons toujours commencer, il nous est difficile d'achever quoique ce soit. Celui qui débute sans finir, a-t-il finalement réalisé quelque chose ?
L'idée de la mort habite celui qui aime. Une idée que l'on retrouve dans Rousseau (1). C'est pourquoi le Genevois finira par s'identifier aussi à lui-même par ce Soi qu'il a si naturellement vécu. L'amour contemporain ressemble au progrès technologique. Il porte en lui-même des contradictions mortelles. On nous donne beaucoup de moyens et peu de fins, peu de sens à ces moyens si ce n'est qu'ils constituent en eux-mêmes leurs propres fins. Le plaisir pour le plaisir, l'amour pour l'amour..., et de tout cela rien ne peut être achevé car rien ne commence réellement. A peine, croit-on avoir fini d'aimer, qu'il nous faut un autre amour. Le commencement, la nouveauté, passent aussi par ce que nous voulons bien y mettre. La volonté dans l'amour est sa partie dure et sa seule récompense. Un amour qui aime, ce n'est pas un amour qui aime l'amour, c'est un amour qui mobilise autre chose que le désir et engage l'être entier avec toutes ses facultés et ses possibilités. Chaque jour de l'amour est un commencement surtout quand la passion s'amoindrit. Rallumer la passion ne suffit pas, c'est notre capacité à dimensionner notre cadre amoureux qui permet à l'amour, sentiment plastique, de s'épouser réellement (2). L'hédonisme moderne effleure le sentiment et lui préfère la sensation et le vertige. L'égoïsme haïssable, ce moi atrophié de Pascal, est notre terre ferme et le plus sûr synonyme de la solitude du couple. Le détruire ce n'est pas couler, c'est se lier aux choses, entrer en relation, se donner un possible pour aimer.

  • (1) Dans la "Nouvelle Héloïse", l'amour est ce qui identifie la vie et la mort. Vivre et mourir ensemble, pas seulement au même moment physiquement, cette possible réunion ou séparation de l'un et de l'autre équivaut au sentiment amoureux.
  • (2) "Aimer purement c'est consentir à la distance, c'est adorer la distance entre soi et ce qu'on aime" (Simone Weil - La grâce et la pesanteur).

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